Thousand : plus de mille raisons de l’aimer

MUSIQUE – Avec son nouvel album Au Paradis, Thousand – Stéphane Milochevitch dans le civil – achève de convaincre les mélomanes de son talent d’auteur-compositeur-interprète. Pour WAG, il revient sur la conception de cet opus, son confinement, sa manière toute personnelle d’être artiste. Un artiste passionnant s’il en est !

Commençons par le commencement, votre nom d’artiste que je trouve fort énigmatique : Thousand. Que signifie t-il ?

C’est un nom qui correspondait à beaucoup de choses à l’époque lointaine où je l’ai choisi, mon nom Milochevitch, le presque anagramme de Houston où j’ai vécu, le fait que j’enregistrais tout tout seul sur mon enregistreur, d’autres choses encore sûrement … Aujourd’hui c’est devenu une identité libre, un joker, dont je définis le sens au fil d’albums parfois très différents les uns des autres que je fabrique.

Vos textes sont tout aussi énigmatiques. Ceux de votre précédent album étaient écrits à partir de vos rêves. En est-il de même pour Au paradis ?

Pour le coup les textes sont très travaillés et « voulus » dans un sens. Si il y a des textes de l’album précédent qui sont effectivement arrivés en rêve, je n’ai pas toujours cette chance. Pour ce nouveau disque j’ai passé beaucoup de temps d’écriture et réécriture, autour d’un thème défini. A réfléchir aux possibilités de ce thème, aussi. Je ne trouve pas les textes énigmatiques, en tous cas je ne les ai pas écrits pour ça. Ils ont chacun un sens qui se tient, qui va souvent de pair avec leur forme, et qui répond à d’autres textes parfois pour les développer, parfois pour les contredire. Rien n’est fait pour perdre l’auditeur, plus pour l’accueillir dans un déroulement pas forcément linéaire, dans un jeu. C’est parfois plus évocateur de visuel que purement textuel, parfois au contraire très littéral, mais dans tous les cas le sens est très défini. C’est un sens qu’il faut prendre comme « direction » plus que comme « finalité ». En ça les rêves et leurs méandres, leurs superpositions, leurs jeux de permutations, ont souvent plus de force de narration qu’une histoire contrainte par la grammaire. Je ne m’y connais pas mais je crois que c’est ça qu’on appelle la poésie.

On note des jeux de renvois, de reprises textuelles d’une chanson à l’autre, voire d’un album à l’autre. Votre discographie est-elle un jeu de piste pour ses auditeurs ?

 Un jeu c’est sûr, c’est ça et rien d’autre. C’est surtout un jeu avec moi-même, je me renvoie la balle d’un texte à l’autre, parfois à plusieurs années d’écart. Ca fait longtemps que j’y travaille et c’est une des choses qui m’anime et entretient la flamme. C’est un peu comme faire un travail de co-écriture, mais seul. Ca me permet de me confronter, quitte à parfois arriver à des prises de conscience fortes, simplement par l’écriture. Une fois mis en forme et en musique, je partage ça et tout le monde est invité à participer si ça les amuse. Et je sais que certains se prêtent au jeu. Ce qui est super, mais ce sont avant tout des disques de musique pop, pas des rubik’s cube pour se prendre la tête. On n’est vraiment pas obligé de déchiffrer les paroles pour se sentir inclus, ça s’écoute facilement. Dans la composition musicale j’ai une approche de recherche du plaisir immédiat.

Au paradis est un album qui allie subtilement la pop folk à une très discrète electro. La facture y est classique. D’où mon étonnement d’entendre sur (l’excellent) Jeune femme à l’ibis de l’auto-tune. D’où vous est venue l’idée ?

J’aime beaucoup certains chanteurs de hip hop actuel qui utilisent l’auto-tune non stop. Je vois pas mal de gens qui sautent au plafond avec cet auto-tune sur mon disque alors que ce n’est qu’un outil, un instrument comme un autre. J’ai peur que les membres de la société les mieux intégrés détestent inconsciemment l’auto-tune pour sa connotation de porteur du message des marges. J’espère me tromper. J’ai trouvé que ça faisait très joli sur la voix d’Emma, en évoquant doucement la musique de supermarché ça ralliait le fond et la forme du morceau. Je recommencerai au besoin, avec des arrangements de cornemuse et de castagnettes si l’envie me prend.

Au paradis est sorti 10 jours après le confinement. Question promo, on a fait mieux. Ceci dit, sans promo, vous faîtes toujours l’unanimité autour de vous. Vous attendiez-vous à une telle réception du Tunnel végétal, votre précédent album ?

En effet c’était une période compliquée pour sortir un disque, mais elle l’est toujours et le restera encore un moment. Le plus important pour moi est d’avancer, on a fait le choix de ne pas se caler sur ces considérations. J’ai été très surpris par la réception du Tunnel Végétal, plus encore par celle de Au Paradis, qui atteint un niveau plus officiel de reconnaissance critique, par le biais de media beaucoup plus gros et établis. Mais ce qui me touche le plus dans tout ça est la puissance d’analyse et la qualité de la plume de chroniqueurs amateurs, dans le sens où ce n’est pas leur métier principal, et passionnés par ce qu’ils font. Le fait de n’avoir pas de contrainte de nombre de signes et de ligne éditoriale donne des articles passionnants qui dépassent souvent de loin mon intention. Je découvre beaucoup de choses sur les disques à travers ça. À nous tous, on créée une chaîne de production qui s’alimente et se répond dans un environnement totalement indépendant et underground. C’est passionnant. Si on pouvait se passer d’internet et des réseaux pour le faire ce serait le sommet. Et j’aime à croire qu’on y viendra.  

