« Yellel » d’Hamid Ben Mahi en ouverture de Shake La Rochelle

DANSE – Les Rochelais connaissent bien Hamid Ben Mahi, chorégraphe installé dans la voisine Bordeaux, qui a souvent joué ses pièces au CCN (« Immerstadj », « La Géographie du Danger », etc.). Actuellement en résidence à la chapelle Fromentin, il peaufine sa nouvelle création qui ouvrira la quatrième édition du festival Shake La Rochelle: « Yellel ».

©Nassir Mokhtari

« On a un huit d’écart pour se décaler afin que tu ne bloques pas le passage » explique la danseuse Elsa Morineaux à son partenaire alors même que la compagnie règle une phrase chorégraphique complexe, ronde physique faîte de frappes de pieds et d’intempestives échappés au sol. Hamid Ben Mahi, le chorégraphe, laisse ses danseurs caler leur pas et leur demande juste de répéter encore et encore cette boucle. 5, 6, 7, 8 kick, kick, croise, revient, ouvre les mains … les indications, scandées sur huit temps, résonnent dans la Chapelle Fromentin. Nous sommes à 4 jours de la générale de Yellel, nouvelle création de la compagnie bordelaise Hors Série, qui ouvre le festival Shake La Rochelle.

Yellel est le village où est né le père d’Hamid. Une moyenne ville berbère située entre Oran et  Mostaghanem. Hamid ne s’y est jamais rendu et s’en explique ainsi « Je n’en éprouve pas la nécessité. J’ai beaucoup tourné autour en me rendant dans les villes environnantes ces 10-12 dernières années mais je pense qu’il n’est pas nécessaire de m’y rendre pour cette pièce qui porte son nom. »

Avec cette nouvelle création, le bordelais propose un voyage nécessaire à la réappropriation de ses origines familiales par le prisme de la richesse culturelle et de la beauté du monde arabe. Ce n’est pas la première fois qu’il questionne ses racines, son identité de fils d’immigrés. Chronics, Sekel, Faut qu’on parle, On n’oublie pas … les premières pièces d’Hamid – au début des années 2000 –  abordaient déjà la question de sa double culture : « Je ne connais pas réellement mon histoire, celle de mes ancêtres, mes parents ne m’ayant pas offert les clés de compréhension de celles-ci. Dans ma famille il y a toujours eu une grande pudeur à parler de l’Algérie. Était-ce tabou ? Pourquoi était-ce si difficile ? Je n’ai pas les réponses. Aujourd’hui je suis père de famille et mes enfants me posent des questions auxquelles je ne sais répondre. » s’étonne t-il.

Inspiré par la lecture des Identités meurtrières d’Amin Maalouf (qui questionne la notion d’identité et les conflits qu’elle peut occasionner), Hamid a longtemps cherché à en découdre avec son identité mais s’est vite rendu compte que ses multiples voyages sur les terres d’origine de ses parents « soulevaient encore plus questions et pas l’ombre d’une réponse … en tous les cas ( …) ne résolvaient pas la question identitaire, en France comme en Algérie. »

Il va plus loin dans sa réflexion : « Après tous mes voyages en Algérie,  j’en viens à la conclusion que s’il faut retourner sur les traces de nos parents, se frotter à leurs coutumes, il est aussi sain de découvrir d’autres langues, histoires, cultures. Je me sens souvent plus proche de mon voisin à Bordeaux que de ma famille algérienne. En fait je suis profondément d’ici et « Yellel » est plus un prétexte à célébrer l’avenir d’un monde forcément métissé et l’actuelle beauté du monde arabe, de l’Orient, du Maghreb. »

©Nassir Mokhtari

Comme bon nombre de chorégraphes hip hop (Fouad Boussouf, Hervé Koubi, Kader Attou, Mourad Merzouki …), Hamid métisse aujourd’hui sa danse avec la culture du Maghreb. De formation académique (classique, jazz, claquette) à laquelle s’ajoute la trinité américaine Limon-Graham-Horton, il insuffle dans Yellel une bonne dose de danses libanaises, palestiniennes, chaoui, berbères, soufi ou encore gnawa.

Avec ses vêtements très colorés, ses foulards comme des virgules qui ponctuent furtivement le fond blanc du plateau, Yellel est une pièce pleine de vie et d’énergie. Elle n’est cependant pas que beauté du geste : « En fond de scène sont diffusés des phrases, des mots qui questionnent la pièce, mes danseurs et les spectateurs car où se situent t-ils, eux aussi, dans leur propre questionnement identitaire ? »

Pour l’interprète Omar Remichi, cette question « résonne pour tout le monde. On cherche tous nos appartenances mais notre identité est-elle figée ? Voyage t-elle ou mute t-elle au fil des ans ? Est-ce ma couleur de peau, mes pratiques au quotidien qui font ce que je suis ? ». Pour Arthur Pedros dit Arthy, le sujet qu’aborde Yellel fait également fortement écho en lui. Danseur né en Belgique de parents originaires de la capitale de la Nouvelle-Aquitaine, il se sent profondément bordelais : « Ce que j’apprécie dans cette création c’est que j’utilise mon corps pour défendre une cause politique. On a un propos à défendre à travers nos identités plurielles, nos histoires, nos physiques, nos couleurs. C’est intéressant car ici on mélange nos cultures tout en célébrant la beauté du monde arabe. J’aime avoir ce positionnement politique : je suis artiste pour cela. »

Le samedi 9 novembre, Yellel, dans un souffle d’optimisme qui amène à nous accepter tels que nous sommes, avec nos propres histoires et nos multiples appartenances, ouvrira la quatrième édition du festival Shake La Rochelle. Fidèle en amitié, Kader Attou offre à son collègue-chorégraphe Hamid Ben Mahi, pour cette épreuve du feu (tout au moins du public), le bel écrin de sa chapelle Fromentin avant que ce dernier ne parte en tournée – avec ses cinq danseurs – jusqu’en mai 2020.

Cédric Chaory.

INFORMATIONS PRATIQUEShttps://www.horsserie.org/

https://www.shakelarochelle.com

Visuel de Une : ©Nassir Mokhtari

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