Paul Signac vu par le prisme de Daniele Genadry et Farès Chalabi

RÉSIDENCE – Depuis le début de la saison, le Centre culturel Intermondes accueille en résidence des artistes libanais, leur offrant un cocon sécurisant loin du chaos d’un Beyrouth ravagé par le marasme économique et les récentes explosions de son port. Rencontre avec la peintre Daniele Genadry et le philosophe Farès Chalabi autour de l’œuvre divisionniste de Signac : Entrée du port de la Rochelle.

Vous revisitez actuellement l’Entrée du port de la Rochelle de Paul Signac. Pourquoi cette œuvre plus qu’une autre ?

Daniele Genadry : L’automne dernier, à l’occasion de mon exposition Staring in place à la galerie In Situ – Fabienne Leclerc j’étais présente à Paris avec Farès. C’était une semaine intense consacrée à l’installation de l’exposition mais nous avons trouvé le temps de nous rendre au Musée d’Orsay pour une énième visite. Nous avons été interpellés par la peinture de Signac. Moi qui travaille beaucoup sur la lumière, je connais, pour l’avoir étudié, le travail des impressionnistes et des post- impressionnistes. Du pointillisme, je me souvenais des œuvres de Seurat, silencieuses et figées, mais quand Farès m’a montré ce Port de La Rochelle par Signac j’ai été frappée par les vibrations qui s’en dégageait. C’est dense, ça vibre, ça bouge ! C’est une expérience bien différente de Seurat. Son approche sur la vibration et la lumière m’intéresse beaucoup et m’a donné l’envie de travailler sur le tableau.

Farès Chalabi : Il est vrai que cette peinture vibre et c’est précisément ce qui m’a fait m’arrêter longuement à Orsay. Quand vous êtes face à l’œuvre vous voyez une surface assez solide avec des touches qui sont comme des briques. Les reproductions photographiques faites ou par un autre moyen de reproduction ne font pas  sentir cette matière, la matière picturale du tableau. Ce qui est captivant c’est que on voit très bien ces briques de peintures organisées en système de touches verticales et horizontales, comme dans un système d’abscisse et de coordonnée, mais en même temps on voir un motif qui se dégage de ce système de briques colorées. Au fait on voit les deux simultanément : les touches et ce qu’elles représentent. J’ai trouvé cela fascinant à observer car on sent que l’artiste a trouvé une technique et qu’il s’en amuse. La vibration de la peinture viendrait du fait que les couleurs sont peintes sans mélanges, une touche-brique sur le tableau, et par suite la lumière qu’elle réfléchit est net, mais en même temps cette lumière colorée forme un motif, comme l’entrée du port de La Rochelle.

Au moment où vous découvriez cette œuvre à Paris, saviez-vous qu’à la fin de l’année 2020 vous seriez en résidence au Centre Intermondes ?

DG : Pas du tout. En fait, suite aux explosions au port de Beyrouth en août dernier et la grave crise économique qui a suivi au Liban, nous avons été approchés par l’Institut français du Liban. Il venait alors en aide aux artistes ayant perdu leur atelier, leur outil de travail … L’Institut nous a dit que le Centre culturel Intermondes de La Rochelle souhaitait accueillir en résidence et sur toute sa saison 2020/21 plusieurs artistes libanais. Nous avons alors candidaté. À ce moment-là, Farès et moi-même n’avions pas du tout fait le rapprochement entre cette peinture de port maritime qui nous avait tant intrigués à Orsay et cette ville de la côte atlantique qui pouvait potentiellement nous accueillir en résidence. C’est à travers nos recherches sur Internet et à la vue de photos des tours de la ville que nous avons fait le lien.

Farès Chalabi et Daniele Genadry ©Cédric Chaory

Vous êtes donc aujourd’hui à Intermondes pour un travail à 4 mains autour de Signac. Parlez-nous de l’objet de votre résidence.

DG : Je peins et Farès écrit sur la peinture. Nous avons entamé une conversation à l’occasion de Staring in place dont Farès fut le scénographe. Je trouvais intéressant de poursuivre notre collaboration et nos questionnements à travers une résidence, un temps de recherche et de création que nous n’avions pas encore éprouvé ensemble.

