Mo, ce petit géant

ART DE LA RUE – Dans le cadre de la Fête de Lagord la compagnie poitevine L’Homme debout dévoile en création mondiale et à l’invitation du CNAREP Sur Le Pont « Mo et le ruban rouge ». Une spectaculaire et émouvante histoire d’un petit géant migrant. Interview croisée de Benoît Mousserion et Bruno de Beaufort.

Pouvez-vous nous présenter la genèse de votre nouvelle création Mo et le ruban rouge, cette histoire d’un petit géant ?

Benoît Mousserion : J’ai eu un petit garçon fin 2015. À cette même période, un autre petit garçon a bouleversé mon quotidien. Il s’appelait Alan Kurdi et était syrien. Nous avons tous été marqués par son décès. Cette image de lui, mort, sur une plage italienne, après avoir fui son pays. Je me souviens que la compagnie intervenait, fin 2015, dans les lycées de Poitiers autour du thème de la laïcité. Nous débattions tous ensemble et l’hebdomadaire Charlie Hebdo avait publié une caricature d’Alan. Bon nombre d’élèves ne comprenaient pas cette caricature,  cet humour satirique propre à Charlie et systématiquement j’entendais cette phrase absurde tant répétée au moment de la tuerie de Charlie : « Ils se moquent même des morts ; franchement Cabu et ses collègues l’ont quand même un peu cherchés).

Moi, concernant cette photo, j’ai imaginé maintes fois qu’Alan se relevait et remarchait sur le sable. En fait Mo et le ruban rouge est parti de là : d’un enfant qui se relève. Nous avons donc imaginé ce personnage de Mo, avec un gilet de sauvetage sur le dos. Bien sûr l’histoire a ensuite évolué : aujourd’hui elle raconte celle d’un petit garçon qui a 8 ans. C’est le jour de son anniversaire dans un pays en guerre. C’est la fête chez lui, ses parents lui offre un cadeau mais une bombe explose dans le quartier. Ses parents décédés, il doit fuir, traverser une mer. Il débarque alors sur une plage : le spectacle commence.

Notre idée est de faire de cette tragédie un spectacle joyeux, pour enfants et que nous puissions parler de ce sujet tous ensemble.

Justement comment rendre joyeux un tel sujet ?

BM : Et bien j’imagine que Mo fantasme son anniversaire. Après la disparition de ses parents, il a son paquet cadeau défraîchi dans les mains et le paquet s’envole. Il veut alors impérativement le récupérer car il n’a même pas eu le temps de l’ouvrir après l’explosion. Le cadeau s’envolant, Mo gambade dans les rues, le public à sa suite. Il rencontre alors de nombreux personnages. Le spectacle est conçu comme si nous étions dans un goûter d’anniversaire féérique avec moult bougies géantes, ballons de toutes parts.

Il s’agit d’un parcours déambulatoire de 800 mètres d’une durée d’une heure. Au terme de cette déambulation, l’autre moitié du spectacle, plus narrative, sera un moment « en fixe » nous permettant de travailler de manière bien plus subtile l’univers sonore ou la précision de la gestuelle marionnettique.

Mo est déjà venu à La Rochelle, non ?

Bruno de Beaufort : Tout à fait. La compagnie L’Homme debout est venue dans le cadre de résidences pour Mo. Elle a travaillé un mois à Lagord, Aytré et Villeneuve. Cela a donné lieu à une grande déambulation. De nombreuses personnes ont suivi l’évolution de ce travail et ont pu éprouver à quel point il est très fin, calculé au millimètre près dans la manipulation du géant. La compagnie est revenue en octobre 2018 : cette fois-ci Mo est arrivé dans un bateau, gilet de sauvetage sur le dos. Il demandait alors l’asile comme de nombreuses personnes sur terre aujourd’hui. Il a même été accueilli, dans le Vieux Port, par Monsieur le Maire.

Vos spectacles abordent tous la figure de l’étranger, de son accueil, des frontières qu’on érige. Pourquoi cette récurrence ?

BM : C’est une bonne question et je n’en sais absolument rien ! J’imagine que je suis touché par ces choses de l’humanité. Mo quitte son enfance mais également son pays. Je me rends compte qu’il y a toujours un lien entre le territoire géographique et celui de l’intime. Je n’ai pas pour le moment théorisé mon travail mais je pense qu’il parle de l’Humanité. Pour moi l’accueil doit être un projet politique. Cela fait du bien d’accueillir des gens, des étrangers chez soi mais malheureusement la société actuelle ne semble pas en phase avec cette idée-là. On préfère ériger des frontières là où l’on n’en a pas besoin.

