Tourisme : Le musée du Nouveau Monde

MUSÉE – Il est le plus jeune des musées rochelais. The last but not the least … Voulu et inauguré en 1982 par Michel Crépeau et Alain Parent – son premier Conservateur – le musée du Nouveau-Monde est le premier en France à explorer les relations du Vieux Continent (surtout de La Rochelle) avec l’Amérique du Nord. Le premier aussi à revenir sur le passé négrier d’une cité française (Nantes et Bordeaux lui emboiteront le pas par la suite). Visite guidée.

Installé dans les dorures d’un hôtel particulier du 18ème siècle ayant appartenu à la famille d’armateur Fleuriau de 1772 à 1974, le musée du Nouveau Monde est une incontestable réussite … qui peut pourtant mettre mal à l’aise. En effet boiseries, parquets et tapisseries du meilleur goût côtoient en une même pièce fouet et chaîne d’esclaves. Mélanie Moreau, Conservatrice du lieu depuis mars 2019,  offre son point de vue : « Il est vrai que l’installation d’un tel musée dans un lieu si lié à l’esclavage est une ironie du sort mais je pense que nous ne devons pas nier l’Histoire et encore moins l’Histoire de la ville. La Rochelle s’est façonnée au gré du commerce triangulaire. Nous devons assumer ce passé et nous avons ici la volonté d’en parler. Et puis, d’un point esthétique, il faut reconnaître que le cadre de cet hôtel est magnifique, non ? »

Sur plusieurs étages et entresols, le musée, à l’approche plurielle, brasse plusieurs thématiques : le commerce triangulaire donc, la Nouvelle-France, les American Native mais aussi tous les imaginaires que ces représentations ont véhiculées dans les Arts (notamment la littérature, l’art plastique, la photographie et les arts décoratifs).

Somptueux escalier d’entrée du musée

Mémoire du commerce triangulaire

Une première salle, où est accrochée une copie de Vue du port de La Rochelle d’Horace Vernet (1763) par Edouard Pinel (premier Conservateur des musées de La Rochelle) fait guise d’entrée en matière pour le visiteur. « Cette œuvre permet d’avoir un regard sur les échanges marchands qui rythmaient la vie de la ville. Cette première salle pose brièvement la question du commerce international au 18ème et évoque aussi la vie de ces familles de négociants qui ont fait la fortune de La Rochelle. » explique la Conservatrice tout en montant une volée de marches qui mène à une enfilade de pièces bien plus vastes : les salons de l’hôtel particulier. Y sont abordés le commerce triangulaire, les produits coloniaux – tels que les café, sucre, chocolat, cacao, tabac et indigo – et la question de l’abolition de l’esclavage.

Maquette de l’exploitation Fleuriau à Saint-Domingue ; saladier en faïence de Nevers évoquant une scène de vie dans les champs de cannes à sucre ; très élégante arme d’apparat en argent offert à un capitaine de bateau par un esclavagiste (un pot-de-vin en somme !), la riche collection acquise en grande partie fin des 70’s par la Ville – pour compléter celle de la famille Fleuriau – éblouit en même temps qu’elle tétanise. En effet se retrouver face à ces panneaux décomptant le nombre de bateaux partis de La Rochelle, gavés à raz-bord dans ses soutes de captifs noirs, ou ce bronze de Van Hove explicitement nommé Esclave après bastonnade (1855) fait prendre conscience (si nécessaire) de l’atrocité de la traite des Noirs. Portraits de négociants et de colons, gravures, sculptures et objets d’art évoquent aussi ce triste commerce et la (si longue) lutte pour l’abolition de l’esclavage. Résonne alors dans la tête : Plus jamais ça !

Aux origines de la Nouvelle-France

Si le musée du Nouveau-Monde accueille très peu de touristes de la sphère caribéenne (malgré les liens très forts qui unissent notamment La Rochelle à Haïti), nombreux sont ceux qui débarquent des États-Unis et du Canada. Et pour cause, certaines salles du musée sont consacrées aux liens tissés entre notre cité et l’Amérique du Nord. « Au début du 16ème, les Rochelais péchaient déjà la morue en Terre-Neuve, bien avant les explorations officielles des terres. La traite des fourrures a également participé à la richesse de la ville, alors premier port pour les échanges maritimes avec cette Nouvelle-France » précise Mélanie Moreau rappelant que le charentais-maritime Samuel de Champlain est considéré comme le « père de la Nouvelle-France ».

