Le Théâtre de L’Hydre rêve d’un autre monde

ART DE LA RUE – Actuellement en résidence au CNAREP dans l’immensité des Studios de l’Océan, la jeune compagnie Théâtre de L’Hydre répète son Macabre Carnaval, épopée d’un peuple qui tombe peu à peu sous le joug d’une dictature et histoire d’une jeunesse qui rêve d’un monde plus juste. Rencontre avec Stéphane Bensimon, impulseur de cette troupe internationale.

Pouvez-vous nous présenter la compagnie ?

Stéphane Bensimon : Le Théâtre de L’Hydre est une toute jeune compagnie basée à Limoges. Elle a commencé son activité fin 2018-début 2019. On peut dire qu’elle a été constituée réellement pour Macabre Carnaval. Elle réunit en son sein des artistes uruguayens, chiliens, péruviens et français d’univers différents : cirque, théâtre, danse et chant.

Le Théâtre de l’Hydre défend l’idée de troupe. Ma première famille de théâtre est le Théâtre du Soleil dirigé par Ariane Mnouchkine notamment par le biais de Sophie Piollet et Georges Bigot. Et pour moi la création de Macabre Carnaval est aussi la création d’une troupe.

Cette troupe est donc constituée d’artistes sud-américains parce que, lors de mon voyage en Uruguay, je cherchais quelle légitimité je pouvais trouver en m’emparant d’une histoire qui n’était pas la mienne, à quel endroit se placer pour la conter sans prendre une place qui leur appartient. Et au-delà de cela, j’aime voir l’art comme un pont entre les nations et les cultures.

©Théâtre de L’Hydre

Vous parlez de l’histoire de l’Amérique latine … plus précisément ?

Lors d’un voyage en Colombie avec Élyne Ventenat, qui réalise la création lumière du spectacle, nous avions envie de faire un projet sur l’histoire de l’Amérique latine mais nous ne savions pas exactement lequel. Un soir, par hasard nous avons regardé le documentaire Human de Yann-Arthus Bertrand dans lequel il y a une interview de José Mujica dit Pépé Mujica. Il fut le 40ème président de l’Uruguay entre 2010 et 2015. Son discours m’est apparu extraordinaire pour un président d’une république. Il parlait de temps de contemplation, d’amour, de bienveillance envers son prochain. Son discours sur l’aliénation au travail m’a touché aussi. Intrigué, j’ai fait de plus amples recherches sur la vie de cet homme politique de gauche, résistant face aux fascismes latino-américains et l’impérialisme américain.

Cet homme a vécu 13 ans incarcéré et torturé suite à ses divers combats et à sa libération en mars 1985, il a repris la lutte avec un très bel esprit d’ouverture et de démocratie. Il appliquera tous les idéaux pour lesquels il s’est battu dès le départ.

Son exemplarité m’a tellement séduite que je suis parti en Uruguay dans l’optique de l’interviewer. Lui mais aussi certains de ses proches ou d’autres personnes ayant vécues à cette époque. C’est à ce moment là que l’idée d’une pièce non pas autour de cet homme politique mais de son peuple est apparue. J’ai ouvert la pièce à la jeunesse uruguayenne !

C’est à dire ?

En fait l’autre point fort de départ de cette pièce était un constat plus personnel par rapport à ma génération et celle qui me succède. J’entendais beaucoup de sa part – en tous cas en 2017 – : « Nos parents ont essayé le changement, cela n’a pas marché. » Ce défaitisme, ce fatalisme menait à un « je ne peux rien faire donc je m’occupe que de moi. » Cela, je ne peux l’accepter car ce qui m’intéresse est de voir comment l’humain aujourd’hui s’engage pour trouver sa place de citoyen, pour bâtir le monde tel qu’il aimerait qu’il soit. La jeunesse de l’Amérique latine a été en ce sens très inspirant… mais celle du monde entier l’est depuis quelques mois.

©Théâtre de L’Hydre

Qu’a de si spécifique la jeunesse Amérique latine ?

Nous ne sommes clairement pas au même endroit. L’Uruguay est sorti de la dictature en 1985, notre Europe a quitté le 2nde Guerre Mondiale en 1945… Ce qui m’intéressait avec l’Uruguay, Pépé et Mouvement de libération nationale-Tupamaros, c’est cette idée de « front large » qui réunit depuis les années 70 toutes les gauches : des anarchistes aux chrétiens démocrates. Ils travaillent et votent ensemble. Je trouve cela très inspirant pour les gauches européennes. Quand Pépé Mujica, porté par la jeunesse de son pays, est arrivé, il n’a pas fait table rase. Il a composé avec les grandes entreprises vitales au pays, quand bien même elle exprimait le capitalisme. Il a composé mais il a amélioré tout ce qui était possible en terme de droits sociaux. Mais jamais sans détruire ce qui était en place et fonctionnait à ses yeux.

Quid alors de la pièce : comment mettre en scène une telle histoire ?

Nous sommes partis de mes interviews, matière première pour la troupe. Nous avons improvisé dessus. Sur la base de ces improvisations, nous avons avec Clément Delpérié et Vicente Pérez Sencion déterminé une dramaturgie. J’ai ensuite écrit un premier texte. Je l’ai proposé à la troupe avec qui nous l’avons soumis à l‘épreuve du plateau. L’aller retour entre l’écriture et le plateau est constant jusqu’à ce que nous trouvions la scène. Ainsi tout le monde est créateur de la pièce (nous sommes 15 au plateau !). J’en suis son impulseur mais il est clair que chacun intervient à un moment donné en tant que créateur à part entière.

Nous sommes donc en train d’écrire une fiction, dans le sens où elle ne prétend pas raconter la vie de telles personnes mais qui s’inspire grandement de faits réels ou d’anecdotes de vie. On reste tout de même dans un spectacle historique dont le fil conducteur est un groupe de jeunes gens qui décident de combattre une dictature. On y suit les trajectoires de différents personnages mais aussi de personnes réelles tel Dan Mitrione, agent du FBI qui a coopéré avec la police de divers pays latino-américains en partageant son expérience dans le domaine de la torture.

Vous êtes actuellement en résidence aux Studios de l’Océan dans un grand hangar plongé dans l’obscurité…

Effectivement, la pièce sera jouée à la tombée du jour. Je me suis posé la question de la forme de cette pièce en Uruguay, tout comme celle du lien que nous pourrions trouver entre la culture latino-américaine et notre culture française. L’idée du carnaval est vite arrivée et ce pour plein de raisons : c’est le jour de la liberté où l’humble peut singer le roi ; c’est une saine et pacifique critique du pouvoir, et puis dans le carnaval, il y a aussi la notion de la marche qui me rappelle toutes celles des mouvements d’expressions populaires.

Avec cette forme du carnaval, la pièce est un bi-frontal avec des scènes mobiles où apparaitront personnages et lieux. Elle sera dévoilée à l’occasion du festival des Francophonies aux Zébrures d’Automne les 1er et 2 octobre 2021 et ensuite nous viendrons au CNAR le week-end suivant.

Propos recueillis par Cédric Chaory

INFORMATIONS PRATIQUES : https://www.theatredelhydre.com/

Visuel de Une : ©Théâtre de L’Hydre