Moi-même j’ai quitté mon enfance et l’endroit où j’habitais et je ne l’ai pas super bien vécu à l’époque. Je ne suis pas parti bien loin mais il n’y a pas besoin de faire beaucoup de kilomètres pour se sentir déraciner. Je suis capable de situer géographiquement ma jeunesse et quand j’y retourne je me sens direct dans mon enfance. Cette sensation m’est chère et c’est sans doute pour cela qu’elle est prégnante dans mes pièces. D’ailleurs mon premier spectacle racontait le voyage d’un homme qui retourne dans son pays pour aller sur la tombe de sa mère.

Au vu de son sujet, Mo et le ruban rouge est une œuvre politique. Le nom même de votre compagnie L’Homme debout annonce un projet artistique engagé, non ?

BM : Oui le nom de la compagnie a forcément une résonance politique. Debout c’est être en bonne santé tout d’abord mais c’est aussi être vent debout face à son patron, face à un État, face à toute situation qui vous opprime, vous oppresse. Elle me semble essentielle cette position et malheureusement beaucoup de personnes sur cette planète ne sont pas debout mais bien souvent genou à terre.

BdB : Il y a une vraie dimension politique dans les Arts de la rue. Certes ils ré-enchantent l’espace public mais ils insufflent aussi du politique. En investissant la rue, nous y mettons de l’étrange, de l’étranger … Mais c’est aussi valable avec le simple fait de traverser la rue pour aller voir son voisin, cet étranger du quotidien.

Que nous jouons une pièce à thématique politique ou tout simplement une saynète burlesque, le fait de s’arrêter dans la rue, d’être étonné par cet étrange, cet étranger qui perturbe l’espace publique est politique. Mon premier spectacle d’Art de la rue est celui de Bra Puppet theater. Il s’agit d’une troupe de comédiens qui débarque dans la rue avec des costumes bizarres et distribue du pain. Ils viennent perturber notre quotidien, nous obligent à penser l’autre, à nous mouvoir différemment parfois. Ce spectacle, in fine, nous oblige à prendre position et la politique c’est prendre position.

Mo est donc politique mais aussi poétique. Vous dîtes que L’Homme debout entend offrir « un regard poétique sur le monde qui nous entoure ». Où se trouve la poésie en 2019 ?

BM : Moi je la trouve partout. C’est d’ailleurs mon projet artistique et politique : insuffler de la poésie dans la rue. D’ailleurs je reçois beaucoup de retours du public qui me parle de la poésie de mes créations donc j’en déduis que mes spectacles en sont empreints, que ma démarche est comprise. La poésie, je la trouve essentiellement dans la lenteur. La compagnie a toujours travaillé sur cette temporalité. Nos géants se déplacent très lentement. Cela me touche de voir le public se caler sur ce tempo, suivre dans une lente procession nos marionnettes géantes.

BdB : Je pense que la lenteur est poésie mais aussi politique dans notre société où tout va beaucoup trop vite.

Justement comment faîtes-vous pour séduire un public séduit par le zapping, acquis à la cause du « toujours plus vite» ?

BM : Difficile de vous dire sur le temps de la représentation si le public est séduit par mes pièces car je suis au milieu des choses. Je constate cependant que les spectateurs sont toujours aussi nombreux au début qu’à la fin du spectacle, c’est donc qu’ils sont séduits. C’est ça qui est bien avec les Arts de la rue car tu vois tout de suite si cela plait ou pas : si le public s’éparpille ou diminue au fil de la déambulation tu sais que tu dois revoir ta copie à un moment donné.

Vos pièces sont conçues comme des aventures humaines s’ancrant dans le territoire où elles sont créées. Comment cela s’est concrétisé sur cette résidence à Lagord ?

BM : Avant Lagord, nous avons traversé les villes de Puilboreau, d’Aytré, quelques quartiers de La Rochelle. Pour Mo, je ne peux pas dire que nous avons fait un travail de fond comme la compagnie le fait habituellement mais une classe de CM2 nous a suivi ces deux dernières années pour voir l’évolution du projet. Il y a eu 4-5 rendez-vous : des ateliers à Mireuil avec un travail autour du ruban. J’ai également montré mes dessins préparatoires à la construction du géant. Nous allons organiser également une répétition commentée. C’est précieux que les structures comme le CNAR permettent toute cette médiation autour de notre travail. Je ne peux malheureusement pas montrer à ces enfants la construction du géant en elle-même car c’est bien trop long.

