« Locus » ou le rituel de l’intime

PERFORMANCE – « Locus » pose la question de la place assignée à chaque chose qui font de la vision d’ensemble une sorte de peinture de vie, une sorte de nature morte. Un espace intime où toujours plane la possibilité d’une idéologie castratrice qui viendrait tout engloutir. Présentation de ce projet transdisciplinaire, émancipé des carcans de genre, par ses auteurs Ioulia Plotnikova et Otomo de Manuel. À découvrir le samedi 19 octobre à L’Horizon.

Quelle est la genèse de votre création commune Locus ?

Ioulia Plotnikova : La genèse ? Clairement, mon envie de travailler avec Didier (aka Otomo). J’ai toujours apprécié son parcours artistique. Je le connais depuis 2007. Nous nous sommes rencontrés en Allemagne et j’ai tout de suite été touchée par sa personnalité. J’ai rejoint sa compagnie sur son projet Eternal in/out puis retravaillé pour lui sur de nombreuses autres performances. Toujours les yeux fermés tant je suis en accord avec son univers et son propos. Cela faisait quelques années que je souhaitais donner à ma danse une autre couleur et j’ai très vite sentie que Didier pouvait m’emmener vers cet ailleurs. Pour Locus, je  voulais travailler sur nos différences en tant qu’être et  mais aussi artiste. Lui le metteur en scène-performeur et moi  la chorégraphe. Lors de nos premières sessions de travail, je suis arrivée avec un ouvrage qui abordait la question des technologies du XXIème comme piste de travail … Didier m’a intimé de le jeter pour que nous nous concentrions dans un premier temps sur nous-mêmes. Ce que nous sommes, nos parcours de vies, nos failles … S’en sont suivies des résidences, ici, à L’Azile, chez Odile Azagury, au Glob Théâtre à Bordeaux ou encore au CCN de La Rochelle. Chez Odile Azagury, Locus a vraiment pris la forme qui sera présentée samedi au public, sur la base d’une performance-installation.

Didier, Ioulia vient de nous raconter les prémices de votre collaboration sur Locus. Que nous raconte cette création ?

Otomo de Manuel : Locus est l’occasion de réfléchir avec Ioulia à une performance comme une parole intime. C’est bien moins une histoire qu’une pièce qui questionne la notion de la narration dans le spectacle vivant d’aujourd’hui. Ce que me propose le théâtre actuellement ne tient pas la route par rapport à ce que je vois au cinéma ou même dans les séries télés, si je ne parle que de la narrativité pure. Prenons le théâtre, on arrive à un endroit, par rapport à l’urgence de notre époque confuse, sur des propositions ultra-bourgeoises, de l’ordre de la distraction. Comme une espèce de fin de fête qui annonce une gueule de bois qui fera mal.

Moi qui n’est pas trop Debord-Baudrillard, force est de constater qu’aujourd’hui tout est société du spectacle : en politique, à la TV,  … tout n’est que story telling et le spectateur est saturé d’infos et d’histoires pré-machées. Tout est calibré pour faire de la consommation, pour flatter le spectateur.

Moi, je veux confronter le spectateur à des expériences qui le fassent réfléchir, qui puissent le déranger, le questionner. Le provoquer au sens premier du terme : provocare pour poser question, faire naître quelque chose … Regardez Avignon, plus il y a des spectacles, moins le regard du spectateur est aiguisé. Ce qui prime est la consommation d’un théâtre formaté, fun ou branché.

Ce qui veut dire que Locus va être une expérience scénique remuante pour le spectacle ?

Otomo de Manuel : Pas nécessairement … il sera en tous cas construit comme un rituel. En soi, dans le rituel, si on le considère comme du proto-théâtre, tu poses des jalons de choses simples que tu vas ré-incarner. L’idée est de se dire que ce qui se passe c’est là et maintenant. Que ce que je raconte n’est pas quelque chose dont je suis complètement détaché. Je ne joue pas un rôle, je suis.

Derrière cette idée, je souhaite re-questionner cette rencontre qu’est une performance scénique. Rencontre entre un artiste et un spectateur, un regardant et un regardé. C’est un moment qu’on vit ensemble à un moment donné, dans un lieu précis, avec des personnes différentes à chaque représentation.

Locus évoluera donc au gré de ses représentations, des lieux qu’ils traversent ?

Otomo de Manuel : Oui et non. Il y a un processus qui est cadré. La forme sera peu ou prou toujours la même. Malgré tout si tu prends le dispositif de Locus, locus c’est le lieu, l’endroit  … en gros on est sur de l’installation performative. Quand le public arrive, la scène est totalement vide et tout va se construire avec nous et sur l’instant qu’on va vivre ensemble. D’emblée nous ne pré-vendons pas une histoire, un décor avec les présupposés que cela induit. Sans dévoiler ce que nous allons proposer, le projet est que nous allons re-questionner nos parcours, Ioulia et moi. Elle, danseuse russe née dans l’ex-bloc soviétique, moi descendant afro-américain … D’où venons-nous ? Qu’avons-nous traversé ? Qu’est-ce qui nous construit, nous a heurté, traversé, fait ce que nous sommes aujourd’hui. Quel type de territoire tout cela définit ? Quels sont ces lieux de la mémoire à cartographier ? Sur la base d’objets, de paroles, de danse, je raconte Ioulia et elle me raconte. Nous sommes chacun une matière l’un pour l’autre. Matière plastique, verbale, chorégraphique, performative … Nous sommes très dans l’intime. Au début Locus est une pièce qui prend son temps pour poser des choses. En ce sens, elle est anti-spectaculaire mais elle questionne d’emblée son spectateur. Au fur et à mesure qu’on avance, la pièce fait sens, d’autres dimensions prennent place. L’histoire se twiste…

Ioulia Plotnikova : Nous nous racontons l’un l’autre mais paradoxalement la rencontre n’aura pas lieu. Il n’y aura pas de duo chorégraphique ensemble. Derrière cela nous voulons dire que dans la vie, nous rencontrons jamais vraiment l’autre. Léo Ferré disait : « On nait tout seul, on meurt tout seul, entre les deux il n’y a que des faits divers ». C’est triste mais c’est une des tragédies de l’existence qui est une histoire intime et solitaire, sans compter notre époque qui nous enferme encore plus dans nos solitudes. En filigrane, Locus traite de cela en proposant un espace de territoire, un rituel d’où sortira une cartographie de nos histoires partagées.

Propos recueillis par Cédric Chaory.

INFORMATIONS PRATIQUES : https://www.l-horizon.fr/

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