Rencontre publique avec François Ozon au festival Cinéma La Rochelle

CINÉMA – En avant-première mondiale, Été 85, nouveau film de François Ozon, a été présenté au festival La Rochelle Cinéma. Le public, ultra enthousiaste, a pu échanger avec le réalisateur et son jeune comédien Félix Lefebvre. Compte-rendu.

Été 85 est l’adaptation de Dance On My Grave d’Aidan Chambers que vous avez lu il y a 35 ans. Pourquoi avoir attendu toutes ces années pour l’adapter ?

J’ai lu ce roman anglais pour adolescent en 1985 précisément. En France, son titre est La danse du coucou. Je l‘ai beaucoup aimé à l’époque. J’étais, au mitan des années 80, un apprenti cinéaste qui réalisait des films en super 8 en famille. Après la lecture de Dance On My Grave j’aurai adoré le voir sur grand écran, réalisé par un Rob Reiner, John Hughes ou Gus Van Sant … j’étais d’ailleurs persuadé qu’un réalisateur allait s’emparer de cette histoire mais ce n’est jamais arrivé. En discutant avec l’auteur, il m’a raconté que trois réalisateurs – un Français, un Italien et un Danois – ont bien tenté une adaptation mais n’y sont pas parvenus pour des raisons de financement.

35 ans plus tard, juste après Grâce à Dieu, je suis tombé par hasard dans ma bibliothèque sur le roman. Je l’ai relu et me suis dis : « bah voilà c’est le moment de le faire ».

Vous aviez vous-même, jeune homme, tenté de l’adapter ?

C’est à dire qu’adolescent avec un ami, on avait essayé d’écrire un scénario ensemble. Scénario que je ne retrouve pas chez moi. Ce qui est amusant en fait c’est que quand j’ai relu le livre, je me souvenais que de l’histoire d’amour. J’avais totalement occulté les relations familiales, le rapport avec l’écriture, les relations avec le professeur, la famille juive du personnage Richard. Ce livre m’est devenu soudainement bien plus riche et profond que dans mes souvenirs.

D’emblée vous avez eu cette idée d’une double temporalité ?

En fait oui car à l’époque, lors de ma première adaptation, j’avais remis tout l’histoire du roman dans l’ordre mais en relisant le livre j’ai aimé le côté puzzle de sa construction. J’ai alors préféré respecter celle-ci car elle ne donne pas d’emblée toutes les informations au spectateur. C’était une manière de mettre une tension dans l’histoire. Le héros Alex n’est pas capable de formuler ce qu’il a fait et le spectateur s’imagine alors le pire pendant tout le film. En fait on se rend compte que c’est quelque chose de beaucoup plus intime qu’il ne peut formuler et qui s’est passé entre les ados.

Félix, avez-vous lu le livre ?

Oui, nous n’avons pas trop eu le choix en fait (rires dans le public). Plus sérieusement, je dis oui je l’ai lu par rigueur et professionnalisme. J’ai lu le scénario avant de lire le roman. Ce qui était intéressant c’était de voir le travail d’adaptation, ce que François avait décidé de garder ou d’occulter ; de mettre en avant ; de découvrir ce qui était plus développé dans le bouquin et qui pourrait m’aider à mieux saisir le personnage d’Alex. Alex est beaucoup plus déluré dans le livre : sa première fois est arrivée depuis longtemps. Il s’appelle Barry aussi … et ça c’est assez marrant je trouve (rires, à nouveau).

Le décor, les costumes, les expressions nous replongent dans les années 80. Y-avait-il l’envie de revivre vos années de jeunesse à travers ce film ?

Le film est fait à la fois le fruit du livre et de mes propres souvenirs d’adolescence. J’avais l’âge des protagonistes au moment où je lisais ce roman. Après j’avais peur de me projeter dans ces années car pour moi c’est une période ingrate à mes yeux. Les fringues, les musiques … et en fait, pendant le tournage je me suis rendu compte que ça ne l’était pas tant que ça. C’était amusant de voir mes jeunes comédiens – qui n’ont pas connu ces années – les idéaliser énormément. Moi qui les vécues, je les rattache au début de l’hyper capitalisation, du fric, de la crise, du Sida : rien de glamour mais néanmoins en travaillant les décors et les costumes, on a essayé de rendre cela un peu sexy.

Comment interpréter un ado des années 80 quand on n’a pas connu cette décennie ?

Félix Lefebvre : J’ai été propulsé dedans en fait. Comme tous les chefs de poste ont fait une travail merveilleux de reconstitution, j’étais plongé littéralement dans cette décennie. En amont, j’ai écouté la musique de 1985 mais de porter des vêtements coupés à la mode des années 80, d’être entouré d’objets du quotidien vintage, m’a aidé. Sans oublier que les expressions employées étaient celles de ces années. Bref j’ai suivi ce mouvement.

