La Rochelle Cinéma : peut-être le paradis des cinéphiles …

CINÉMA – Depuis le vendredi 29 juin se déroule La Rochelle Cinéma, 47ème édition du festival international du film de La Rochelle. Art et essai, stars en pagaille, file d’attente à n’en plus finir Quai des Dames, l’édition 2019 démarre sur les chapeaux de roues. Récit de ses trois premiers jours.

C’est en musique que s’est ouvert, comme à l’accoutumée, le festival international du film de La Rochelle, désormais nommé La Rochelle Cinéma. Une 47ème édition d’un rendez-vous cinéphilique qui effectue lentement sa mue sous la jeune direction du duo de directeurs Sophie Mirouze et Arnaud Dumatin mais qui n’en garde pas moins sa raison d’être : la plus belle célébration du 7ème art d’hier et d’aujourd’hui.

En musique donc s’ouvre l’édition 2019, aux sons de Benny Goodman et des plus grands airs des films de Louis de Funès, à qui une rétrospective est consacrée, exécutés par l’Orchestre d’Harmonie de la Ville de La Rochelle. Une édition pour la première fois marrainée et pas par n’importe qui : l’actrice canadienne Alexandra Stewart officie dans ce rôle, grande habituée du festival et rétaise d’adoption. Modeste par essence, on la sent émue de se retrouver sur la scène de la Grande Salle de La Coursive pleine à craquer, juste après avoir visionné un court film retraçant avec éclat sa carrière aux 156 films : « Je ne suis pas douée pour commenter ma carrière, pour l’apprécier » glisse t-elle avant de redescendre aussitôt retrouver son siège. Arnaud Dumatin la rappelle illico… la marraine se doit d’être aux côtés des invités de prestige du festival dont un, tout aussi modeste et talentueux : Elia Souleyman.

En 4 films, ce réalisateur palestinien de 58 ans s’est imposé comme le plus bel espoir d’un cinéma en survivance. C’est à lui que revient l’insigne honneur d’ouvrir le festival avec It must be Heaven (sortie 4 décembre 2019) il en est fier et le fait savoir « Mon film a déjà été diffusé à Cannes mais c’est un festival pour les professionnels. Je suis heureux de savoir que vous rochelais êtes mes vrais premiers spectateurs… »

Un je ne sais de quoi de Tati

Baladés de Nazareth (ville natale du réalisateur) à Paris puis New-York, les spectateurs suivent ES, avatar d’Elia Suleiman, dans la recherche de financement de son futur film qu’il peine à monter. On lui reproche notamment que son film n’est pas assez palestinien. Comprendre : qu’il ne propose pas cette vision toute occidentale (restreinte et misérabiliste) que nous avons de ce pays en guerre. Avec nonchalance, canotier vissé sur la tête que cache un regard mi amusé-mi consterné, ES observe un monde où Paris est totalement déserte (et superbement filmée) quand ses habitants et touristes sont tous affairés à applaudir un défilé du 14 juillet aux chars militaires anxiogènes. Dans It must be Heaven, Paris est la capitale du « chacun pour soi » où se procurer une chaise dans le jardin des Tuileries est une lutte sans merci. La Grosse Pomme n’est pas plus riante: chaque habitant y porte une arme, deuxième amendement de la Constitution des États-Unis d’Amérique oblige. Et si in fine, la Palestine d’ES était un havre de paix ? À l’image de la demeure du héros où les citronniers se gorgent de soleil pour y produire des agrumes dodus ou comme dans cette discothèque où la jeunesse du pays s’enivrent de musique et d’alcool persuadée de jours meilleurs … « La Palestine, ce pays existera, mais pas de mon vivant » prédit ES et on aimerait le croire. Ce qui est aujourd’hui sûr c’est l’indéniable talent d’Elia Souleiman. Avec sa poésie, son ton burlesque qui n’est pas sans rappeler un Jacques Tati (notamment dans le traitement du son) ou un Buster Keaton,  avec sa vision du monde entre perplexité et mélancolie, It must be Heaven ravit et est le film parfait pour l’ouverture de La Rochelle Cinéma.

Vengeance et rédemption en terre islandaise

L’Islande : environ 340 000 habitants, des paysages à couper le souffle et une production cinématographique à l’indéniable vitalité malgré ses … 5 productions annuelles diverses et iconoclastes. Pour exemple le deuxième long métrage de Hlynur Pálmason Hvitur, Hvitur Dagur, sélectionné cette année à la Semaine de la critique de Cannes.