FC : Moi je travaille sur l’esthétique de Gilles Deleuze et c’est à partir de cela que j’aborde les choses en art. À propos de nos discussions sur Paul Signac, nous cherchons à théoriser un langage technique mais qui soit en même temps pictural. D’habitude on parle des peintures en termes de lignes, de composition, de contraste de couleurs, de sujet ou thèmes. Avec Signac, on souhaite aborder la peinture sous le prisme de la matière, de la vibration, de la lumière, de la couleur et du motif. On essaie de penser ces catégories non pas comme faisant partie du tableau, non pas comme lorsqu’on dit qu’il y a telle lumière ou telles couleurs, etc. qui sont présentes dans le résultat peint, mais penser la lumière-couleur-matière-motif comme un système de fonctions picturales qui président à la production du tableau. Par exemple, chez Signac, les couleurs sont utilisées pour donner un maximum de vibrations lumineuse, donc la couleur a fonctionnellement un rapport avec une maximisation de la lumière. Ou, d’un autre côté, les briques de couleurs qu’on voit très présentent sur la toile, donnent une matérialité à l’œuvre qui contraste avec la luminosité qui s’en dégage, mais aussi qui, par leur disposition capture le motif. Par suite on peut dire qu’avec Signac, le motif et la lumière dépendent de la construction de cette matière faite de briques colorées, tout l’art consistant à savoir comment distribuer ces briques pour pouvoir produire l’effet escompté – un maximum de lumière vibrante émanant d’un maximum de matérialité. Il y a par contre des peintres chez qui la matérialité de la peinture a tendance à disparaître, comme disons dans n’importe quel classique qui vise à nous faire oublier qu’il s’agit là de ‘peinture’, d’autres peintres par contre produise une matérialité pure, ou à l’état brute, qui ne capte plus de la lumière, ni de motif, je pense par exemple à Pollock. Avec Daniele nous réfléchissons à un système qui pourrait s’appliquer à toutes les peintures à partir de ce genre d’observations. Il s’agit aussi de définir une grille de lecture, une méthodologie pour parler de la peinture du point de vue de celui qui la produit. Comment le peintre travaille sa matière ? Comment fait-il pour qu’elle capte des choses notamment la lumière ou un motif, ou les deux? Ou parfois ni l’un ni l’autre ?

Votre résidence se termine à la fin du mois. Où en est l’avancement de vos travaux ?

DG : Comme pour mes précédentes peintures conçues sur la base de prises de vues photographiques, j’ai dû m’approprier Entrée du port de La Rochelle pour en comprendre la structure. Au départ j’ai photographié les tours de La Rochelle pensant que ces clichés m’aideraient mais rapidement je me suis rendue compte que c’est la peinture de Signac elle-même qui me meut et pas son motif. Il m’a fallu aussi sentir la ville, l’environnement de ses tours. Découvrir la lumière de la ville, si particulière. Aujourd’hui je peux ouvrir et montrer une autre représentation de cette peinture. J’ai une image bien précise de ce que je veux reproduire. Ce serait celle d’une reproduction qui essaierait de restituer la manière dont la lumière frapperait les briques de peintures de Signac posées sur sa toile. Je suis dans une phase un peu difficile car je joue sur les contrastes. Tout mon problème est de jouer avec la lumière, de créer une tension assez vague. En gros, de trouver le chemin qui révélera une intensité à la fois présente et discrète.

Purple Glade – Daniele Genadry (2018)

Où pourrons-nous découvrir l’œuvre finale ?

FC : À l’occasion du Festival des arts hybrides et des cultures numériques ZERO1 de La Rochelle, en avril. Nous ne connaissons pas encore le format que prendra l’exposition. Sans doute pourrais-je y présenter ma production textuelle, en parallèle de l’œuvre de Daniele.

DG : Avec le temps, nous espérons pouvoir produire un genre de livre d’artiste et de traité philosophique. Un ouvrage hybride qui rassemblerait le fruit de nos recherches sur Signac mais également sur d’autres artistes à venir. Chaque peintre, dans son époque et sa technique, a fait converser la matière et la lumière. Chacun a réussi aussi à attraper quelque chose de son temps et de sa vision du monde. Nous aimons questionner ces pratiques avec Farès et aimerions donc poursuivre notre réflexion après cette résidence autour de Signac. On essaye d’ailleurs de trouver d’autres résidences, notamment sur la côte Atlantique dont nous apprécions particulièrement la lumière. D’avoir vécu ces quelques mois à La Rochelle a été une sorte d’appetizer. Là je veux approfondir !

Propos recueillis par Cédric Chaory.

PLUS D’INFORMATIONS: http://centre-intermondes.com/

Visuel de Une : Entrée du port de La Rochelle – Paul Signac (1921) – ©Musée d’Orsay