François Ozon : Le travail de reconstitution s’est fait très simplement. Le livre se passe dans le sud- est de l’Angleterre. Un temps j’ai fait des repérages en Bretagne mais finalement je suis allé en Haute Normandie, au Tréport, Fécamp, Yport. Des stations balnéaires pas trop bétonnées qui sont restées dans leur jus. Le mobilier urbain n’y est pas trop années 90 et 2000, ce fut alors simple d’intégrer nos décors. La costumière – Pascaline Chavanne – nous a bien aidé avec tous ses jeans et ses bandanas retrouvés en friperie. Je sais que les jeunes d’aujourd’hui reviennent à ce style assez moche à mon gout : je crois même que la costumière a acheté des jeans taille haute confectionnés en 2020 !

La pellicule est, elle aussi, vintage. Du 16 mm ?

C’est important de revenir à la pellicule de l’époque. C’est comme ça qu’on tournait les films à l’époque et puis surtout le grain du Super 16 apporte une vraie sensualité ce qui est important pour une romance d’été. Après c’était un peu déstabilisant avec mon chef opérateur – Hicham Malaoui – car nous sommes tellement habitués à l’image numérique que nous avions oublié qu’un plan large en super 16 est toujours un peu flou. C’est pas très net mais cela donne un charme fou.

Eté 85 ressemble beaucoup à un de vos précédents films Dans la maison avec l’ obsession d’un adolescent, un monde imaginaire qui brouille la fiction de la réalité, le côté intimiste… Êtes-vous d’accord ?

C’est vrai que quand j’ai relu le livre, j’ai découvert beaucoup de motifs que j’ai traité dans d’autres films. La relation prof – élève de Dans la maison. Ici, c’est plus parallèle. Ce livre a infusé dans tous mes films : les scènes de cimetière de Frantz, le thème du travestissement que l’on retrouve dans Une robe d’été.

Peut-on parler d’un film-somme après Grâce à Dieu, film à part dans votre carrière ?

Non. Enfin un critique de cinéma peut le dire mais moi je ne me le suis pas formulé comme ça. C’est vrai qu’à un moment je me suis dit qu’Été 85 aurait pu être mon premier film. J’avais, sur le tournage, cette énergie du premier film, très premier degré sur les émotions adolescentes.

Comment avez-vous travaillé la scène finale de danse ?

Félix Lefebvre : Ce fut tout un parcours car sur le scénario était seulement écrit « danse ». On se rapprochait du tournage de cette scène et je me rendais compte qu’on n’avait pas bossé cette danse. J’ai alors appelé François pour l’en alerter et il me dit : « viens au bureau et danse ». Il était assis derrière son bureau à la façon du Parrain et m’a regardé danser. Il a mit Sailing de Rod Stewart et j’ai tenté de danser… c’était robotique, déprimant, … François m’a alors dit : « on va prendre une chorégraphe » (rires du public).Ce fut une aide immense car la chorégraphe m’a montré des mouvements qui m‘ont permis d’exprimer ce dont j’avais besoin pour cette danse. On a du tourner le scène 8-9 fois…  c’était assez fatiguant à la fin, je trébuchais car je lâchais le cadre défini et perdais mon énergie en décuplant certains gestes mais l’expérience était géniale.

À propos d’Une robe d’été … j’ai cru retrouver la robe de ce court-métrage dans Été 85 … d’ailleurs n’avez-vous pas eu la nostalgie de ce galop d’essai au moment de réaliser Été 85 ?

Vous avez raison pour la robe, c’est bien elle … Ce court métrage a été important pour moi, je sortais de la Femis et il s’est fait un peu de manière accidentel avec peu de moyens. Il a eu un très beau succès et m’a permis de réaliser des longs métrages. Le livre et Robe d’été sont liés effectivement. Ce film est arrivé à un moment où le sida commençait à tuer toute une génération. Je suis contemporain de tous ces jeunes qui ont découvert leur sexualité au temps du sida et une Robe d’été a amené un peu de légèreté à cette époque. Un peu de fraîcheur, une possibilité de continuer à avoir une sexualité normale. J’ai choisi de réaliser ce nouveau film sur cette année 1985, celle où l’acteur Rock Hudson est mort du sida. La maladie était alors extrêmement médiatisée. Voir Été 85 aujourd’hui et post-confinement lui donne un côté paradis perdu. Il y a un côté nostalgique effectivement.

Felix, vous l’avez vu ce court-métrage ?

Je l’ai vu sur Youtube avec des sous-titres turcs (rires dans la salle). C’est en voyant Une Robe d’été qu’on se rend compte de tous les clins d’œil dont vous parlez à propos d’Été 85 car à le lecture du scénario je ne les avais pas remarqués.

Propos échangés à l’occasion de la rencontre La Rochelle Cinéma – 4 juillet 2020.