Marzena Sowa: « La bande dessinée m’a sauvé la vie »

BANDE DESSINÉE – Marzena Sowa, scénariste de bande dessinée, est actuellement en résidence au Centre Intermondes – Maison des Écritures. Occasion de revenir sur son étonnant parcours jonché de succès et de prix, sa riche actualité et sa passion pour la photographe Vivian Maier. Interview.

Le grand public vous connaît depuis le succès de votre série Marzi. Pouvez-vous revenir sur vos jolis débuts dans la bande dessinée ?

Marzi c’est ma vie, tout y est vrai. C’est aussi l’histoire de ma rencontre avec Sylvain Savoia, le dessinateur de cette BD dont je suis la scénariste. J’ai quitté la Pologne en 2001 pour venir à Bordeaux faire des études de Lettres. J’y ai rencontré Sylvain – mon conjoint – en 2002. Je lui parlais souvent de la Pologne, de diverses anecdotes sur cet ex-pays communiste notamment. La tradition de Noël l’a particulièrement intrigué. En fait, chaque famille se procure une carpe vivante, quelques jours avant Noël. Mon père en achetait toujours une au marché et, arrivé à la maison, courait jusqu’à la baignoire pour l’y plonger. Enfant je la regardais nager … avant de la manger. C’était une tradition communiste car vu les pannes d’électricité nous n’étions pas sûrs d’avoir un frigo plein et qui fonctionne. Sylvain a trouvé cette histoire … exotique et a voulu illustrer toutes mes anecdotes. Il m’a demandé de les écrire puis les a dessinées … comme un voyage dans le passé d’un pays qui n’existe plus comme tel.

Petit à petit, mes histoires sont devenues très politiques au fur et à mesure que Marzi grandissait. Je ne pensais pas que la politique était aussi ancrée dans la vie d’une enfant, même de manière inconsciente. Dès le tome 2 apparaissent les problèmes sociaux, etc.

Vous attendiez-vous à un tel succès : aux prix, aux nominations ?

Pas du tout. En Pologne, je ne lisais pas de bande dessinée. Elles étaient considérées comme un art mineur essentiellement destiné aux garçons – avec les super-héros- ou aux personnes qui n’aimaient pas lire. Quand j’ai rencontré Sylvain, un univers s’est ouvert à moi. C’était même assez étonnant car quand il m’a expliqué que son métier consistait à vivre de la bande dessinée, je ne comprenais pas vraiment … À quoi ressemble un telle vie ? Je suis alors allée à la Fnac de Bordeaux et j’ai découvert tous les rayons de BD. Je me suis faîte la réflexion que, moi, qui suis férue de littérature, curieuses de livres, je suis passé à côté de tout ce pan de la culture. J’ai commencé alors la lecture assidue de BD, de romans graphiques … appelez cela comme vous voulez !

Étudiante en Lettres à Bordeaux, vous destiniez-vous à devenir scénariste ?

Non absolument pas. Ne lisant pas de BD, découvrant vraiment sur le tard cet univers, je peux dire que c’est Sylvain qui m’a conduite sur ce chemin. Je galérais beaucoup pour trouver du travail, la Pologne n’étant pas encore dans la Communauté Européenne (NDLR : la Pologne rejoint l’Union européenne le 1er mai 2004). J’avais envie d’être interprète-traductrice mais ça n’a pas fonctionné. La BD m’a sauvé la vie.

Quel regard portez-vous sur l’actuelle Pologne ?

Un regard inquiet. Je suis en colère. Il n’y a rien de positif dans cette Pologne. Toute ma famille vit là-bas. Je suis enfant unique et mes parents sont décédés … mes parents se sont battus pour la liberté et quand je vois où nous en sommes aujourd’hui avec ce gouvernement conservateur, cette église omniprésente : l’hypocrisie règne partout. C’est sans précédent pour moi et ça me foudroie ! Mes amis, ma génération tentent de se battre mais l’extrême droite est bien trop puissante. Elle achète le peuple avec de l’argent … distribué par l’Union Européenne qu’elle déteste tant. Quand je pense aux droits des femmes, à ceux des LGBT, à la laïcité … excusez-moi je m’énerve là. Il y a des élections présidentielles ce dimanche : j’ai envie de croire au changement.

Votre oeuvre est-elle connue en Pologne ?

Oui. Surtout Marzi. La bande dessinée est mieux distribuée en Pologne aujourd’hui. Marzi fonctionne bien car elle possède peu de bulles. C’est vraiment comme si une gamine vous racontait son histoire en voix-off. C’est assez facile à lire. Ma famille ne lit pas de BD mais elle a aimé se plonger dans ce genre de lecture. Il n’ y a que 6 cases par page et puis ça raconte l’histoire de toutes les familles polonaises en fait donc la BD est très souvent offerte aux enfants.

On pourrait imaginer un film autour de ce personnage ?

