Retrouvez vos forêts !

THÉÂTRE – Création hybride et envoûtante d’Étienne Saglio (Les Limbes, Nous rêveurs définitifs-cabaret magique, entre autres), Le Bruit des loups témoigne de l’importance et de la virtuosité de son auteur dans le champ de la magie nouvelle. Accessible aux enfants et conseillé aux adultes, ce spectacle met subtilement en lumière la nécessité de réveiller nos aspirations vers la nature et le mystère. 

Souvenez-vous des odeurs de sous-bois et de la majesté des arbres centenaires, souvenez-vous de la peur qui vous pétrifiait lorsque grondait l’orage, souvenez-vous des bruits d’animaux sauvages qui provoquaient frissons et craintes irrationnelles, souvenez-vous de l’enchantement qui vous saisissait à la simple évocation d’un monde fantasmé et pourtant si proche, souvenez-vous, enfin, que votre âme d’enfant est tapie sous des tas de réalités et qu’elle n’attend qu’une irruption de poésie pour bondir et vous saisir à nouveau ! 

Le Bruit des loups a ce formidable pouvoir incantatoire : convoquer nos souvenirs enfouis et nos expériences de nature, dissiper les brumes qui entravent nos imaginaires. Ce conte fantastique ne se limite d’ailleurs pas à la magie et il serait fort réducteur de le qualifier ainsi. Grâce à un déploiement visuel et technique parfaitement maîtrisé, magique certes, mais aussi par une narration et une utilisation de l’espace qui suscitent l’interrogation, le spectateur est traversé par l’évidence : nous avons perdu le fil de nos fantasmagories. 

©Prisma Laval

Il est en effet grand temps de renouer les liens profonds qui unissent réalités et fictions, mondes connus et mondes inconnus, et, au fond, humanité et animalité. Notre capacité à développer notre imagination et notre sens de l’invention est réduit par le rapport révérencieux que nous entretenons avec la domesticité et le quotidien. Loin d’être accablant -il est au contraire réjouissant-, le spectacle suggère ainsi l’exploration et laisse des portes ouvertes à l’évasion. De portes il est question justement. De déplacement immobile. En soit, de rêve. L’incarcération dans un décor d’appartement quadrillé et maîtrisé, comme c’est le cas ici, n’est jamais irrémédiable. L’homme qui domestique la nature se trouve débordé par celle-ci lorsqu’il s’éveille à d’autres formes de vie que la sienne. Ces formes de vie, pour peu qu’on y porte attention et curiosité, sont un accès direct au monde onirique de la forêt et de la nuit, peuplées de spectres et de silhouettes animales menaçantes ou réconfortantes. 

Le voyage auquel nous assistons consiste donc en une traversée d’univers tour à tour connus puis inconnus, humanisés puis sylvestres, hospitaliers puis inaccessibles, où les effets de magie permettent la bascule d’un espace vers l’autre. Un homme, un enfant, un géant et un bestiaire merveilleux participent de la poésie de notre pérégrination. Par ailleurs, un renard conteur, presque extérieur au récit, ponctue les scènes de sa présence malicieuse et parfois cynique. 

Étienne Saglio, en mettant en évidence la complémentarité profonde entre réel et magie et le besoin l’un de l’autre, réussit ainsi à satisfaire tous les esprits avides d’émerveillements, des plus jeunes aux plus grands. Sans toutefois compromettre l’acuité et la pertinence du constat d’altération de nos illusions et de nos chimères. 

Cinglant mais prévenant, l’auteur nous questionne : « Nos loups sont-ils mieux cachés pour moins les croiser ? Un géant veille-t-il toujours sur nous quelque part ? » Son spectacle est un bon moyen de formuler quelques réponses. Il faut pour cela tendre l’oreille, partir à l’aventure et s’ouvrir aux rencontres fortuites !

Paul Hubert

Visuel de Une: ©Prisma Laval

Quelques idées de lecture, après le spectacle :

  • Fleury, Cynthia et Anne-Caroline Prévot (dir.), Le souci de la nature. Apprendre, inventer, gouverner, Paris, CNRS éditions, 2017, 378 p.
  • Grimm, Jacob et Wilhem, Contes, Paris, Gallimard, Folio Classique, 1976, 416 p. 
  • Wohlleben, Peter, La vie secrète des arbres. Ce qu’ils ressentent. Comment ils communiquent, Paris, Les Arènes, 2017, 260 p. »

Laisser un commentaire