Li Kunwu: la voie ferrée au dessus des nuages

EXPOSITION – Ouvriront, ouvriront pas dans les prochains jours ? Les musées et lieux d’exposition nous manquent terriblement, surtout que nombre d’entre eux accueillent actuellement des expos réjouissantes à l’instar de celle de Li Kunwu à la Chapelle des Dames Blanches. Visite guidée et petit encadré sur une séance scolaire.

Le projet fut titanesque et dura 6 ans. Entre 1903 et 1909, pas moins de 60 000 ouvriers ont sué sang et eau à la construction du chemin de fer du Yunnan, province chinoise transfrontalière de la Birmanie, du Laos et du Vietnam. On raconte même qu’en réalité ils étaient deux fois plus nombreux et que 12 000 de ces braves hommes – dont de nombreux prisonniers – périrent à la tâche. À l’initiative de la France coloniale, alors maître en Indochine, l’édification de cette ligne de chemin de fer fut une épopée et c’est précisément le titre de l’exposition actuellement accrochée aux murs de la Chapelle des Dames Blanches : L’incroyable épopée du chemin de fer du Yunnan*.

Composée d’une quarantaine de dessins – dont une impressionnante fresque de 21 mètres de long – signée de l’artiste chinois Li Kunwu, l’exposition témoigne d’une singulière aventure : à la fois technologique et humaine. Seule ligne de chemin de fer chinoise qui ne rejoint pas Pékin mais s’ouvre vers l’extérieur du pays, traversant une région montagneuse dont l’altitude moyenne est de 2 000 mètres, la « voie ferrée sous les nuages » de 600 km est ici représentée sous toutes ses plus (belles) coutures.

©Julien Chauvet

Artiste de renom, l’autodidacte Li Kunwu signe une véritable ode à sa région qu’il aime tant. Aux dessins incarnant l’effroyable labeur se juxtaposent quelques croquis mettant en scène ce que l’artiste appelle les « 18 bizarreries du Yunnan » (pipe en bambou, instrument de musique, ouvrages d’art …) et autres portraits satiriques qui firent le succès de Kunwu en leur temps.

Essentiellement composées à partir de photographies d’époque sur du papier de riz, les œuvres nous plongent dans l’histoire d’une province chinoise peu connue dont ambassadeur de France, gouverneur de province, intellectuels locaux et ouvriers besogneux sont les principaux protagonistes. Le Puy de Dôme s’invite même dans l’exposition : en effet, les premières locomotives à charbon cheminant dans les paysages escarpés du Yunnan n’étant pas de tout repos, l’État français a demandé, au début des années 30, à l’usine Michelin – déjà spécialiste du pneumatique – de concevoir une micheline, locomotive sur pneu. La fameuse micheline – ancêtre de nos actuels métros – naissait en Asie. Elle circulera jusque dans les sixties dans l’Hexagone. Il n’en reste aujourd’hui que 3 exemplaires exposés en France et … à Kunming, capitale du Yunnan.

Li Kunwu ©tous droits réservés

Denses, extrêmement documentés et précis, oscillant entre noir profond et gris presque transparent de l’encre de Chine,  les dessins de Li font penser à de la bande dessinée. Loin de rechercher la perfection, l’artiste ne cache pas ses ratures. On peut deviner ses erreurs et tâtonnements comme ces ajouts de papiers, ces bavures d’encre et autres coups de crayon à papier, préparatoires au dessin.

Précédemment exposée au musée Toulouse-Lautrec d’Albi, au FRAC d’Auvergne de Clermont-Ferrand ainsi qu’au musée Guimet de Paris (pour la fresque de la Fête du Printemps, appelée à tort en Europe Nouvel An Chinois), L’incroyable épopée du chemin de fer du Yunnan est programmée jusqu’au 14 mars prochain … dans un monde parfait car elle n’est malheureusement pas visible pour le grand public en raison des restrictions sanitaires liées à la Covid. À l’heure où il est question d’une réouverture prochaine des musées et lieux d’expositions, il reste cependant un espoir pour les rochelais-e-s de se plonger en ces terres inconnues aujourd’hui encore traversées de ci- de là par un chemin de fer étonnant.

Cédric Chaory

* Une exposition en partenariat avec la Ville de La Rochelle, l’Institut Confucius, Est Ouest 371 et le Centre Intermondes. Exposition programmée par Intermondes et l’Institut Confucius dans le cadre du Festival du Film Chinois en novembre dernier dans lequel était prévue une thématique spéciale sur l’histoire du chemin de fer en Chine.

Visite Privée Autorisée !

En cet après-midi pluvieux, les élèves de 6°B du collège Fénelon Notre Dame, entraînés par leur professeure d’Arts Plastiques, Franckie Derouault, se faufilent à toute vitesse vers la Chapelle des Dames Blanches.  » Que va-t-on voir ? – C’est une surprise a dit la prof… »

Dominik Pagès, médiateur culturel de la ville, et Doria Ardiet, coordinatrice des actions culturelles, les y attendent et leur ouvrent les portes de ce lieu en ce moment fermé au grand public. Brouhaha de circonstance pendant la visite libre de l’exposition. Les élèves déambulent devant les œuvres et dans le lieu. Ils vont vite, ils embrassent l ‘ensemble, reviennent au détail et prennent d’inévitables selfies… Dominique les rassemble et leur donne de précieux repères historiques et techniques pour affiner leur regard. Les élèves sont attentifs et posent de nombreuses questions.

Mais le temps presse, ils ont d’autres cours à leur emploi du temps et nous rentrons rapidement au collège. Sur le chemin, ils me parlent de format, de bande dessinée, de noir et blanc, de l’ailleurs…En temps plus sereins, certains seraient revenus avec leur famille. Mme Derouault, leur professeure d’Arts plastiques, a emmené un maximum de ses classes profiter de l’exposition : « Il est indispensable de mettre les élèves face à la réalité physique des œuvres. Nous ne pouvons pas nous contenter de leur montrer des reproductions. La matérialité et les dimensions font partie de l’oeuvre d’art ; l’espace et les choix d’accrochages intègrent l’expérience. Il faut profiter de l’offre culturelle de proximité et donner aux élèves des habitudes de fréquentation. En classe, nous pourrons nous appuyer sur cette expérience commune qui devient référence dans le parcours d’éducation artistique et culturelle. »

Charlotte Rouet

Visuel de Une : ©Julien Chauvet