Luc Lavacherie, Monsieur cinéma de La Coursive

CINÉMA – Depuis le mois de novembre, Luc Lavacherie a rejoint l’équipe de La Coursive. Il a en charge la programmation du cinéma Art & Essai de la Scène nationale. Interview.

Vous avez rejoint La Coursive cet automne. Comment se déroule votre nouvelle vie rochelaise ?

Très bien merci.J’ai intégré La Coursive fin novembre, après avoir été à cheval, pendant quelques temps, entre La Rochelle et Saintes. Tout simplement parce qu’au théâtre Gallia, fin novembre, se déroule un festival de cinéma britannique qui s’intitule God Save The Screen. La directrice – Dominique Sarah – souhaitait que je sois présent le temps de ce rendez-vous. C’est un petit festival mais de bonne tenue et très convivial. Il y a beaucoup d’expat’ britanniques en Charente-Maritime, ce festival brasse alors tout un panel de public et prend de plus en plus d’ampleur.

La Rochelle est une ville du 7ème art. Le cinéma d’Art & Essai de La Coursive y contribue grandement. Comment avez-vous appréhendé la suite d’Edith Périn ?

Je connaissais bien le travail d’Edith car elle fut une de mes collègues durant de nombreuses années. Nous nous sommes croisés dans la région à l’occasion de rencontres professionnelles, de festivals. Je connaissais bien aussi sa façon de programmer pour suivre attentivement en tant que collègue et spectateur ses choix. Il n’est donc pas question de biffer tout ce qu’elle a construit en 30 ans de carrière mais plutôt de bien comprendre ce qu’elle a bâti et pourquoi. De comprendre aussi la relation qu’elle a su entretenir avec le public, cette cinéphilie encouragée, favorisée. Et puis d’un autre côté, il me faut aussi constater que je suis différent, que le cinéma évolue et que les choses inéluctablement changeront. Cela ne veut pas dire qu’elles changeront en réaction à. Il n’y aura pas d’ère réactionnaire mais une compréhension de l’héritage dont je suis dépositaire pour savoir comment je dois le faire évoluer. Je suis en ce moment dans la phase de la compréhension du public rochelais. Je dois tisser mes propres liens avec lui au fil des rencontres que j’organise, au fil des spectacles et films auxquels j’assiste.

Vous parlez de rencontres ?

Oui le cinéma en programme de nombreuses. Nous avons accueilli récemment Franck Beauvais pour son formidable Ne croyez surtout pas que je hurle. Mariana Otéro également pour Histoire d’un regard. Nous recevons également des critiques. Victor Lagarde, jeune philosophe rochelais qui a vécu longtemps à Cuba était présent à l’occasion d’une séance de Cuban Network d’ Olivier Assayas.

Le public ne connaît pas vraiment le métier de programmateur d’un cinéma Art & Essai. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Un programmateur c’est d’abord un spectateur cinéphile. Je l’ai été avant de devenir ciné-fou. Pour exercer ce métier, il faut faire en sorte que cette folie se socialise et se professionnalise. Un peu comme toute personne soumise à une passion je dirais…  J’ai fait des études de Lettres pour m’extraire un temps de l’image. Visiblement cela n’a pas réussi : ma passion enfantine m’a rattrapée. Étudiant, je pense que je n’avais pas valorisé ma passion du cinéma. Je n’imaginais pas qu’elle puisse devenir un projet professionnel. Je suis né en 1973, j’ai évolué dans un milieu bourgeois où la littérature était bien plus choyée que le cinéma. En quittant Hitchcock pour Proust, je pensais avoir choisi la bonne voie. Ceci dit mes études littéraires m’ont beaucoup aidé à revenir au cinéma, d’une autre façon. J’ai réinventé la distance et me suis défait d’une certaine fascination.

Mon métier consiste donc à voir des films, beaucoup de films, énormément de films … dans le cadre de visionnement de films en amont de leur sortie – dans la région ou à Paris. Ces séances sont à destination des professionnels du cinéma Art & Essai. J’assiste aussi à des projections à destination des exploitants sur Paris. Ça s’apparente aux projections presse que vous connaissez. On y parle des œuvres entre programmateurs. Dans le cadre de La Coursive, je me dois de faire les choix les plus judicieux

La manière de voir des films a beaucoup évoluer ces dernières années : streaming, tablette, etc. Le cinéphile que vous êtes « consomme » t-il des films de cette manière ?