Justement parlez-nous de celle-ci ? Comment vous est-venue l’idée de ces marionnettes géantes ?

BM : À la base, je viens du carnaval de Poitiers, je travaillais à son organisation. Sur ce carnaval, y a un personnage mobile que l’on brûle à la fin. Un truc toujours un peu moche. Avec des amis, on a décidé un jour de construire une marionnette bien plus jolie. En contre-plaqué. Puis on s’est dit pourquoi ne pas la faire déambuler dans la rue. On s’est vite rendus compte que le contreplaqué était très lourd à manipuler. Près de chez moi il y a une oseraie. De fil en aiguille, je me suis lancé dans la construction de marionnettes géantes en osier : la compagnie était créée ! Aujourd’hui nos géants font 7,5 m de hauteur !

Mo va voyager à Londres prochainement. À l’occasion de quel événement ?

MD : Dans le cadre du Greenwich and Docklands Festival. D’ailleurs il co-produit la pièce. Londres nous a fait venir l’an passé à l’occasion de la commémoration des 100 ans du droit de vote des femmes au Royaume-Uni. Nous avons la chance de jouer souvent à l’international. Cette année, nous avons 25 dates à l’étranger. La compagnie aime beaucoup traverser les frontières car elle y apprend plein de trucs. Cela nous oblige à nous remettre en question dans chaque pays. En Allemagne, la pyrotechnie est assez complexe à mettre en place par exemple.

BdB : Les Arts de la rue sont très visuels, il y a souvent peu de textes dans ses créations donc l’international est propice à la diffusion. Ce qui est passionnant avec l’étranger c’est que les lectures sont souvent différentes selon les pays traversés. Les publics rient ou applaudissent à des moments différents.

Je souligne ici que Lagord bénéficie de la création mondiale de Mo et le ruban rouge. Je trouve exceptionnel que cette commune dans le cadre de sa fête annuelle – le samedi 8 juin – programme L’Homme debout. Nous sommes là dans un projet bien plus ambitieux qu’un simple feu d’artifice. Il y a une vraie exigence artistique et le CNAR est heureux de participer à cette programmation de Mo dans l’agglomération. Là encore il est question de frontière qui s’efface … Les rochelais vont venir à Lagord pour découvrir un spectacle d’exception.

La Rochelle justement. Et plus précisément le Gabut. Où en est l’installation du CNAREP sur cet espace ?

BDB : Les travaux devront débuter en 2021. 4 projets architecturaux ont été retenus qui réaménageront le Gabut. Il est un lieu idéal pour nous. En bord de mer avec sa belle  perspective, c’est un lieu de croisement des villes ancienne et nouvelle, de Mireuil et de Villeneuve. Nous pensons le CNAREP comme un lieu de passage, ouvert mais nous devons éviter qu’il soit un lieu disneylandisé, du type parc d’attraction fermé et bien clos. Nous voulons pousser un peu les murs. Je pense que ça va être génial comme lieu de travail. Son édification nous permet en tous les cas de réfléchir à comment réhabiliter une ville via ses structures culturelles et artistiques, à l’image de ce qu’a pu faire remarquablement bien une ville comme Saint-Herblain. À la Rochelle c’est d’autant plus passionnant car il y a les risques de submersion qui obligent à repenser de manière globale la ville : son pavement urbain, sa piétonnisation. De savoir que les artistes sont impliqués dans le processus de réhabilitation de la ville est merveilleux.

Et que nous prépare Sur le Pont dans les semaines à venir ?

BdB : Mo et le ruban rouge clôt la saison en beauté. L ‘été est pour nous ce moment où nous allons dans les festivals pour y repérer les nouvelles créations, les nouveaux artistes qui seront peut être un jour accueillis à La Rochelle. Nous allons aussi voir les artistes que nous avons déjà programmés. Il est intéressant de les voir évoluer dans des festivals. Sur La Rochelle, cet été avec La Belle du Gabut, nous avons trois rendez-vous autour d’œuvres de répertoire des Arts de la rue et puis nous serons dans toute la région sur une dizaine de festivals avec la Fédération des Arts de la rue et nos Causesrues. Notre prochaine saison – étalée sur la période de mars à mai 2020 sera composée de nombreuses résidences, sorties de résidence et programmation de divers spectacles. Le public est de plus en plus fidèle à nos rendez-vous notamment sur les sorties de résidence.

Propos recueillis par Cédric Chaory.

Visuels : Matthieu Le Gall.

INFORMATIONS PRATIQUES : https://www.cnarsurlepont.fr/

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