La Résidence des Indes, perle exotique de la rue Réaumur

PATRIMOINE – Au 4, de la rue Réaumur se niche un des 29 hôtels particuliers d’armateurs rochelais : la Résidence des Indes. Entre musée, chambre d’hôte, salon de thé et lieu culturel, l’édifice est un bijou méconnu du patrimoine de la cité. Badauds et touristes, entrez dans cette demeure aux mille et un trésors ! Présentation par son propriétaire Michel Sabatier.

le Grand Salon

Pouvez-vous revenir sur l’histoire de cet hôtel particulier ?

Si je remonte plusieurs siècles en arrière, cet hôtel particulier a appartenu dès 1768 à la famille Weiss, marchands suisses qui furent agents de la Compagnie des Indes Orientales et de la Chine. Emmanuel Weiss s’installa à la Rochelle en 1740 comme commissionnaire, armateur et assureur. Plus proche de nous, cette bâtisse a été acquise par mon père. Il est arrivé à La Rochelle en 1955, après avoir obtenu son diplôme de chirurgien. J’avais 3 ans à l’époque. Il travaillait énormément et gagnait en conséquence et a pu s’offrir cet hôtel particulier de 700 m2. À l’époque l’édifice était dans un état déplorable après le passage des Allemands, des GI’s et enfin du Grand Orient de France. Quelques éléments 18ème subsistaient mais mon père a dû engager de nombreuses rénovations.

Quels souvenirs gardez-vous, enfant, de cette vie rue Réaumur ?

De nombreux souvenirs … j’ai vécu dans cette maison jusqu’à l’obtention de mon baccalauréat et durant toutes ces années, tout le gotha du théâtre francophone, de la musique contemporaine et du cinéma mondial y a défilé. Voyez-vous dans cette salle à manger où nous sommes, je me souviens avoir vu mes parents en pleine conversation avec Jeanne Moreau. Il faut savoir que mon père, parisien d’origine, s’est très jeune piqué du théâtre. Arrivé à La Rochelle, au milieu des années 50, il a beaucoup souffert du manque d’offre culturelle. La ville était un désert culturel ! Il a alors mis en place un rendez-vous théâtral : Les 20mn du théâtre populaire. Puis André Malraux a pensé la décentralisation de la culture et mon père s’est emparé de cette idée. Il a imaginé la création de la Maison de la Culture de La Rochelle, avec la Philharmonique, vieille institution rochelaise créée en 1815, et le Tréteau des 2 tours, seule offre théâtrale de qualité à l’époque. Ensemble ils ont obtenu cette Maison de la Culture. J’ai été témoin de la rencontre de mon père et d’Emile Biasini, patron du cabinet de Malraux pour la signature de ce qui sera bien plus tard l’actuelle scène nationale La Coursive.

Mon père s’étant occupé de la programmation du théâtre municipal, des Rencontres Internationales de l’art contemporain puis de l’ancêtre du festival La Rochelle Cinéma, vous vous doutez bien que cet hôtel fut un point de chutes de nombreux artistes au fil des ans. Je pense spontanément à Mstislav Rostropovitch, Karlheinz Stockhausen, Michel Bouquet … L’escalier de service derrière vous retrace de façon parcellaire, avec des affiches, tout cette archéologie de la culture rochelaise d’aujourd’hui.

le Petit salon

Après le bac, vous quittez donc La Rochelle, devenue grâce à votre père un haut lieu de la culture. Où allez-vous ?

Oui je pars à la découverte du monde : l’Afrique de l’Ouest, l’Inde (découverte à 23 ans). Je suis resté vivre dans cet immense pays jusqu’en 2002, année du décès de mon père qui m’obligea à revenir en Charente-Maritime. Homme d’affaires en Asie, j’ai épousé une Indienne, élevé nos trois enfants. Je me considère comme rochelais, européen et indien : une identité personnelle très métissée.

