Le mystère Dario

CINÉMA – Invité de prestige du festival La Rochelle Cinéma, Dario Argento, 79 ans, a donné une leçon de cinéma dimanche 30 juin au (très jeune) public de La Rochelle. Retranscription de l’ entretien du Maestro avec les critiques Jean-Baptiste Thoret et Nicolas Saada.

JB Thoret – Vous avez publié Peur, recueil de nouvelles, aux éditions Rouge Profond. L’art de la peinture y est très présent dans ces nouvelles, votre filmographie converse également avec les Beaux-Arts. Pourriez-vous expliquer votre rapport en tant que cinéaste à ces peintures que vous aimez tant ?

Dario Argento : C’est difficile de répondre car moi-même je ne m’explique pas ce que je cherche dans ce rapprochement entre les Beaux-Arts et le cinéma. J’aime beaucoup la peinture certes mais aussi l’architecture. Mon maitre – le réalisateur Michelango Antonioni – a merveilleusement rendu hommage à cet art dans ses films. Pour moi la peinture est sujet à émotion. Je raconte dans une de mes nouvelles, cette nuit passée seul aux Offices, à Florence. J’y étais dans le noir avec une bougie. L’émotion que j’ai ressentie lors de cette visite est tellement forte, terrible. Voir les œuvres de Michel Ange, Botticelli, Le Caravage à la lueur d’une bougie … J’aime beaucoup aussi George de La Tour ce peintre magnifique et méconnu qui expérimentait la lumière. C’est ce que je fais également au cinéma avec mes personnages.

JBT : Votre cinéma est construit sur les questions de la mémoire et de la vision. Vos films ce serait tenter de redonner la vision à quelqu’un qui est aveugle et qui voit quand même. À la fin d’un film d’Argento, on a enfin vu alors qu’on ne faisait que regarder au début. Vous faîtes des films pour que le public voit et pas seulement  regarde, non ?

DA : Dans le documentaire* que vous m’avez consacré, je parle de la mémoire en disant que si vous montrez une même scène à 11 personnes, il se peut que vous ayez 11 interprétations de cette scène. La mémoire est trompeuse. Toujours. Comme si elle n’existait pas vraiment, tant elle est propre à chacun. Elle se construit en fonction de ton histoire, ta culture, tes expériences. Elle n’est jamais vérité absolue.

Nicolas Saada : Vous dîtes comprendre ce que racontent vos films à mesure que vous les réalisez. Comment résoudre ce dilemme ?

DA : Moi je comprends ce que je souhaitais faire dans mes films des mois après que ces derniers ait été réalisés. Je les fais à l’instinct. J’ai devant les yeux tout mon plan de travail : les cadres, les mouvements de caméras, les déplacements des personnages, etc. mais je ne cesse de me dire « Pourquoi je fais cela ?  Pourquoi j’ai choisi cette direction là plutôt qu’une autre ? Pourquoi cette musique sur tel plan ? » Il y a des choses qui échappent aux metteurs en scène et ceux d’entre eux qui disent tout maîtriser et tout comprendre en amont sont de mauvais réalisateurs car le film doit toujours rester libre et aussi respecter la profondeur de ton âme, de ta partie obscure, tes rêves… Si tu as compris cela tu réalises un film universel, si tu cadres trop tu réalises un film italien …

JBT : Vous parlez d’instinct, de sombres pulsions, du fond de l’âme à l’origine de votre oeuvre. Mais au fil de votre carrière,  cet instinct a-t-il changé ? Des choses qui vous faisaient peur à la fin des 70’s sont-elles les mêmes aujourd’hui ou en avez-vous de nouvelles ?

DA : Bien sûr, il y a des choses nouvelles. Au travers d’expériences, de voyages, de rencontres, de discours j’ai évolué mais la chose la plus importante, les racines de mes peurs profondes sont toujours les mêmes. Je suis un grand admirateur de Sigmund Freud. Selon moi il a tout dit sur le thématique du rêve, du subconscient. Comme beaucoup d’artistes (écrivain, peintre, réalisateur …) j’ai été très influencé par son œuvre notamment De l’interprétation des rêves. Peu de personnes cherchent à comprendre ce qui se cache dans la partie obscure de leur personnalité ou âme. La partie heureuse est plus facile à lire mais celle obscure reste mystérieuse. Taboue. Moi j’ai toujours aimé la comprendre même si elle m’effraie.

JBT : Inferno est votre film-monde, le test ultime pour le spectateur qui veut savoir s’il aimera ou pas votre cinéma. Quels sont les éléments piochés dans votre boite de Pandore pour le réaliser ?

DA : Là encore je ne saurai vous dire. Je peux vous affirmer qu’Inferno fut un film très difficile à réaliser. Je me revois dans un New-York sous la neige, en plein hiver. J’écrivais énormément dans ma chambre d’hôtel. Le scénario se dessinait au fur et à mesure que je repensais à tous les mystères de la vie. Ceux que j’ai pu traverser, plus tous les autres qui forment l’univers. C’est certainement pour cela que j’ai eu du mal à écrire ce film : penser aux énigmes du monde et en faire un film, vous imaginez ! Ma productrice américaine était furieuse, elle ne comprenait pas où je voulais en venir mais à l’époque j’avais envie de répondre à de nombreuses questions que l’homme se pose depuis la nuit des temps. Chacun doit faire son chemin, trouver les réponses en soi aux énigmes du monde, cela permet en même temps de réfléchir à ses propres peurs, ses démons.

