Les fragiles: ré-enchanter nos rues

ART DE LA RUE – Les deux prochains week-end de juin, des nuées d’artistes vont ré-enchanter notre espace public, pas vraiment riant en cette période de déconfinement. Interview de Françoise Guillaumond, metteure en scène de la compagnie rochelaise Baleine Cargo, qui présentera Les Fragiles, duo de femmes d’après Covid.

Votre création Les fragiles est jouée ce week-end dans les quartiers de La Pallice et de Port Neuf. Dans quel état une artiste sous confinement  crée t-elle ?

Aux premiers jours du confinement dû au Covid, j’étais en colère et dépitée. Je voyais une à une les dates de tournée de la compagnie qui s’annulaient (plus d’une cinquantaine au total) et puis il y avait la détresse absolue des équipes, la gestion du chômage partiel. Passés l’abattement et la gestion de crise, je me suis dit : ce n’est pas possible je suis vivante, je suis une artiste, je ne peux pas rester sans rien faire. J’ai besoin d’aller à la rencontre des gens. Mais comment une compagnie des arts de rue peut se projeter dans un après-confinement où les restrictions, comme l’interdiction de rassemblement de plus 10 personnes, contraignent l’espace public ? Il m’a fallu alors repenser ma manière de créer.

Les fragiles ©Baleine Cargo

C’est à dire ?

Ma compagnie a pour habitude de s’engager sur du long terme dans ses projets, de l’ordre de 2-3 ans par création. J’aime la collection, le foisonnement qui crée un saisissement et mes pièces ne sont pas des formes légères. Par exemple, Le cimetière des canapés nécessite la présence de 30 canapés dans l’espace public. Dans Je cherche un homme, je joue avec douze gros tonneaux en plastique. Dans ma prochaine création –Ma Montagne -, je m’attèle à la mise en scène d’une trentaine de fauteuils roulants.

Pour Les fragiles, au vu du contexte, il me fallait penser une forme très légère, une création modulable tout terrain insufflant de la poésie à nos rues qui en manquent cruellement depuis le déconfinement. J’ai fait alors appel à deux artistes Carine Kermin (compagnie Mastoc Production) et Agathe Zimmer (compagnie Plume commando). J’aime la danse-théâtre de Carine ; quant à Agathe, musicienne, chanteuse et comédienne, j’ai beaucoup apprécié Non et Plume,  déambulation dans l’espace public pour jeune public. Leurs univers singuliers m’offrent cette pluridisciplinarité que l’on retrouve dans tous mes spectacles : la danse, le texte, la musique.

Les fragiles ©Baleine Cargo

Qui sont ces fragiles ?

Ce sont deux femmes qui composent un duo théâtral, musical et chorégraphié. Dans ses deux solos qui se croisent durant 15 minutes, elles parlent de force et de fragilité, de proximité et d’éloignement. Les fragiles ce sont des paroles de femmes, un point de vue féminin sur le confinement et l’après confinement. Que fait-on maintenant quand on sort ? Que cherche t-on ? Carine et Agathe vont pour cela à la rencontre de ce qui nous relie tous : l’humain. Elles renouent le lien social pour que vive à nouveau la rue… tout en respectant les consignes de distanciation !

Quelle est la matière première de la pièce ?

J’ai écrit un pré-texte soumis aux interprètes à l’occasion d’une lecture. Je leur ai fait une proposition d’écriture notamment sur les femmes qu’elles admirent (Marilyn Monroe et Marguerite Duras pour Carine, Beyonce et Adèle Haenel pour Agathe) et les choses qui les rendent heureuses. J’avais en tête qu’elles échangent avec le public sur ces petites choses de la vie qu’on affectionne. Le texte n’est que le squelette des Fragiles car il y a beaucoup d’improvisation dans la rue, notamment en fonction des échanges qui se tissent avec les spectateurs. Les répétitions nous ont offert de belles rencontres avec les passants, de larges sourires. Cette performance est un vrai chant de vie et d’espoir ; on part de quelque chose de personnel pour atteindre l’universel. On s’y débarrasse de la peur et on rit. Je dois dire que la réaction des gens m’a ravie.

Les fragiles ©Baleine Cargo

Les fragiles est programmé dans le cadre de la manifestation Nuée d’artistes organisée par le CNAR Sur Le Pont. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Tout comme moi, le CNAREP avait envie de renouer avec l’espace public, que des nuées d’artistes, comme le dit son directeur Bruno de Beaufort, enchantent les rues de La Rochelle, tout en respectant les règles sanitaires. Il nous a proposé de rejoindre ce projet, ce qui tombait à point nommé car j’étais déjà dans le travail de cette petite forme.

Quatorze compagnies composent la Nuée. Les samedi 6 juin à La Pallice et dimanche 7 juin à Port Neuf, nous serons tous dans l’espace public. Le week-end suivant nous serons chez nos amis de Mireuil (13 juin) et Villeneuve (14 juin). Ayez l’œil, car à tout moment vous pourrez nous croiser !

Les Fragiles est-il voué à tourner ?

Je l’espère bien. Avec Carine et Agathe nous activons nos réseaux pour que la performance tourne cet été dans la région. Cette déambulation légère peut toucher beaucoup de personnes; peut-être jouée 4 fois dans un même quartier. Au-delà des espaces publics, des plages et autres lieux touristiques, Les fragiles peuvent insuffler de la poésie dans les EHPAD, ouvrir le débat dans les collèges. Partout, ce duo peut libérer la parole et créer du lien social … Les fragiles, pièce de femmes s’il en est, parle avant tout de l’humain et touche les hommes, les enfants, les personnes âgées.

Propos recueillis par Cédric Chaory

https://labaleinecargo.com/