Marion Muzac à La Coursive : l’étreinte attendra

DANSE – Marion Muzac, artiste associée à La Coursive, devait présenter la semaine prochaine sa nouvelle création Étreinte(s) où danseurs professionnels et 8 amateurs rochelais font corps. Le reconfinement en a décidé autrement … ce qui n’empêche pas Aliénor de recueillir la parole de la chorégraphe toulousaine.

Marion Muzac ©minimummoderne

Étreinte(s) : voilà un très beau titre qui annonce d’emblée la teneur gestuelle de la pièce. Pouvez-vous cependant nous en dire un peu plus sur cette nouvelle création ?

Effectivement la pièce parle de l’étreinte, ce geste un peu prohibé en ce moment. Si la pièce trouve aujourd’hui une résonance toute particulière avec la Covid-19, elle n’est en aucun cas animée par elle. Étreinte(s) est animée par deux oeuvres singulières : un film et ma précédente pièce Let’s Folk, autour des fêtes populaires. Il y avait un slow collectif dans Let’s Folk que j’aimais beaucoup et que j’ai étoffé au fil du temps. Je souhaitais démarrer cette nouvelle création à partir de ce moment précis, comme s’il devenait un lien entre Let’s Folk et Étreinte(s). Simultanément j’ai revu le film Toute une nuit de Chantal Ackerman qui raconte des étreintes prises sur le fil. Le film, tourné à Bruxelles, enchaîne des séquences où des personnes s’étreignent puis se séparent. Ou à la lisère de l’étreinte. On y voit des enlacements entre personnes âgées, deux hommes, une femme et un homme. Il y a la notion du temps qui passe, de la fulgurance, du délitement. Ce qui est hyper beau dans ce film quasi dépourvu de textes, c’est le lien que Chantal Ackerman entretient avec la danse : Toute une nuit se déroule dans une temporalité qui se réfère plus au spectacle vivant qu’au cinéma. C’est le temps qui raconte les corps qui se rapprochent ou s’éloignent. Ce qui me plaît aussi par dessus tout c’est que le spectateur ne voit jamais la résolution de l’étreinte. La réalisatrice a laissé le champ libre à l’imaginaire du spectateur.

Voilà pour la dimension sensible du projet Étreinte(s). Puis est venu le questionnement de l’étreinte en 2021. N’est-on pas entré dans un monde où ce geste n’a plus autant de « valeur » ? Où nos relations, guidées par le tout numérique, sont devenues artificielles ? Comme tout le monde, j’ai un nombre conséquent d’ami-e-s sur les réseaux sociaux … mais physiquement que se passe t-il avec ces supposés nombreux amis ?

Enfin, en tout dernier lieu, Étreinte(s) questionne le rapport que nous entretenons aujourd’hui avec le corps. Je viens d’une génération post-68 où le corps était vécu de manière libre mais nos sociétés actuelles s’échinent à cacher les corps. Le rapport au corps est de plus en plus pudique me semble t-il. Cela m’interroge et m’inquiète.

Partant de ces postulats, vous avez réuni au plateau des professionnels et amateurs pour la création d’Étreinte(s). Pourquoi un tel casting ?

Je voulais effectivement questionner ce geste avec des professionnels de la danse et des personnes qui ne le sont pas. Tout simplement car c’est un geste qui ne s’apprend pas : c’est la vie qui vous l’apprend. Il est comme inné, instinctif. C’est la raison pour laquelle nous avons 8 amateur-e-s avec nous. Une petite fille de 8 ans, un garçon de 9 ans, une dame de 62 ans… Avec eux, c’est une incarnation autour de ce geste qui est proposée, sans tout le background technique du danseur.

Après l’idée de cette pièce n’est pas de proposer une oeuvre uniquement autour de l’enlacement. Je trouve bien plus poétique ce qui précède l’étreinte comme les préliminaires, les prémices, cet entre-les-corps qui souvent est une forme de tension et d’attention que l’on a à l’autre et qui peut être très puissante.

©minimummoderne

Comment retranscrire cette tension au plateau ?

Nous avons travaillé sur comment se tissent des liens à l’autre. Ces liens peuvent se construire par et dans l’espace qui est entre nous, par les jeux de regards, par la sensation d’être avec sans regarder. Ce sont là des notions que la danse travaille depuis toujours et qui sont très accessibles aux amateurs en fait. Des terrains malléables et abordables par tous qui nous ont permis de développer une écriture. L’étreinte ne se résout qu’à la fin de la pièce car précédemment nous sommes plus sur un travail du presque. Nous proposons des strates de rencontres de corps qui, au fil de la pièce, deviennent tour à tour plus étranges, bestiales, sportives. Ça se résout par quelque chose de plus intime. Il y a aussi cette idée de spirale infernale dans laquelle les corps sont embarqués. Un peu comme dans la vie : vous croisez des corps, vous engagez un discours avec ces corps – ou pas  – une histoire se crée qui monte en puissance.

Vous disiez que dans le film de Chantal Akerman, le spectateur ne voit jamais la résolution des étreintes filmées. Votre pièce, elle, offre une conclusion à ces rencontres, non ?