NS : J’ai le sentiment que votre cinéma se nourrit de toute la culture qui vous entoure au quotidien. Celle d’hier et surtout celle d’aujourd’hui …

DA : Bien sûr mais plus que tout ce sont les voyages qui m’inspirent ou les rencontres avec les autres. Cependant j’adore voyager seul. Cela reste pour moi la plus belle des inspirations. L’Inde m’a fasciné pour cela. Appréhender sa spiritualité, ses mystères. J’aime les religions. Toutes. Qu’est-ce qui se cache derrière cette histoire de spiritualité dont l’homme ne peut se défaire ? Le Catholicisme, le Protestantisme, l’Islam, etc. toutes les religions sont des mystères pour moi et personne ne peut vraiment en révéler les secrets. Pensez à cette histoire de Sainte Trinité : Dieu, Jésus et le Saint-Esprit … c’est impossible à comprendre, il faut juste l’accepter. J’aime cette idée…

JBT : Du coup on a le sentiment que vous êtes devenu un cinéaste mystique : refus de la logique, acceptation du mystère …

AD : Je ne sais pas si je suis devenu un réalisateur mystique. J’ai le sentiment d’être rester le même depuis mes début comme je te le dis dans ton film. Depuis mon premier film, je refais systématiquement le même en fait. Je ne suis pas un réalisateur de publicités où l’on me commanderait un film sur une voiture puis sur du parfum, etc. Un metteur en scène raconte toujours la même histoire avec des personnes différentes à chaque fois. J’en reviens à Antonioni : il a inlassablement raconté l’incommunicabilité des êtres entre eux.

©Sophie Gransard

JBT : Contrairement à John Carpenter qui pense que le mal existe vraiment, que ses contours sont parfaitement définis, vous pensez que le malin est bien plus diffus. Quel rapport entretenez-vous avec ce mal qui circule ?

DA : Parlons plutôt de mon bon ami John Carpenter. C’est un homme que j’apprécie beaucoup mais il est très spécial. Il est une sorte de « fasciste social ». Il a une vision très manichéenne de la vie : il y a les bons et les méchants. Moi je suis plein de doutes, lui non. En même temps il a des pensées très communistes en affirmant ne pas aimer les riches même si au final il prône une société au pouvoir fort, où les gens pourraient être asservis. C’est une belle personne, pleine d’empathie qui ne correspond bien souvent pas du tout à son discours. Bref, je pense qu’il a une double personnalité ; C’est un grand metteur en scène (éclat de rires dans la salle qui applaudit)

Question du public : Vos films ont-ils le droit à des rétrospectives en Italie ?

DA : Il y en a partout dans le monde. Récemment il y en a eu une à la Cinémathèque de Lausanne, qui est un lieu magnifique. En Italie c’est un peu plus compliqué car mon pays traverse une drôle de période. Tout le monde déteste son prochain là-bas, c’est devenu très compliqué d’y vivre. Les Universités organisent des rétrospectives : Bologne, Trieste, Rome … Je m’y rends parfois mais vous savez l’Italie est dirigée par des personnes qui n’ont rien fait de leur vie et se retrouvent du jour au lendemain Ministre. Celui de la Culture (ndlr : Alberto Bonisoli) a dû lire 2 livres dans sa vie. Il faut le voir s’exprimer sur l’Art, sur la Culture. C’est vide de sens, c’est rien ! J’ai bien peur que la situation en Italie empire dans les prochains mois.

Edgar Allan Poe

Question du public : Quels sont les auteurs fantastiques qui vous ont inspiré ?

DA : Edgar Allan Poe ! Il a inventé quelque chose d’important et encore une fois ce sont les Français qui l’ont révélé au monde. Je me suis rendu à Baltimore sur sa tombe où est apposée une plaque commémorative offerte par la France. Je l’ai découvert adolescent. J’étais alité pendant deux mois et j’ai lu l’intégralité de la bibliothèque familiale durant cette période. En lisant ses Histoires extraordinaires, j’ai découvert un monde dont on ne m’avait jamais parlé : celui des esprits, des fantômes. Je sais que Stephen King doit beaucoup aussi à Poe, tout comme mon cher ami récemment disparu George A. Romero.

Question du public : Vous parlez de mystère, il en est un qui fait beaucoup parler : le sourire final de Jessica Harper dans Suspiria. Pouvez-vous en lever le voile ?

JBT : Dans les films de Dario, il y a des mystères vous l’avez compris. Ce qui va souvent contre notre envie de comprendre. Ou alors il faut le comprendre de plusieurs façons. Ce sourire de Jessica Harper peut être interprété de biens des façons. Pour moi ce sourire est énigmatique et on peut le comprendre ainsi : elle est soulagé, contente, devenue une adulte, a compris des choses suite à cette initiation, etc.

DA : Que tout cela n’est qu’un film aussi ! (rires dans la salle)

JBT : Avec les grands films ce qui est génial c’est plus on les comprend moins on les comprend. Un grand film c’est un film qui résiste comme le sourire final de Jessica Harper…

Question du public : Avez-vous été influencé par Mario Bava ?

DA : Bien sûr même si je suis influencé par un nombre incalculable de films. Mario Bava était mon ami, son fils est devenu mon assistant. Mario c’est un grand maître de la photographie. Dans ses films, la photographie touche à la perfection et bon nombre de cinéastes américains ont tenté de la reproduire. C’est un grand maître pour moi.

* Dario Argento : soupirs dans un corridor lointain, documentaire de Jean-Baptiste Thoret (2019)

Dario Argento : soupirs dans un corridor lointain, affiche

Laisser un commentaire