Bien sûr. Il y a eu pas mal de propositions mais elles n’ont jamais abouties. Moi avant tout je souhaitais faire une BD, si une adaptation pour le 7ème art doit avoir lieu, ce serait chouette mais je ne force pas le destin à ce niveau-là.

àEn 2021, vous allez adapter Petit Pays, l’immense succès éditorial de Gaël Faye. Racontez-nous.

J’avais envie d’adapter un livre qui parle de l’Afrique. Au départ, j’ai proposé à mon éditeur l’adaptation d’un roman d’un journaliste polonais qui a traversé ce continent en vélo dans les années 30 mais il n’était pas très emballé par l’idée. Sur son bureau, il y avait Petit Pays et il m’a dit : « Tiens, tu veux parler de l’Afrique, tu pourrais te lancer avec ce roman ». J’ai reçu ensuite un mail de lui quelques jours après où il me disait que c’était une évidence, que Sylvain et moi devions vraiment tenter cette adaptation. Nous avons alors rencontré Gaël – j’étais d’ailleurs impressionné par cet artiste – puis ensuite j’ai dû m’approprier son histoire pour que le texte m’appartienne. Cela m’a prit beaucoup de temps. Gaël m’a bien épaulé à ce niveau-là.

Autre actualité : La grande métamorphose de Théo, bande dessinée signée avec Geoffrey Delinte. On annonce là une « version enfantine de la Métamorphose de Kafka ». Ambitieux tout cela !

Oui enfin je mets un bémol sur la version enfantine du roman de Kafka. En fait j’avais envie de faire un livre pour enfant qui explique que l’on peut décider de changer sa vie à tout moment. Je trouve que les enfants ont cette capacité à se projeter dans des ailleurs, d’autres vies sans réflexions, sans freins. L’adulte, lui, est contraint par son quotidien, par des considérations familiales, financières etc. On est chopé par le prosaïsme du quotidien. Là c’est l’histoire d’un enfant qui rêve de s’envoler, de devenir un oiseau et son rêve se réalise. Comment reconsidérer sa vie ? Comment se réinventer soi, mais aussi avec les autres ? Comment apprendre la tolérance face aux différences ? Tout y est très positif et pas moralisateur du tout dans cette BD. Vous voyez on est loin de La Métamorphose de Kafka, ouvrage qui n’est pas des plus riants.

À l’occasion de votre résidence au Centre Intermondes, vous vous penchez sur la vie de Vivian Maier. Une photographe amateure et inconnue durant toute sa vie et aujourd’hui célébrée. Qu’est-ce qui vous attire tant chez cette femme ?

Cette femme qui pourrait paraître très banale a en fait un destin qui me passionne. Elle a élevé toute sa vie les enfants des autres, se refusant à en avoir. Sa passion était la photographie. 150 000 clichés ont été pris avec un rolleiflex. Elle a photographié le New-York et le Chicago de son époque. C’était comme du photoreportage. Il lui arrivait de poser des questions aux passants pour recueillir l’air du temps. Elle a gardé tous les journaux de son époque : elle ne jetait rien, archivait tout dans 5 garde-meubles. Je ne suis pas sûr qu’il y avait une idée derrière tout cela : c’était juste … sa passion qu’elle ne souhaitait en aucun cas partager. C’était comme son journal intime. À sa mort, en 2008, sans succession, tout a été vendu aux enchères. John Maloof a récupéré quasiment l’intégralité de son fonds. Il a d’ailleurs réalisé un reportage – oscarisé – sur elle : Finding Vivian Maier. Désormais il vend ses photos hyper chers, c’est presque indécent.

Elle avait des origines françaises et aimait à dire qu’elle était française, étrangère aux USA. Ce qui est faux car elle est née à New-York. Et ça, ça m’interpelle car ici à la Rochelle je me sens aussi étrangère. On me fait souvent remarquer mon accent polonais. Comme elle, je n’ai pas d’enfants, je ne suis pas mariée. Je ne suis pas le fille que mes parents aurait aimé avoir. Tout comme elle, je suis curieuse et j’aime découvrir les villes, les gens. Ce qui est sûr par contre, c’est que je ne m’occuperai jamais des enfants des autres (rires).

Alors La Rochelle, l’avez-vous découverte ?

Je suis là pour deux mois et je trouve enfin mes repères dans cette ville. Travailler au Centre Intermondes est très impressionnant : regardez cette salle où j’écris : elle est juste magnifique ! L’architecture de la ville me passionne. Toutes ces vieilles pierres, les cours intérieures des hôtels particuliers, le Palais de Justice. Des amis me font découvrir plein de passages secrets … Cette ville n’est pas très grande, pas très haute donc pas intimidante et puis au niveau de la lumière, cela me change de Bruxelles où je vis ! Le café de la Paix me fait beaucoup penser à un café de Cracovie … bref La Rochelle m’inspire vraiment.

Propos recueillis par Cédric Chaory.

Atelier BD SAVOIA/SOWA à la Librairie Grefine le samedi 25 juillet:http://centre-intermondes.com/evenement/atelier-bd-et-rencontre-dedicace-savoia-sowa/