La visite se poursuit avec une salle dédiée aux Français engagés dans la ruée vers l’or californien. Elle annonce l’espace Etats-Unis : « Les objets présentés ici proviennent d’un don américain. Des chercheurs ont fouillé les sols de San-Francisco et ont découvert des tas d’objets de manufacture française : produit de beauté Roger & Gallet, pot de moutarde française etc. Ils témoignent que la fièvre de l’or a fasciné  jusqu’à l’Hexagone. » souligne Mélanie Moreau.

À la suite de la salle californienne, plusieurs salles consacrées aux Indiens d’Amérique se succèdent. Y sont exposés de sublimes tuniques, parures et bijoux. La conservatrice précise « Il s’agit pour nous de montrer la richesse et la pluralité des nombreuses tribus amérindiennes. D’ailleurs notre musée, depuis 2013, consacre chaque année une grande exposition à une tribu. Notre fonds se développe au fur et à mesure de nos expositions temporaires mais depuis quelques années certaines tribus amérindiennes s’opposent à la vente aux enchères de certains objets ou à l’exposition de leurs objets cultuels. Nous comprenons parfaitement ces réticences et composons avec. » À noter que le musée possède une très riche collection de l’oeuvre d’Edward Curtis,photographe ethnologue américain.

Cabine de travail d’Aimé-Benjamin Fleuriau

Au dernier étage se situe actuellement l’exposition temporaire en cours , celle autour des Incas de Marmontel. Il s’agit de l’ illustration muséale de l’ouvrage Des Incas ou la destruction de l’empire du Pérou de Jean-François Marmontel qui avait alerté, en plein siècle des Lumières, les consciences européennes sur le sort réservé aux populations autochtones d’Amérique du Sud.

Tout à côté se situe la salle consacrée à l’art contemporain encore peu fournie mais dont les quelques œuvres exposées interpellent dont celles de la photographe Rita Leistner revisitant l’œuvre d’Edward Curtis ou encore une photographie de l’inénarrable Orlan, transfigurée en amérindienne.

Pédagogie, discernement et recueillement

À l’heure où l’on déboulonne aux États-Unis ou à Londres, bille en tête, statues de figures historique peu recommandables ; où l’on lit, peaux de saucisson sur les yeux – voire réécrit – les œuvres de Margaret Mitchell (Autant en emporte le vent) ou encore Harper Lee (Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur), où l’on passe au tamis toutes œuvres suspectées de racisme, sans avoir la présence d’esprit de les re-contextualiser dans leur époque, le musée du Nouveau-Monde faire œuvre de pédagogie, incite au discernement, au recueillement. À l’image du Mémorial Acte de Pointe-à-Pitre, du Musée canadien de l’histoire d’Ottawa ou encore des musées de Washington consacrés aux Afro-Américains ou aux Amérindiens, le musée rochelais nous fait réfléchir, nous rend un peu plus humain (si besoin est) et ouvre le débat.

Un des derniers en date fut l’érection de la sublime statue de Toussaint Louverture d’Ousmane Sow en plein milieu de la cour intérieure de l’édifice (photo en Une de l’article). Toussaint Louverture, homme politique afro-caribéen à l’origine de l’indépendance d’Haïti et héritier noir des Lumières, trouve ici un écrin parfait et l’image de sa statue chez les Fleuriau est très certainement un des chocs esthétiques les plus forts de La Rochelle.

Oui le musée du Nouveau Monde est incontestablement the last but not the least. Un must rochelais. Mélanie Moreau conclue d’ailleurs : « La Rochelle a tellement plus à offrir que ses deux tours. Son histoire est un vrai roman d’aventure qui fascinera les visiteurs prêts à le lire. Ce musée en est un chapitre dont je suis très heureuse de préserver l’intrigue. »

Cédric Chaory

INFORMATIONS PRATIQUES:https://museedunouveaumonde.larochelle.fr/

À noter qu’il est possible de découvrir en 3D certaines pièces du musée sur: https://www.alienor.org/

Visuels: ©Julien Chauvet