Ruliano des Bois: l’art comme un jeu d’enfant.

BEAUX-ARTS – Ruliano des Bois, artiste bien connu des Rochelais, est exposé jusqu’à jeudi prochain à la Kanopé avec « Geometric Lines ». Il sera ensuite à La Flèche avec « De Profundis », exposition qui avait ravi le public de la Chapelle des Dames Blanches. Rencontre avec un artiste-phare de la cité.

Pouvez-vous nous présenter votre actuelle exposition à La Kanopé : Geometric Lines ?

 Geometric lines est une série que je développe depuis quelques années. Parti au départ d’un travail de broderie sur photos anciennes (c’est ma femme Carole qui a réalisé la première série à l’époque), j’ai depuis réorienté ce travail sous une forme purement graphique (même si j’alterne avec de la couture directe à l’occasion). L’idée est de souligner un détail, un geste, un sentiment ou simplement de suggérer une dimension poétique à une photo (en privilégiant les photos surannées ou perdues) au travers d’une succession de traits géométriques aux couleurs vives. C’est un courant qu’on retrouve beaucoup dans les années 70’ notamment en Italie, mais qui a ses racines dans le surréalisme et le dadaïsme. On n’invente jamais rien, on fait juste une petite mise à jour avec sa sensibilité du moment.

Ivola et Agathe de la Kanopé (espace de création théâtrale/artistique) m’ont  invité à exposer sur leurs murs. Beaucoup de personnages centraux ou en mouvement dans mes graphismes qui, je pense, faisaient écho avec des thèmes et aspects du théâtre.

L’affiche de cette expo me fait penser au Black Swan de Darren Aronofsky. Le cinéma et encore plus la musique semblent être au cœur de votre œuvre, non ?

J’ai réalisé 2 affiches différentes pour cette exposition, une avec un jeune enfant de rue auquel j’ai ajouté des ailes de papillons et l’autre, un portrait en N&B de Julie Andrew dont la posture me faisait penser à une danseuse et effectivement, il y a une similarité avec le Black Swan d’Aronofsky. Comme la plupart des personnes qui créent, le résultat de mes créations est souvent le fruit de mes lectures/films/disques lus, vus ou écoutés. Après, j’ai forcément une sensibilité particulière, mais elle se nourrit du travail des autres, de l’air du temps, de mes rencontres. Concernant la musique, dans une autre vie, j’ai créé et édité divers fanzines musicaux, je chroniquais pour des magazines. Beaucoup d’interviews et de chroniques plutôt spécialisées sur les musiques indépendantes et de traverse.

Aujourd’hui, J’ai encore un pied dans la musique mais par le biais du  graphisme, j’ai réalisé des pochettes de disques (une vingtaine)  pour des labels tels que Another Records ou des artistes comme Laurent Paradot (captain Parade, gâtechien), Bajram Bili, etc.. C’est une manière de retourner à mes premiers amours. J’aime alterner les techniques et les supports. En ce moment, je redessine au Bic bleu sur d’anciennes cartes marines. J’ai aussi des travaux sur de la céramique ancienne, collages du rue, des logos, des marque-pages, etc…

Vous avez d’ailleurs écrit la biographie du musicien électro Rubin Steiner, un exercice bien différent du graphisme. Comment devient-on « biographe » ?

Je n’ai jamais été biographe. Fred Landier aka Rubin  est un ami  de longue date. On faisait des fanzines ensemble et il m’avait gentiment demandé d’écrire un petit laïus pour la sortie de son disque de l’époque. Une grande fierté tant j’ai toujours considéré la qualité de sa musique et l’intégrité de sa démarche qui ne s’est jamais démentie en 20 ans (seul ou au sein de DRAME aujourd’hui).

Votre exposition De profundis, temps fort de la saison passée de la Chapelle des dames blanches, va prendre place à La Halle au Blé (La Flèche). Quelle est l’origine de cette exposition ?

La Mairie et les affaires culturelles de La Rochelle (que je remercie au passage) m’ont offert l’opportunité de cette exposition. De profundis s’est déroulée en mai dernier dans l’Espace d’Art Contemporain de la ville (La Chapelle des Dames Blanches). L’idée de base de l’exposition était de réinvestir cette chapelle désacralisée en lui restituant sa dimension marine et votive (en jouant sur l’esthétique religieuse) et dans le même temps en insufflant une dimension poétique et environnementale avec l’ensemble des  thématiques de la mer, du monde marin, des superstitions, des mythologies marines…

J’avais dédié cette exposition à un ami artiste de mes parents, René Dufois, qui est décédé il y a déjà quelques années. J’adorais cet homme, il m’inspirait. Physiquement il ressemblait un peu à Cavanna : un italien avec des grandes bacantes. Il avait aussi de Cavanna cette soif de liberté, il était passionnant. Il travaillait tous les supports : sculptures, collages, toujours avec un regard très amusé, très soixante-huitard finalement, une façon de ne pas se prendre au sérieux qui me plait encore aujourd’hui. Il a toujours été prévenant avec moi. Il vivait à La Flèche, dans la Sarthe. Une fois l’exposition de La Rochelle terminée, sa femme Mireille m’a invité à soumettre un dossier de candidature pour installer une dernière fois l’exposition à la Halle au blé (Espace d’art contemporain). J’ai eu la chance d’être retenu, le lieu est magnifique… Des anciennes halles, au cœur de la ville.  Du coup,  ça a pour moi beaucoup de sens de l’installer là-bas.

