Le Prix Alice Guy 2019 programmé par Jules+Jim

CINÉ-CLUB – Véronique Le Bris, journaliste de cinéma, a créé le Prix Alice Guy qui consacre, depuis deux ans, la meilleure réalisatrice française de l’année. En amont de la programmation du film primé en 2019 Un amour impossible de la réalisatrice Catherine Corsini – le jeudi 7 novembre à l’Olympia – par le ciné-club JULES+JIM, Véronique Le Bris nous en dit plus sur l’incroyable destin d’Alice Guy et sur l’importance de ce Prix.

Pouvez-vous nous présenter Alice Guy ?

C’est la première cinéaste au monde … enfin en fonction des historiens la seconde ou la troisième. Pour moi c’est la première ! Partons du postulat que ce sont les Français qui ont inventé le Septième Art, Alice Guy a assisté à la première projection publique (pour les professionnels) du cinématographe en mars 1895. Les films projetés  montraient la sortie des usines Lumières. Elle a eu toute de suite l’intuition que cette technique nouvelle avait la capacité à raconter des histoires, des fictions. Elle propose alors à Léon Gaumont de filmer des petites saynètes. Gaumont vendait du matériel totalement nouveau à l’époque et son usine avait besoin de contenu pour le vendre. Plus que du documentaire, Alice imagine des histoires. Elle a prévu de fait l’avenir du cinéma, si l’on considère que le documentaire reste, encore aujourd’hui, une portion congrue de l’industrie du cinéma. Son premier film sera La fée aux Choux en mars 1896. Certains historiens, non sans machisme, affirment que c’est L’arroseur arrosé, qui est la première fiction de l’histoire du cinéma mais pour moi ce film ne relève pas vraiment de la fiction.

Elle a eu par la suite une incroyable carrière qui a duré jusqu’en 1920. La plus longue des pionniers où pendant 17 ans elle sera la seule réalisatrice. Directrice des prises de vues chez Gaumont puis directrice d’un studio à New-York, quand Hollywood n’existait pas encore, son studio était le plus important studio de production de l’époque. On lui attribue entre 1000 et 8000 films. Elle était alors incontestablement la femme la plus importante du cinéma mondial naissant.

À son retour en France en 1922, n’ayant su prendre le virage d’Hollywood, contre toute attente, elle ne retrouvera pas de travail. Dans son autobiographie, elle explique qu’elle peinera à retrouver sa production alors possession de la Gaumont qui ne faisait grand cas du statut des réalisateurs-auteurs. Du coup, l’histoire du cinéma qui commença à s’écrire dans les années 50 n’a jamais parlé de son art. Fatalement, elle a été oubliée.

Véronique Le Bris

Comment vous est venue l’idée de ce Prix Alice Guy ?

Julie Gayet a été la première à me parler d’Alice Guy. J’ai été très étonnée de n’avoir jamais entendu parler de cette artiste, moi qui évoluais dans le cinéma depuis des années déjà. J’ai donc fait des recherches et ai retrouvé ses films. J’ai trouvé son histoire incroyable et sa disparition encore plus. J’ai donc écrit de nombreux articles sur Alice Guy. Je me suis aperçue que cela n’était pas suffisant car on ne me croyait pas. Je ne suis pourtant pas la seule à réhabiliter l’œuvre d’Alice. Il y a aussi la journaliste Emmanuelle Gaume, une américaine également. Du coup, j’ai pensé qu’il fallait pour que cette artiste reste dans les mémoires, qu’on en parle de façon récurrente. Un jour de remise du Prix Goncourt, je me suis dit : « Ce Prix est formidable car il fait vivre le nom de ces Frères chaque année, sinon quoi l’histoire les aurait oubliée… ».  Je tenais mon idée pour qu’on parle tous les ans de la réalisatrice. L’idée était aussi de montrer combien il faut lutter contre l’invisibilisation des femmes dans l’histoire et notamment celle du cinéma. L’idée sous-jacente c’est que si les réalisatrices ne s’emparent pas de ce problème aujourd’hui, elles subiront le même sort qu’Alice Guy. Ce n’est pas une question de talent… c’est une question d’effacement comme une fatalité. Je tente alors de réveiller les réalisatrices !

