Le skipper Éric Bellion à La Rochelle pour présenter son documentaire « Comme Un Seul Homme’

CINÉMA – Vendredi 22 février à 20h, au cinéma CGR de La Rochelle sera diffusée le documentaire de « Comme Un Seul Homme » en présence du skipper et réalisateur Eric Bellion. Témoignage immersif inédit et spectaculaire sur le parcours d’un homme face aux éléments mais aussi face à lui-même, ce documentaire retrace ses 99 jours de course à la voile en solitaire, sans assistance et sans escale. Interview-fleuve.

Quand vous avez décidé de disputer votre premier Vendée Globe en 2016 sur Comme Un Seul Homme, vous aviez en tête de réaliser un film ou seulement de tourner des images comme tous les concurrents ?

Non pas vraiment. J’avais au fond de moi envie de faire un film, mais j’avais plutôt envisagé un documentaire pour la télé. J’avais du mal à me projeter en me disant que ça pouvait faire un film de cinéma, car pour moi c’était juste inaccessible.

L’idée c’était de partager votre aventure initiatique ou d’abord de témoigner de votre quotidien de marin solitaire ? Qu’avez voulu montrer à travers ce documentaire très personnel et intimiste ?

J’avais depuis le début envie de raconter de l’intérieur toutes les difficultés, toute cette part d’inconnu, les moments de peur… car je savais que c’était le contraste entre ces moments de doute et ces moments de bonheur qui pouvait donner un récit intéressant et sincère.

C’était un rêve de faire cette course légendaire souvent comparée à l’Everest de la voile, de livrer le témoignage d’un marin amateur se lançant dans un tour du monde extrême ?

Un rêve non. Ça aussi c’était juste inaccessible pour moi. Je ne pouvais pas m’imaginer un jour y participer. Le Vendée Globe, je l’ai fait un peu par défaut pour médiatiser ma cause. Mais vivre et travailler avec des gens différents, c’est pour moi la même démarche que d’aller faire quelque chose de nouveau en sortant de sa zone de confort. Ce sont les mêmes clés. Je voulais surtout raconter que d’aller dans l’inconnu ça fait mal, c’est difficile, mais qu’on peut réussir et se découvrir. On cumule les emmerdes. Je ne voulais surtout pas gommer ça. D’ailleurs j’ai très vite été dépassé par le scénario de la course…

Avant de prendre le départ aux Sables d’Olonne, vous aviez passé seulement deux fois six jours en solitaire à bord de ce bateau de 18,28 mètres. Dès le début du film, vous montrez une manœuvre d’empannage (les voiles changent de côté au vent arrière) toujours très délicate à réussir en solo, et vous semblez la vivre comme une petite victoire ?

C’est même plus qu’une petite victoire… car c’est la première fois que j’empanne tout seul sous grand gennaker (une voile d’avant de plus de 300 mètres carrés). J’avais déjà changé de direction tout seul sur mon bateau, mais pas avec cette voile ni cette manœuvre. En plus il y avait du vent – 20 à 25 nœuds. C’était donc important pour moi de la montrer à l’écran afin de sensibiliser le spectateur à ce que ça nécessite de préparation, d’efforts et de technicité.

Lors des premières images du film, on sent à la fois de l’appréhension voire même une certaine souffrance. Le fait de vous confier à la caméra vous a aidé à dissiper vos doutes comme si vous parliez à quelqu’un ?

Pas vraiment non ! De prendre la caméra n’a pas été un exutoire. J’avais envie de tout raconter… et donc aussi les moments pas terribles, ces moments de souffrance vécus à plein. J’ai donc décidé de tout montrer. Comme dans toutes mes aventures, je sais d’où je pars mais je ne sais pas tellement où j’arrive. Je le revendique. C’est un laboratoire… et même l’échec reste intéressant.

Vous avez envisagé de renoncer à l’entrée des quarantièmes rugissants dans l’océan austral. Vous filmer a-t-il été une sorte de thérapie vous conduisant à poursuivre malgré les difficultés ?

