Le Festival Lettres du monde ou comment raconter des histoires en Nouvelle-Aquitaine

LITTÉRATURE – Le 19 novembre dernier, Patrick Chamoiseau (Texaco, Prix Goncourt 1992) faisait étape à la médiathèque Michel Crépeau à La Rochelle pour une rencontre littéraire, dans le cadre du Festival Lettres du monde. L’occasion pour nous de revenir sur un évènement incontournable pour les amateurs de littératures du monde. L’occasion aussi de mettre en perspective l’état de la littérature et des pratiques de lectures dans notre région. 

Chaque année en novembre pendant douze jours, des auteur.e.s du monde entier sillonnent la région Nouvelle-Aquitaine pour raconter des histoires, celles qu’ils écrivent dans leurs livres et celles de leurs vies. L’occasion leur en est donnée par le festival Lettres du monde, qui a bouclé le 24 novembre dernier sa 16e édition, et par ses nombreux partenaires qui permettent d’accueillir les rencontres et les animations au programme.

En 2019, le festival a fait étape cinq fois en Charente-Maritime dont deux fois en terre rochelaise, à la médiathèque Michel Crépeau et à la librairie Calligrammes pour des rencontres avec respectivement Patrick Chamoiseau et Manuel Vilas. Mais il s’agit d’une petite part seulement du calendrier du festival. En effet, de Bayonne à Niort, en passant par Nérac en Lot-et-Garonne et Bordeaux, point central du déroulé des évènements, Lettres du monde a une action sur une grande diversité de territoires.

Patrick Chamoiseau

L’idée de départ du festival, dont la première édition remonte à 2004, est de mettre en avant et de diffuser les littératures étrangères. Durant une dizaine d’années, il s’est concentré exclusivement sur les auteur.e.s étranger.e.s avec chaque année un pays à l’honneur. Depuis quelques temps, Lettres du monde ouvre ses rencontres à des écrivains français et francophones, avec une thématique par édition. En novembre dernier donc, les littératures du monde et celles et ceux qui la font débattaient autour du thème vaste et passionnant de « l’usage du monde ». Le chilien Luis Sepulveda (Le vieux qui lisait des romans d’amour, Histoire d’une baleine blanche…) intervenait à Bordeaux le 20 novembre. Le brésilien Bernardo Carvalho (Reproduction, Sympathie pour le démon…) dans cinq lieux différents. L’algérienne Kaouther Adimi (Nos Richesses, Les petits de décembre…) s’exprimait quant à elle le 17 novembre, toujours à Bordeaux. Et ce ne sont que trois exemples parmi les plus de soixante rencontres et animations qui avaient lieu dans la région.

En outre, par le passé, Lettres du monde a donné la parole à Javier Cercas, Dany Lafferière, Patrick Boucheron, Kamel Daoud et bien d’autres encore. L’on comprend l’ampleur et l’importance de ces douze jours pour la littérature et les lecteurs en Nouvelle-Aquitaine.

Manuel Vilas

Pour autant, Lettres du monde fait face à des problématiques et des enjeux qui dépassent parfois la bonne volonté de ses organisateurs et de ses partenaires. Comment en effet attirer un public nombreux et hétéroclite vers la rencontre avec l’écrivain.e, à l’heure où, il est vrai, il semble que nous lisions de moins en moins ? Pour Cécile Quintin, directrice du festival, « la présence physique de l’auteur est hyper importante. Même si on n’a pas lu, ce n’est pas grave, on est quand même dans un temps d’échange. Si on poursuit par une lecture, je dis tant mieux, on a gagné ». Au-delà du bilan comptable de chaque rencontre, qui varie énormément en fonction à la fois du territoire dans lequel elle a lieu et de l’auteur invité, il faut mettre en avant le travail de fond et de régularité effectué par l’équipe de la directrice. L’idée n’est pas de se cantonner à un évènement ponctuel mais bien de créer une dynamique ou d’en profiter. C’est ici que les partenaires -bibliothécaires, libraires- interviennent. Cécile Quintin ajoute que « l’idée c’est aussi de créer des passerelles.  Si le festival peut provoquer des nouvelles envies de travail en commun, on est là aussi pour ça ». Voilà un axe de travail majeur pour les acteurs du monde de la lecture. Le Centre National du Livre (CNL) indique dans une synthèse récente (2019) sur les pratiques de lecture que « les français sont toujours autant lecteurs » et que « 92% des français ont lu au moins un genre littéraire ». Mais la même étude montre que « 35% ont le sentiment de lire moins qu’avant » et que « 69% aimeraient lire plus » ! Constat que partage tout à fait Cécile Quintin : « on a perdu les grands lecteurs, c’est indéniable ». L’enjeu est donc bien de tenter de trouver un équilibre entre temps dédié aux livres et temps dédié, par exemple, aux écrans, quels qu’ils soient, qui nous accaparent. La direction prise par nos sociétés suggère que la lutte en faveur de l’écrit risque d’être ardue et longue. Mais Lettres du monde est conscient qu’en la matière, la patience et la persévérance sont primordiales. Et même si le choix fait par le festival de ne pas séjourner longtemps dans les villes qu’il traverse complique l’inscription immédiate dans le paysage culturel local, sa longévité ne peut que jouer en sa faveur (en 2019, Lettres du monde faisait étape pour la troisième fois à La Rochelle). Tout comme le soutien du CNL. Dans un rapport datant de 2017, celui-ci estimait que les manifestations qu’il soutenait constituaient « un outil de « mieux vivre » ensemble », « un apport au dynamisme économique local » et « la concrétisation d’un enjeu politique fort pour l’accès de chacun au livre et à la lecture ».  

De quoi renforcer le propos du festival. Sa directrice est d’ailleurs tout à fait optimiste : « le projet un peu fou de ce festival c’est qu’on soit présent sur l’ensemble de la Nouvelle-Aquitaine. Je ne sais pas si on y arrivera mais c’est l’idée. Que l’on soit force de proposition et qu’au mois de novembre Lettres du monde essaime un peu partout, dans des grandes villes autant que dans des plus petites ». Et même si le format de la rencontre avec un.e auteur.e est moins attractif que d’autres types d’animation des territoires, en 2020 Lettres du monde essaimera avec enthousiasme à travers la Nouvelle-Aquitaine. Il appartient donc à toutes et à tous, aux jeunes générations notamment, de faire vivre les littératures du monde. Les enjeux sont de taille. Nous y serons évidemment attentifs. En attendant, lisons !

Paul Hubert

Pour poursuivre la lecture:  

http://www.lettresdumonde33.com

Etudes et rapports du CNL : https://www.centrenationaldulivre.fr/fr/ressources/etudes_rapports_et_chiffres/

Kaouther Adimi, Nos richesses, Paris, Seuil, 2017 ; Les petits de décembre, Paris, Seuil, 2019.

Patrick Chamoiseau, Chronique des sept misères, Paris, Gallimard, 1988 ; Texaco, Paris, Gallimard, 1992.

Luis Sepulveda, Le vieux qui lisait des romans d’amour, Paris, Métailié, 1992 ; Histoire d’une baleine blanche, Paris, Métailié, 2019.
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