Pas vraiment. Il m’arrive de regarder des films en amont de leur sortie chez moi mais toujours sur une télé écran plat. Je n’ai jamais su apprécier un film sur un écran d’ordinateur. Le visionnement est toujours perturbé par la réception de mails, les réseaux sociaux …

Vous parlez d’une nouvelle cinéphilie. Quelle est-elle ?

Le renouveau se dessine incontestablement. C’est étrange et passionnant à la fois car cette jeunesse appréhende le cinéma d’une façon différente de la mienne. J’en reviens à Edith qui avait sa façon de concevoir le cinéma. Typiquement elle représentait Les Cahiers du cinéma, Trafic, Serge Daney, Alain Bergala. Les Cahiers n’est plus une Bible. Il y a aujourd’hui un foisonnement des approches, il y a aussi une volonté de désinstitutionnaliser le cinéma (et la culture en général). On repense le 7ème art. Je m’en réjouis même si moi je suis dans un entre-deux : entre cette cinéphilie Cahiers et ce renouveau …

Ce renouveau s’exprime en ce moment avec l’Académie des Césars qui va être entièrement refondue…

Les César … Il faut que je vous réponde franchement : je suis cinéphile et je n’ai dû voir que 2 cérémonies des César. Non pas que cela ne m’intéresse pas mais, sans affectation aucune … comment le dire : je ne regarde pas quoi ! (rires). Je ne peux pas dire que je n’aime pas cette Grand’Messe car de nombreux films de qualité y concourent et puis cela reviendrait à dire je n’aime pas le Goncourt alors que nous savons tous que ce Prix a récompensé de grands auteurs et de grands livre …. En fait je crois que je n’ai jamais réussi à penser ce qu’est cette chose en terme d’approche de l’art.

J’aime être bousculé, être interpellé, donc forcément que ce qui se trame aux César m’intéresse. Cette interpellation devrait d’ailleurs être plus large car rituellement il y a ce type de questionnement : pourquoi on récompense tel type de personne, bien souvent un homme, blanc, d’un certain âge …  Il faut repenser tout cela. Regardez le Festival La Rochelle Cinéma qui ne distribue pas de prix. C’est une façon neuve d’envisager le cinéma !

Adolescentes de Sébastien Lifschitz – rencontre avec le réalisateur le 30 mars.

Je vous demande quand même ce qui pourrait être votre César 2019 … tout au moins votre coup de cœur de l’année écoulée ?

Sans conteste Ne croyez surtout pas que je hurle de Franck Beauvais. Un film à la limite de l’expérimental mais qui parle à tous. C’est extrêmement beau et je le recommande vivement. La venue du réalisateur a donné lieu à une très belle rencontre pour les spectateurs. J’ai beaucoup aimé aussi Traîné sur le bitume, un film américain de S. Craig Zahler qui n’est pas sorti en salle ; Parasite également. En 2018, mon vrai coup de cœur a été Phantom Thread de Paul Thomas Anderson.

Quels sont les rendez-vous à ne pas manquer prochainement au cinéma de La Coursive ?

Je finis la programmation de mars et travaille à celle d’avril. Une grosse vingtaine de films y seront diffusés. Parmi les rendez-vous que je vous conseille vivement il y aura la diffusion d’Adolescentes de Sébastien Lifshitz le lundi 30 mars. Le réalisateur présentera son documentaire qui suit le parcours de deux adolescentes de Brive-la-Gaillarde entre leur 13 et 18 ans. C’est un film qui dit beaucoup de notre France contemporaine. À mon avis  c’est un grand film.

En étroite collaboration avec mon directeur Franck Becker, je construis des ponts avec la programmation du théâtre. En avril Julie Deliquet va jouer sa pièce Un conte de Noël, tirée du film d’Arnaud Desplechin. Le cinéma va diffuser Fanny et Alexandre de Ingmar Bergman. De ce film, Julie Deliquet avait également tiré un formidable spectacle créé l’an passé à la Comédie-Française.

Propos recueillis par Cédric Chaory.

INFORMATIONS PRATIQUES : https://www.la-coursive.com/calendrier-cinema/

Visuel de Une : ©Camille Lagrange

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