Non non. Le fait de filmer et de regarder ce que je filmais, après ça a compté quand j’ai vu les différences et l’évolution du « Éric d’avant et du Éric d’après ». Mais à ce moment-là au début de l’océan Indien, j’étais seul avec moi-même et le bateau, en territoire hostile. Je ne me sentais vraiment pas bien. J’avais aussi des choses à régler avec moi-même. Et j’avais cette envie de filmer également mon environnement : cette imposante houle, les albatros, les lumières australes…

Quel type de matériel de prise de vue avez-vous embarqué pour réaliser ce film ?

J’avais à bord deux GoPro Ero4, deux caméras subjectives Panasonic et un système de caméras embarquées installé par l’écurie de course Mer Agitée de Michel Desjoyeaux (double vainqueur du Vendée Globe) et qui a notamment participé à la préparation de mon bateau.

Combien aviez-vous de caméras au final ? Vous utilisiez une perche pour vous filmer ?

Au total j’en avais six. Je n’avais pas de perche. Je tenais la caméra à bout de bras, et ce qui est étonnant c’est qu’à un moment on oublie la caméra. J’ajoute qu’il y avait une partie communication obligée avec les images et messages que j’envoyais à terre régulièrement, et puis il y avait la réalité vécue. On ne peut pas tout montrer dans l’immédiateté même si ma communication par rapport à d’autres concurrents était déjà très sincère. Mais pour moi, il y a un énorme gap entre la sincérité de la communication et celle que j’ai filmé pour moi avec un rendu dans lequel il fallait attendre la fin de l’aventure pour la révéler. En fait, ce sont deux manières différentes de filmer.

Aviez-vous envisagé un scénario au préalable, ou les choses se sont mises naturellement en place au fil du tour du monde ?

Oui dans la mesure où j’ai expérimenté que dans toute aventure, il y a toujours cinq étapes : le moment où l’on se jette dans le vide, le moment où l’on apprend à faire confiance à son équipe et son bateau, le moment où l’on se forge un état d’esprit pour parer toutes les emmerdes qui arrivent, le moment où l’on est dans la recherche de l’harmonie, et enfin le moment où vient le bonheur… J’avais ce scénario en tête, et ce qui est fou c’est que ça a exactement collé.

Vous ne parlez jamais de la course, vous ne donnez pas votre classement alors que vous n’avez cessé de doubler des concurrents pour terminer 9ème et 1er bizuth (novice n’ayant encore jamais disputé l’épreuve). C’était une volonté d’occulter l’aspect régate durant ces 99 jours ?

En fait, la compétition n’a jamais été mon objectif ! Mon objectif, c’était déjà de participer à mon petit niveau à cette course-là. Je n’avais pas d’ambition de classement et c’est peut- être parce que je n’ai jamais visé une bonne place que je l’ai obtenue. Ce que je visais et qui de mon sens est bien plus ambitieux, c’était d’être en harmonie avec la mer et mon bateau, et ça ce n’était déjà pas si facile à atteindre. Et quand tu parviens à trouver cette harmonie, tu vas vite, tu te reposes, tu es bien. J’ai ce sentiment d’avoir réalisé ma course mais en me mettant dans un état d’esprit hyper exigeant. Ce n’était pas une exigence de résultat mais de moyens.

Outre la brutalité et la violence de ces bateaux de course qui résonnent comme si on était dans « le tambour d’une machine à laver », le bruit tout au long du film est omniprésent. Comment avez-vous fait pour obtenir cette telle puissance et qualité de son ?

Il faut surtout noter qu’il y a eu un énorme travail de la part du mixeur Damien Aubry, puisque tout a été filmé sur une piste avec les GoPro et qu’il y a eu plus de deux mois de travail derrière. Tout l’intérêt, c’était de garder l’aspect brut car l’idée du film c’était d’être immersif, d’embarquer les gens dans la course, de ne pas faire quelque chose de « léché ». Je voulais garder cet esprit authentique du son, et que les spectateurs sortent du film en s’étant un peu mis dans la tête d’un skipper ayant effectué le Vendée Globe, et avec ce sentiment d’en prendre plein la gueule !

Plus la course avance et plus on perçoit un marin à la fois déterminé et apaisé, en accord total avec son bateau. Vous parlez naturellement à votre bateau comme à un être humain, n’hésitez pas à l’encourager. C’était une volonté de montrer ce rapport passionnel entre vous et votre bateau ?

