Un pays dans le ciel ou la pièce-choc sur les coulisses de l’OFPRA

THÉÂTRE – Au plus proche des demandeurs d’asile observés pendant des mois par l’auteur Aiat Fayez, Un pays dans le ciel révèle les coulisses de l’OFPRA. Plongée saisissante et kafkaïenne dans une mise en scène astucieuse de Matthieu Roy présentée au Carré Amelot.

OFPRA, l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides basé à Fontenay-sous-Bois, Aiat Fayez y a passé dix mois. Dix mois en immersion totale dans ce qui appelle le « bunker ». 10 mois où il a pu observer, le temps d’une résidence d’auteur, nombreux entretiens entre demandeurs d’asiles et officiers de l’établissement. De ses observations, annotées sur les 300 pages d’un cahier, il a tiré une pièce d’une force incroyable, véritable documentaire glaçant.

Froid comme ce Labo du Carré Amélot, théâtre d’un jour qui accueille le public, avec sa lumière de néons, ses murs blafards, ses rangées de chaises qui se font face. Y sont déjà assis, au moment où entre le public, trois comédiens : les puissants Gustave Akakpo, Caroline Maydat et Aurore Déon. Ils s’apprêtent à incarner plusieurs rôles. Pour la plupart des demandeurs d’asiles venant de tous horizons, pas forcément riants : Grozny, Kiev, l’Albanie, le Kosovo ou un Togo homophobe. Leurs vies sont accidentées, incontestablement en danger, et leurs discours suintent la peur de se voir refuser l’entrée de cet eldorado que représente pour eux la France.

Certains discours sentent aussi le fake à plein nez, comme cet argumentaire de passeurs récités par cœur consistant à se faire passer pour un réfugié politique agressé dans son pays à coups de lancer de cendrier dans le visage (sic !). D’autres, sincères et intimes, glacent le sang, comme ce témoignage d’un journaliste togolais homosexuel contraint de fuir son pays.

Face à ces réfugiés : une administration aussi froide que ses tables en formica, aussi raide qu’un alinéa de texte de loi. Car Un pays dans le ciel raconte aussi le personnel de l’OFPRA. Celui qui cherche à comprendre le parcours du demandeur d’asile, celui qui enquête et recoupe, celui qui traduit les propos susurrés en langue étrangère. Y-a-t-il eu viol ou pas viol à Grozny ? Cet homosexuel est-il vraiment en danger au Togo ? Mis à nu, face aux officiers de protection, ces hommes et femmes en transit savent que leur destinée ne tient qu’à un fil. Qu’elle est bien souvent dépendante de la relative subjectivité du personnel de l’OFPRA.  Aiat Fayez ne dit-il pas : « Les conditions d’obtention de la nationalité française sont élaborées à l’image d’un labyrinthe et je suis sans cesse tombé sur ses impasses. ».

©Christophe RAYNAUD DE LAGE

En interrogeant notre rapport à l’altérité, dans un dispositif scénique bi-frontal, favorisant la grande proximité avec les comédiens, Aiat Fayez et Matthieu Roy signent une pièce profondément humaine. Tout est y exposé : le côté pile et le côté face,  sans manichéisme aucun. Aussi, très astucieux est ce procédé consistant à faire jouer, tour à tour, les trois comédiens, dans les rôles de demandeur d’asile puis d’officier.

En ces temps de repli sur soi et de montée des nationalismes, Un pays dans le ciel soulève, non sans humour, la question de l’accueil des migrants. Un sujet grave, profondément contemporain, traité ici avec une sobre efficacité et une fine acuité.

Cédric Chaory

Vu le vendredi 14 février au Carré Amelot.

Visuel de Une : ©Christophe Raynaud de Lage