Du coup le confinement, ça s’est passé comment ?

Long et chiant. Beaucoup de boulot, beaucoup de contraintes, comme beaucoup de monde. Pas une note de musique, et tant mieux parce que je suis remonté à bloc pour écrire maintenant. 

À longueur d’articles reviennent les noms de Bashung et Murat (que je glisse encore une fois ici!). Ça ne prend pas la tête à un moment donné ?

Il y a pire comme comparaison mais ça me prend la tête dans le sens où il y a un gros raccourci dans ces assimilations, et qu’une fois qu’un journaliste dit quelque chose, beaucoup d’autres s’empressent de le répéter sans digérer l’information. Je n’ai jamais écouté un seul morceau de Murat. Franck Vergeade qui m’a interviewé pour les inrocks m’en a conseillé plusieurs pour combler mon inculture, mais je ne m’y suis pas encore collé. On m’a taxé de Capdevielle dont je n’avais jamais entendu parler, de Coutin, aucune idée de qui c’est. Bashung, j’ai découvert en faisant écouter les maquettes du Tunnel végétal à un ami mélomane érudit. Il a vu une ressemblance et a réussi à me convaincre d’écouter. J’avais un très mauvais a priori mais j’ai fini par trouver ça super. Bashung était un grand fan de rock anglophone, de Lou Reed, Dylan, il a fait un morceau copie conforme de Sultans of Swing de Dire Straits début 80, ça a complètement transformé sa façon de chanter. A partir de là il s’est énormément inspiré du phrasé de Mark Knopfler, que j’adore aussi depuis toujours et qui a été une de mes grandes influences. Il a su créer une légende avec ses derniers disques, et ces quelques dernières années il est la référence automatique dès qu’on chante en Français. Mais il s’est entouré d’un nombre impressionnant d’auteurs, arrangeurs, producteurs et autres pour faire ses textes et ses chansons. Moi j’écris, jE compose et je produis tout. Il a rêvé d’Amérique, j’y ai vécu. Dans le fond on n’a rien à voir, et si on était dans une nouvelle de Borges je me demanderais qui imite qui.

« Je n’arrive pas à me passionner pour le music business » disiez vous en 2018 aux Inrocks. Comment faîtes-vous pour (sur)vivre hors de ce milieu ?

Déjà que je sors peu en général, depuis le début de l’année je n’ai plus aucun contact avec le milieu de la musique. Pour ce qui est de la vie à côté, j’ai un métier de dialoguiste pour le doublage de séries , films, etc… Je vis de mes droits d’auteur. J’ai toujours entretenu ça à côté de la musique. Le principe de l’intermittence ne me convient pas. C’est très adapté aux catégories qu’on qualifie de « techniciens », mais dans l’artistique ça implique une obligation de résultat, d’être toujours l’employé du mois. Je préfère avoir d’un côté un métier dans lequel ma production est quantifiable et rémunératrice en fonction de mes efforts, et de l’autre une activité strictement artistique où tout est permis, où je suis réellement libre. Et il se trouve que c’est souvent la prise de risque qu’on remarque et qu’on apprécie le plus. Pour résumer j’ai une vraie vie, pas une survie, en dehors du milieu de la musique.

Un album de Thousand c’est le fond et la forme sinon rien. Vos pochettes d’album sont des œuvres à elles-seules. À la broderie colorée sur la pochette du Tunnel végétal succède votre avatar tristoune en céramique. Êtes-vous derrière ce sublime artwork ?

Pour le Tunnel Végétal j’avais dessiné le motif mais je ne l’ai pas brodé. Sur Au Paradis, j’ai laissé plus de liberté à Dove Perspicacius, une artiste céramiste qui fabrique des ex-voto. J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir travailler avec elle, elle est extrêmement talentueuse. On a beaucoup parlé de la pochette, elle a fabriqué le masque en céramique émaillée, puis on l’a prise en photo ensemble. J’aime beaucoup la version vinyl de l’album qui se déplie pour révéler en très grand tout l’autel sur lequel est posé le masque. Il est fait référence à ce masque dans le morceau Le masque du fou, le dernier que j’ai écrit juste avant la finalisation du disque, alors que la pochette existait déjà. Il y a aussi un album sans titre paru en 2015 dont j’ai dessiné la pochette. Dans tous les cas il y a toujours un écho entre les pochettes et la musique.

Quid de la tournée. Comment se profile t-elle ? En solo, distanciée, masquée … ?

C’est encore très flou. On est censé jouer certaines dates en groupe complet à quatre, et d’autres à deux, selon les lieux et les possibilités. La grande question reste de savoir si les concerts auront lieu. Une date est confirmée pour l’instant, le 19 septembre au Grand Mix à Tourcoing. Peut-être à Paris le 23 septembre. Pour l’instant on a fait une seule date cet été, en duo, à Vic-la-Gardiole dans l’arrière-pays Sétois. Des gens nous découvraient, des familles essentiellement,  d’autres venaient de près et de loin pour nous voir. À ma grande surprise tout le monde s’est retrouvé pour danser sur notre concert. Il y a eu des chorégraphies, de la danse de salon, une chenille. C’était super joyeux et magique.

Propos recueillis par Cédric Chaory

Au paradis – Thousand (Talitres)

Visuel de Une : ©Krikor Kouchian