Ingimundur est en deuil. Son épouse a fait une sortie de route mortelle, plongeant sa voiture dans les eaux profondes des côtes de la mer de Norvège. Néo-veuf, persuadé d’avoir été cocu, Ingimundur voit sa douleur muter en une inextinguible soif de vengeance. Il tente bien de se reconstruire en même temps qu’il façonne de fond en comble la future maisonnée de la famille de sa fille, foyer totalement paumé dans les terres reculées et inhospitalières de l’Islande mais le désir de revanche l’emporte sur le bricolage. Oscillant entre humour et effroi, Hvitur, Hvitur Dagur, histoire de deuil et d’amour inconditionnel, impressionne par sa forme extrêmement maitrisée aux cadrage et photographie splendides, l’ apreté des paysages ajoutant du sublime à ce splendide. De paysages blancs qui virent au noir-polar puis au rouge sang, un vrai mystère plane dans ce faux-thriller en forme de vraies (et douloureuses) chroniques  familiales. Assurément un vrai bon second film pour l’ultra-prometteur Hlynur Pálmason. (Prochainement sur les écrans français)

Déceptif Rojo

En salle le 3 juillet prochain, Rojo de Benjamin Naishat déçoit. Le troisième film du cinéaste argentin a beau annoncé sur son affiche les quelques prix glanés récemment dans les festivals de cinéma il peine à convaincre. Sur fond de fait-divers, Rojo évoque la période qui a précédé la dictature dans son pays. Avec une esthétique qui en fait quasiment un « film d’époque », il semble avoir été tourné dans les années 70, par un de ces cinéastes américains du Nouvel Hollywood. Il n’a pas son pareil pour installer une ambiance bizarre, inquiétante, un malaise, annonciatrice d’une catastrophe à venir (celle du coup d’état argentin de 1975 qui installera les militaires au pouvoir) mais avec son scénario décousu qui n’arrive jamais à trancher entre le thriller et le film politique, le film perd son spectateur en multipliant bien trop les pistes inexploitées, inabouties. Manquant de repères contextuels, se perdant dans des sous-intrigues, Rojo lasse rapidement le spectateur qui tient bon grâce à la qualité de son casting (impressionnant Dario Grandinetti !).

La beauté horrifique de Suspiria

Autre Dario : le maestro du giallo Dario Argento. Cette année, La Rochelle Cinéma diffuse 9 de ses 28 films en sa présence (à paraître sur Aliénor la retranscription de la rencontre avec Jean-Baptiste Thoret). Premier de ses films à être diffusé : Suspiria, un de ses chefs d’œuvre, si ce n’est son chef d’œuvre. Lors de sa présentation, le critique Thoret demande au public : « Qui n’a jamais vu ce film ? ». une forêt de bras s’élève dans une Coursive blindée de jeunes cinéphiles (des jeunes à La Coursive !!!!!!!!!). Il rétorque : « Comme je vous envie, vous allez sans doute vivre là un de vos plus grands choc cinématographique ». Il y a de cela oui car incontestablement Suspiria est un grand film d’épouvante, hallucinatoire autant qu’une expérience sensorielle comme on en vit rarement sur grand écran. Le gallio nous conte le calvaire que vit une jeune danseuse américaine venue à Fribourg pour y « poursuivre ses études dans l’école de danse la plus importante d’Europe » (entre nous les élèves y dansent le classique comme des pieds). D’école de danse il n’en est rien car il s’agit en fait d’un repère de sorcières pratiquant la magie noire, l’Américaine le découvrira à ses dépens et après bien des déboires réussira à s’en extirper. Puisant autant chez Mario Bava que chez les expressionnistes allemands, Dario Argento pousse à fond les curseurs du giallo dans un délire baroque du plus bel effet. Mixant thriller, policier et érotisme soft, l’auteur livre un film techniquement parfait au niveau des lumières (rouges, bleues, vertes), du cadrage et de la musique (rock progressif du groupe Goblin). Un vrai cauchemar en technicolor ou quand l’art de torturer est d’une beauté délectable. Troublant.

Hollywood vs Hollywood.

Fin de semaine à La Rochelle Cinéma et troisième jour de festival. Simone Signoret et Faye Dunaway donnent rendez-vous au public. La première avec Les chemins de la haute ville*, sublime film réalisé par Jack Clayton en 1959 pour lequel notre Casque d’Or décrochera l’Oscar de la meilleure actrice. Une première pour une frenchy. Témoin du classicisme hollywoodien finissant, ces Chemins sont réalisés 10 avant que ne déboule le Nouvel Hollywood avec sa cohorte de réalisateurs turbulents et politisés. Une nouvelle page de l’histoire de la Mecque du cinéma s’écrit alors. Bonnie and Clyde d’Arthur Penn en est la première et pas la plus mauvaise. Faye Dunaway et Warren Beatty, beautés du Diable, nous content l’histoire ultra-violente et terriblement sexy de gangsters Barrow. Ça donne à peut près ça : Alors voilà Clyde a une petite amie, elle est belle et son prénom c’est Bonnie…

Cédric Chaory

*sortie nationale de la version restaurée à l’automne prochain.

1 commentaire sur “La Rochelle Cinéma : peut-être le paradis des cinéphiles …”

  1. Cedric, bonjour, ce n’est pas « peut-être », C’ EST un des rares paradis du cinéma, j’y ai vécu tellement de découvertes et d’émotions depuis que je suis spectateur de ce Festival, bien avant que je sois à la direction de La Coursive !!! Il existe toujours cette colonie d’Orléanais avec lesquels je suis venu dans les années 80… Grand respect pour ses directions successives que j’ai accompagnées, avec les vicissitudes de la vie…. j ´m

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