Ce rapport au bateau est quelque chose qui m’a toujours marqué dans mes lectures – je pense notamment aux livres de Bernard Moitessier. Avec tous mes bateaux j’ai toujours eu une relation très particulière, les considérant comme des êtres vivants. Et durant le Vendée Globe, c’est devenu quelque chose de très fort en moi. Dans le film, on est avec un homme qui au début est dans ses atermoiements, qui se cherche, n’a pas confiance en lui. Et il y a un bateau, qui lui avance, assure. Dès le départ, je parlais à mon bateau. C’était pour moi une machine de guerre très impressionnante. Et puis au fur et à mesure, nous nous sommes apprivoisés tous les deux. J’ai envie de dire que ce bateau qui me faisait peur, est devenu plus humain. J’ai toujours pensé que le bateau m’avait choisi et pas l’inverse, qu’il savait que j’allais lui faire passer pour la première fois l’équateur, l’emmener dans les mers du Sud, lui faire franchir le Cap Horn… puis lui faire remonter le chenal des Sables d’Olonne. On peut en penser ce que l’on veut mais j’en suis intimement convaincu. On a fait le Vendée-Globe à deux.

Le fait que votre bateau ait servi auparavant au tournage du film « En solitaire » avec François Cluzet dans le rôle du skipper a été présent dans ce projet de film ?

Non ça n’a pas été présent mais ça m’a toujours amusé d’avoir acheté un décor de cinéma qui avait vécu le tour du monde mais virtuellement. Je voulais que les gens puissent le reconnaître. Et moi j’étais à son service pour que le bateau boucle son tour du monde pour de vrai.

Vous avez tourné combien d’heures d’images ? Avez-vous censuré des séquences trop dures, trop intimes ?

J’ai tourné cinquante heures de rushs et n’ai rien censuré. À mon arrivée, j’ai tout donné même mon livre de bord à Jean Cottin le producteur du film. C’est à lui que j’avais acheté le bateau, et ça a été une belle rencontre. J’ai confié tous mes rushs avec appréhension mais je savais en même temps que Jean était quelqu’un de droit. Il y avait notamment des moments et des réflexions très intimes. Mais clairement c’est plus facile de parler de ses doutes, de ses démons, de montrer ses faiblesses et ses fragilités quand le dénouement est joyeux.

Avez-vous visionné vos images durant la course ?

Oui parfois quand l’obscurité arrivait. Je me mettais dans mon petit cocon et me faisais une petite vidéo en me disant « mais j’étais où il y a un mois ? » Cela me servait un peu de repère temporel.

La rencontre improbable avec le Suisse Alan Roura et l’Irlandais Enda O’Coineen au milieu de nulle part dans l’océan Indien le 25 décembre semble tirée d’une fiction. Ce n’était pourtant pas du cinéma ?

Non ce n’était pas du tout du cinéma. C’est un truc incroyable qui n’était jamais arrivé en plus de 25 ans de Vendée Globe. J’appelle ça un miracle de Noël ! Nous naviguions par hasard tous les trois à proximité après un mois et demi de mer, et il y a eu cette dépression statique et dangereuse nous bloquant entre la Nouvelle-Zélande et la zone des glaces. Nous n’avions pas d’autre choix que de ralentir pour laisser passer le mauvais temps. Ce n’était pas imaginable d’aller casser nos bateaux dans la tempête. La météo annonçait plus de 60 nœuds et des vagues monstrueuses. Ça été un moment extraordinaire de se retrouver tous les trois là, et de nous filmer mutuellement.

La dernière tempête que vous affrontez à l’Ouest du Portugal quatre jours avant votre arrivée avant d’être à deux doigts d’abandonner sur avarie de voile et d’énergie, montre des images sublimes et terrifiantes dans des vents de la force d’un ouragan. Vous avez eu peur ?

Bien sûr que j’ai eu peur ! Oui, tapi sous mon abri de veille, j’avais la trouille au ventre. Quand tu vois l’anémomètre qui indique 70 nœuds (force 12 correspond à 64 nœuds) et la mer blanche en train de fumer tu n’en reviens pas. Moi, je n’avais encore jamais vu ça depuis que je fais de la voile ! Tu sens ton bateau ballasté (des cuves d’eau de mer dans les flancs augmentent sa raideur et sa puissance) à bloc partir en vrac alors que tu n’as plus qu’un bout de grand-voile en drapeau comme un vulgaire engin de plage. De nuit, je me suis retrouvé bateau couché avec de l’eau jusqu’à la taille en train d’hurler sans plus savoir quoi faire… Puis je me suis calmé, j’ai effectué les gestes et la procédure habituels en pareille situation, et nous sommes repartis.