Oui et non. Étreinte(s) dessine une possible fin à ces rencontres mais je laisse la porte ouverte à l’imaginaire des spectateurs. Pour qu’ils fassent leur chemin, qu’ils poursuivent leur histoire avec la pièce. Au plateau, la scénographe Emilie Faïf propose un élément rond en forme de spirale qui  peut faire penser à un coussin pouvant accueillir les corps mais cela suggère aussi l’aire du jeu, le terrain, le ring, et aussi l’endroit du bal… Forcément la spirale appelle à l’infini, à quelque chose qui ne s’arrête pas et c’est en cela qu’Étreinte(s) ne propose pas de conclusion ferme et définitive.

Vous parliez de 8 amateurs présents au plateau. Comment avez-vous constitué votre distribution ?

Comme pour mes précédentes créations impliquant des amateurs avec La Coursive nous avons organisé un stage ouvert à toutes et tous tout en sachant que nous étions à la recherche d’une équipe limitée avec le souhait de trouver un équilibre inter-générationnel. La version rochelaise d’Étreinte(s) propose donc une mère et son enfant, un père et son enfant, 2 adolescents, un jeune homme et une sexagnéaire. Chaque ville que traversera Étreinte(s) possèdera sa propre distribution locale.

Au-delà de la distribution, je veux souligner que je suis entourée d’une équipe qui est très impliquée dans le processus de création. Particulièrement les danseurs et la musicienne Johanna Luz. qui a été présente tout du long des répétitions. Tous ont ce sens de l’adaptabilité, du réajustement nécessaire lorsqu’on s’embarque dans un projet avec des amateur-e-s.

Comment travaille t-on avec des amateurs sur un temps si resserré ?

Ils ont répété sur un premier week-end, à l’occasion du stage. Un samedi et dimanche très intenses puis les 8 amateurs présents nous ont retrouvée sur trois longs week-ends, du vendredi à dimanche. C’est assez peu au final. En parallèle de la version rochelaise d’Étreintes nous travaillions avec la distribution toulousaine, constituée d’autres amateur-e-s. Avec ces derniers, nous avons quasiment écrit la moitié de la pièce cet été, que nous avons transmis aux rochelais. Eux ont participé à l’écriture de la seconde moitié d’Étreinte(s).

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Toutes vos pièces sont inscrites dans une démarche participative, fédératrice et coopérative où les amateurs ont une place centrale. D’où vient cette démarche singulière ?

C’est effectivement le fil rouge de mon travail. La raison initiale est l’importance que j’accorde à la transmission et la sensibilisation à la danse. Peut-être parce j’ai manqué de cela dans mon propre parcours dans les années 80.

Par ailleurs j’enseigne beaucoup, notamment au Conservatoire de Toulouse, et forcément cette activité m’a fait réfléchir sur les questions de sensibilisation à la danse, sur la transmission. Je n’ai de cesse de questionner les élèves sur leurs réelles motivations. Au-delà de la dépense physique, de la recherche de virtuosité, j’aime à leur demander : « Qu’est-ce qui t’anime dans la pratique de cet art ? ». Il est me paraît important d’éveiller la question du geste dans son contexte politique et social.

Après travailler avec les amateur-e-s est vraiment intéressant. Bien souvent, ils ont une vision bien plus juste du geste. Ils sont vierges de tout questionnement sur le mouvement et de pratiques corporels. Cette pureté leur offre une grille de lecture du geste originale et souvent en totale connexion avec notre actuelle société. Ce qui est sûr c’est qu’ils me permettent d’avancer et d’être raccord avec cette société. À leurs côtés, je ne me sens pas en vase clos avec le seul monde de la danse.

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En 2016, vous avez créé Ladies First, une pièce qui réunissait une bande d’adolescentes revisitant les danses des pionnières d’autrefois : Isadora Duncan, Loïe Fuller, Ruth Saint-Denis et Joséphine Baker. Que sont devenues ces jeunes danseuses amateures ?

Pour beaucoup d’entre elles cette expérience a été déterminante. Nombreuses sont celles qui ont poursuivies dans la danse, sans être nécessairement interprètes. Une, après khâgne-hypokhâgne, a axé ses études sur la danse et l’étude du mouvement dansé ; une autre qui venait de la banlieue parisienne a réussit à intégrer Science-Po grâce à une lettre de motivation qui mentionnait son expérience Ladies First. L’école a été séduite par son profil grâce à la pièce ! D’autres ont intégré l’école de danse P.A.R.T.S à Bruxelles ou le CDCN de Toulouse … Je suis toujours en lien avec ces jeunes femmes et ça me fait vraiment plaisir de voir qu’elles s’épanouissent à travers la danse ou à sa périphérie.

À quelques jours de la Première d’Étreinte(s), vous estimez-vous prêts ?

Euh … nous sommes presque calés. La semaine dernière nous étions anxieux – surtout moi- mais ce week-end nous avons pu tout filer et je me suis dit : « ça y est la pièce prend forme » Bien évidemment que la pièce évoluera avec le temps. Nous avons encore un week-end de travail pour peaufiner, répéter. Nous sommes donc impatients d’y être.

(NDLR) : 2 jours après l’interview, la France se reconfinait. La première d’Étreinte(s) à La Coursive est annulée. Espérons que la pièce sera reprogrammée très prochainement.

Propos recueillis par Cédric Chaory

https://www.marionmuzac.com/