Vos œuvres mêlent, comme une évidence, le végétal à l’homme, les monstres marins aux humains. On vous sent profondément sensible à l’écologie…

J’y suis sensible comme tout le monde j’imagine, j’ai des enfants. J’ai simplement envie de leur offrir un monde convenable, équilibré. Éveiller la conscience  avec mes « armes », les créations, le graphisme. Ça reste un combat un peu vain, mais il faut le mener. En parallèle, on se fait presque chaque week-end avec les enfants des sessions de nettoyage de rues des mégots (moi seul) ou avec eux dans les  jardins et espaces publics (les déchets plastiques). Ça n’est évidemment pas grand-chose mais au moins, on devient acteur et plus simplement spectateur.  Et ça reste pédagogique.

Des dessins de naïfs d’animaux peuplent aussi votre univers. L’enfance est d’ailleurs très présente dans votre art. Considérez-vous l’illustration comme un jeu ?

L’enfance est un terrain de jeu fabuleux ; il suffit d’observer la  belle énergie  et la spontanéité des dessins d’enfants pour en saisir toute la grâce. Mes enfants se sont amusés à redessiner mes petits collages, ça a donné l’objet d’un livre : Bataille. Pour ma part, j’aime les dessins naïfs et simples dans leur forme, ça permet souvent de dire en peu de gestes, beaucoup de choses. Les petits personnages que je dessine pour mes collages ou que j’appose sur de la céramique ancienne ont toujours un soupçon de mélancolie. Le passage de l’enfance à l’âge adulte, c’est un peu ça. On perd cette simplicité et cette spontanéité et quelque part un peu de nos idéaux. Au travers de mes créations, j’essaye de retrouver un peu de cette légèreté de l’enfance.

Bataille

D’ailleurs tout n’a-t-il pas commencé pour vous avec cette étrange série de Doudous Morts ?

J’ai effectivement commencé début 2000 mon petit parcours artistique en réalisant des peluches naïves que je mettais en scène dans des d’accidents stupides/décalés. Immortalisés par un polaroid. Ça permettait d’être tout à tour grave et léger, de suggérer des choses sans les délivrer frontalement ou toujours sous couvert d’humour. Ça m’a permis de faire à une époque une grosse exposition avec notamment un lapin géant de 6 mètres de haut (intoxiqué aux OGM) dans lequel les enfants pouvaient entrer. À l’intérieur, du gazon et un transat avec une fois la lumière éteinte, une constellation d’étoiles phosphorescentes tapissant le ventre du rongeur.

Votre street art est bien connu des Rochelais mais il est aussi visible sur tout le globe. Comment procédez-vous pour ce genre d’action (repérage, inspiration…)

Je ne suis pas vraiment un street artiste, c’est davantage un moment de détente et de légèreté, loin de toute considération financière Je colle pour l’essentiel à La Rochelle. Parti d’une idée stupide que j’avais imaginé pour mes peluches 10 ans plus tôt. J’ai commencé à en envoyer à des ami(e)s à l’étranger qui se sont prêtés au jeu en collant dans leur ville, sur les murs ou sur le mobilier urbain. Par le biais des réseaux sociaux, d’autres amis se sont portés volontaires. Au final, on peut voir ces petits collages éphémères dans près de 80 pays et plus de 200 villes et lieux à travers le monde (depuis le pont de la Rivière Kwai au tombeau de Lénine en passant par des villages reculés au Kenya ou sur des iles inhabitées en Antarctique). Je laisse une liberté totale aux gens qui collent. Au final, c’est une façon ludique de faire participer les gens au projet, un collectif artistique d’amitiés et de belles rencontres.

À propos de voyage, vous aimez vous inspirer de la culture de pays étrangers : Asie, Afrique, Amérique, etc. On vous imagine insatiable globe-trotter. Quel serait pour vous le pays le plus inspirant et pourquoi ?

Je ne voyage pas autant que je l’aimerais même si j’ai eu l’occasion de visiter quelques pays. Après, on peut aussi voyager au travers des photos et des époques par le biais de ces clichés anciens ; j’aime la nostalgie et le mystère qui peut entourer certaines photographies, leur exotisme également.  Je crois que des continents comme l’Asie ou l’Afrique, dont j’utilise régulièrement des images anciennes restent très inspirant. Sur ces photos anciennes, on sent encore une époque où le monde conservait encore quelques mystères.

Propos recueillis par Cédric Chaory

INFORMATIONS PRATIQUES: http://julienjaffre.wixsite.com/carolina-et-ruliano

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