Vous pensiez que le Vendée Globe serait aussi difficile ?

Non ! Je le fantasmais plus que je ne l’imaginais. En fait je ne me rendais pas compte de ce que représentaient trois mois seul sur un tel engin. C’est surtout cette longueur avec la peur sous le bras nuits et jours qui est fatigante à vivre, même si cette peur devient presque une alliée, une amie ! Et le fait de ne pas avoir cette expérience de marin solitaire et de formation spécifique à l’exercice grandit la solitude. À chaque fois, je vivais une aventure totale car personne ne pouvait valider mes choix à ce moment-là. Parfois, je me disais que peut-être j’étais en train de faire une grosse connerie. Comme par exemple partir au Nord afin d’éviter une tempête alors que les autres restaient au Sud… Et il n’y avait personne là pour me conforter dans mon choix. J’étais toujours dans le doute sans aucune certitude, complètement seul.

Votre meilleur souvenir de ce tour du monde ?

Je crois que c’est le moment où dans une dépression au début de l’océan Pacifique, je fausse compagnie à tous mes potes. Une sorte de déclic. Je suis plus Nord, la mer est mauvaise, le bateau est sous l’eau avec trois ris trinquette… Je me dis que je ne vais pas réussir à partir avec la dépression et vais me faire semer. Et tout d’un coup de nuit entre chien et loup, la mer se range et le bateau commence à surfer de façon incroyable sous pilote automatique.
J’ai alors ce sentiment extraordinaire où mon bateau glisse à toute vitesse avec facilité. Lui semble heureux. Moi aussi. J’ai vaincu ma peur et c’est une grande fierté. C’est comme si la mer me tapait sur l’épaule en me disant « ça y est, cette fois Éric ça le fait, et ça va le faire. Tu vas aller au bout ! »

Et le pire ?

C’est ce début de course où dans la descente de l’Atlantique je ne suis pas du tout en harmonie avec mon bateau. Il m’a fallu déjà quatre jours et quatre nuits pour me remettre de l’émotion du départ. Je peine à dormir, je suis dans le regard des autres, dans la crispation. Je pense à ceux qui disaient de moi que je n’avais pas les épaules pour le Vendée Globe. Je me dis que je vais abandonner, que je suis trop faible, trop petit, que cette course n’est en fait pas pour moi. Ce sont des moments horribles…

Votre film a le côté brut et authentique des images tournées par Bernard Moitessier (La Longue Route) lors du Golden Globe 1968, ancêtre du Vendée Globe…

C’est très flatteur. Bernard Moitessier a été une sorte de père spirituel, d’inspirateur, de guide. Il m’a donné cette envie de naviguer. Cette relation extraordinaire de complicité entre lui, Joshua son voilier et les éléments, m’a marqué de manière indélébile. Et après ce tour du monde, pour la petite histoire, il a donné sa caméra à Jérôme Poncet et Gérard Janichon, deux navigateurs-explorateurs partis pour un incroyable voyage de cinq ans sur un voilier de neuf mètres. Gérard est un ami. Il m’a beaucoup aidé au début de mon projet Vendée Globe.

Enfin, quels sont vos projets après la Route du Rhum que vous allez disputer en novembre prochain sur un nouveau bateau. Vous allez poursuivre votre mission de porter cette différence qui est une force ?

Bien sûr ! L’idée est de continuer à porter une pensée qui pour moi est contagieuse. On voit bien aujourd’hui que la pensée de haine et de peur gagne du terrain, et qu’il faut ouvrir sa gueule. Alors, je vais l’ouvrir ! Avec ma compagne Marie, je me lance dans une nouvelle aventure, avec l’ambition de fédérer une large communauté de gens qui explorent la différence avec nous. On a va aller un peu partout dans le monde sur un voilier ambassadeur, créer du contenu pour une série documentaire qui racontera la création et la préparation de ces événements.

(dossier de presse)

INFORMATIONS PRATIQUES: https://www.cgrcinemas.fr/larochelle/evenement/1707279-comme-un-seul-homme-en-presence-du-navigateur-eric-bellion

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