Ostermeier – Eribon : retour au larynx.

THÉÂTRE – La Coursive recevait ce jeudi dans le Grand théâtre Retour à Reims, adaptation théâtrale de l’essai du sociologue-philosophe Didier Eribon sur son retour dans sa ville natale, après plus de deux décennies d’absence. Thomas Ostermeier, qui signe la mise en scène, propose une adaptation du texte audacieuse et tranchée, offrant une expérience mêlant documentaire filmé et jeu théâtral.

Un réalisateur (Cédric Eeckhout) loue un studio en région parisienne pour poser la voix off de sa propre adaptation filmée de Retour à Reims. Une actrice (Irène Jacob) est au centre de la scène, et lit des extraits de l’ouvrage devant un micro muni d’une ampoule qui alterne entre le vert et le rouge, lui indiquant les enchaînements. T. Ostermeier a choisi un studio d’enregistrement pour mettre en scène le texte, autobiographique, qui est l’acteur principal de la pièce, par sa justesse et sa force.  

D’entrée, la voix d’Irène Jacob, nous plongeant dans le texte, est suave et hypnotisante. La plume de Didier Eribon, précise, décrit et analyse le retour à la classe ouvrière qu’est le retour à Reims. Le sociologue se surprend lui-même devant l’évidence du fait social, des déterminismes et des forces de domination, d’assujettissement social qui ont cours dans les zones péri-urbaines, où il retrouve sa mère. 

L’auteur aborde en parallèle son homosexualité en construction dans une ville de province, qui était déjà une première émancipation et rupture avec son milieu, ouvrier et macho. De ce texte à la fois intime et intellectuel, il nous est en fait présenté trois niveaux de lecture par T. Ostermeier : le texte en lui-même, son adaptation filmée et la mise en scène théâtrale censée lier les deux premières couches. C’est bien cependant la force des images projetées qui l’emporte et vampirise tout. Notre regard est capté par l’écran, en maléfice du septième art la primauté est aux images, au détriment des acteurs présents sur scène qui portent une intrigue minimaliste, sûrement par choix, par volonté de souligner le texte. 

Blade Mc Alimbaye, qui joue le gérant du studio, ravive l’intérêt théâtral par la performance vocale qu’il nous livre – mais je n’en dirai pas plus. En fin de pièce, T. Ostermeier nous fait ainsi une dernière surprise, et propose une mise en abîme très intéressante de la figure de l’auteur, dans un close-up brillant, qui est peut être le sujet de son retour à Reims : nous dire que l’oeuvre n’est jamais séparable de l’histoire de l’artiste. 

Aymeric Duriez

Visuel de Une : ©Thomas Samson

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