Alice Guy

Le Prix Alice Guy est le résultat d’une pré-sélection de films par le vote d’internautes qui est ensuite soumise à un jury paritaire de professionnels. Le public a-t-il répondu présent dès la première édition ?

La première année, j’ai donc eu l’idée du Prix Alice Guy au moment de la remise du Prix Goncourt qui est dévoilé en début novembre. Nous étions en pleine période #MeToo et affaire Weinstein. J’ai eu donc très peu de temps pour me retourner car le 1er Prix a été remis en février 2018. Le site n’existait pas encore… On a fait voter les gens sur la base d’un fichier que je possédais. 150 personnes ont voté. Dès la deuxième année, le site en ligne, ce sont plus de 2 300 personnes qui ont voté. J’espère que cette année, les votes seront encore exponentiels !

Les deux premiers films ayant reçus ce Prix sont Paris la Blanche de Lidya Terki et Un amour impossible de Catherine Corsini. Quel regard portez-vous sur ces œuvres ?

Je suis contente du travail fourni par les jurés car, sans les avoir renseignés sur Alice Guy, ils ont eu la curiosité de se documenter sur la femme. Ils ont eux-mêmes élaborés des critères pour que le film lauréat soit digne d’être le plus proche d’Alice. Ils ont vraiment saisi tous les enjeux du Prix. La première année, il y avait des réalisatrices plus capées dans la sélection mais les jurés ont récompensé Lidya Terki car ils estimaient qu’elle était proche de la générosité d’Alice, que son approche sociale était très Alice Guy.

Je me suis aperçue que ces professionnels du cinéma connaissaient peu Alice. Par exemple l’an dernier Jean-Marie Larrieu, très impliqué dans le projet, a découvert son cinéma. Il l’a même sélectionné dans sa liste de cinéastes pour la plateforme ciné-club : Cinétek.

Je montre toujours au public, en amont de la diffusion du film-lauréat, quelques films d’Alice car ces films doivent être impérativement découverts. Les retours sont d’ailleurs toujours enthousiastes. Au final, il y a quelque chose de l’ordre pédagogique qui s’installe avec ce Prix.

En 43 ans, seulement 5 César ont été remis à des femmes dans les catégories meilleur film et meilleure réalisatrice. Etes-vous optimiste sur la place de ces femmes dans le cinéma ?

Cela va évoluer doucement mais vous savez les grands raouts officiels jouent toujours en défaveur des minorités (je n’aime pas ce terme) mais les femmes en sont une. Ce sont des votes un peu ancestraux, les votants ne sont plus vraiment dans leur carrière, il y a aussi beaucoup d’intérêts commerciaux sur les prix remis. Les réalisatrices sont toujours discriminées par rapport à cela. Beaucoup de réalisatrices m’ont dit : « Mais pourquoi avoir un prix à nous ? Moi je veux un César ou une Palme ! » Concernant la Palme, seule Jane Campion l’a remportée. Quand elle a été Présidente du Jury à Cannes c’est un homme qui a reçu la Palme… Malheureusement les réalisatrices cumulent les contraintes : moins de budget, des castings moins prestigieux … C’est difficile alors de décrocher la timbale car le système n’est pas fait pour elles.

Et cette année 2019 a-t-elle un bon cru ?

Ce fut une année riche pour le cinéma français. Cannes a fait un effort en sélectionnant 4 films de femmes. 3 ont été primés. Forcément on retient Portrait d’une jeune fille en feu de Céline Sciamma mais aussi le film C’est ça l’amour de Claire Burger qui a bien marché. Sans oublier Atlantique de Mati Diop. Papicha de Mounia Meddour, film algérien en grand partie financé par la France, a marqué aussi les esprits.

Les médias parlent beaucoup plus de ces artistes-femmes. Avant l’alibi était de mettre en avant une Varda ou une Campion. Toutes deux talentueuses, elles sont l’arbre qui cache la forêt. Le décès d’Agnès Varda (qui pour le coup n’a jamais eu de César !) a ouvert un champ plus varié et offre peut-être un autre regard de la part des médias et du public. Il n’y aura sans doute pas une tête de gondole aussi charismatique qu’Agnès mais la relève est belle et bien présente.

Propos recueillis par Cédric Chaory.

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