De retour à La Rochelle, vous retrouvez le 4, de la rue Réaumur …

Oui il me fallait m’occuper de ma mère vieillissante … et de ce cadeau empoisonné qu’est un hôtel particulier classé. Entendons-nous bien c’est un héritage merveilleux dont je pourrais tirer un grand profit en le vendant pour aller m’installer dans un grand appartement avec vue sur mer aux Minimes mais j’ai choisi d’y vivre. Et de ne surtout pas le vendre pour le voir transformer, comme bon nombre d’hôtels particuliers de La Rochelle, en artificiels appartements contemporains mal conçus. Si vous saviez la triste réalité du saccage pour aménagement contemporain, il est préférable alors que ces bâtisses soient aujourd’hui claquemurées tant elles sont devenues laides. Moi, mon hôtel, je le souhaite ouvert à tous les vents. L’Inde a accentué mon ouverture d’esprit, ma tolérance, mon sens de l’accueil. En France, on se barricade ; on épie les voisins et les rodeurs aux mines patibulaires. On prend rendez-vous pour rendre visite : ca ne m’intéresse pas moi. En Inde c’est totalement différent et ma résidence a épousé cette philosophie de l’accueil.

le salon de thé

Pour cela il a fallu imaginer un projet et engager des rénovations ?

Exactement. Rénover la bâtisse pour un couple n’aurait eu aucun sens. Avec mon épouse, nous avons donc pensé à des chambres d’hôtes puis dans un second temps à développer des activités qui donneraient un bon prétexte au public pour visiter et s’approprier ce patrimoine rochelais. La rénovation de l’hôtel fut une vraie saga. Elle a débuté en 2002 puis alors que les travaux étaient bien lancés est survenue la crise de 2008 puis une banque nous a lâché en rase campagne. Il a fallu repenser le projet, en réduire la voilure. En 2017 finalement nous avons pu inaugurer les chambres d’hôtes. La Résidence des Indes naissait …

Vous parlez d’activités qui permettent la visite du lieu. Quelles sont-elles ?

En plus de nos trois chambres d’hôtes au rez-de chaussée, nous avons aménagé le 1er étage qui est composé du Petit et Grand Salon et d’une salle à manger. En Inde la tradition du concert de musique de chambre dans des demeures privées, en petit comité, est encore très vivace  alors qu’en France, la musique de chambre vous l’écoutez dans des auditoriums de 1 000 places. J’ai donc eu l’idée de programmer ce genre de concert dans le Grand salon, bel exemple d’intérieur 18ème rochelais. Ainsi ce dimanche 9 février le trio JOG*, à dominante indian fusion, jouera durant 1h devant une quarantaine de personnes.

Nous avons aussi ouvert un salon de thé dans la salle à manger, accessible par le Chemin des remparts. Il vous suffit de traverser le jardin et de monter au premier étage par notre escalier qui est selon moi un des plus beaux de La Rochelle. Dans ce salon lambrissé esprit 18ème j’ai recrée un cabinet de curiosité dont les Rochelais raffolaient durant ce siècle. Les marins ramenaient tout sorte d’objets exotiques – vous en avez un bel exemple au Museum avec le cabinet Lafaille. Ici j’ai rassemblé les collections de mon père essentiellement issues de l’art tribal africain, du Pacifique et de l’Amérique pré-latine et les miennes issues du sous-continent indien.

Ce salon de thé rochelais est unique. Il se différencie totalement de ceux dispersés dans le centre ville. Là, vous plongez dans un univers exotique.

D’où vous vient cette passion de la collection ?

Mon père m’a insufflé la passion de la culture. J’ai jeté mon dévolu sur celle de l’Inde et ai énormément couvert de terrains. Je possède des dizaines de milliers de diapositives de ce pays et  ai collectionné tout ce qu’il pouvait l’être : l’art contemporain indien bien avant qu’il ne devienne coté ; l’art tribal art méconnu même par les Indiens et encore plus des collectionneurs internationaux. Enfin j’ai une belle collection d’art érotique indien. Il est encore tabou dans l’actuelle Inde post-victorienne. Ce sujet ne fait l’objet d’aucune exposition publique. C’est pourtant un axe majeur de la grande civilisation hindou. Pensez que le Kamasutra a été pensé au 6ème siècle mais l’Islam et le victorianisme ont mis sous le boisseau ce rameau central de la culture hindou.  J’ai convaincu la Pinacothèque de Paris  de réaliser une grande expo sur le Kamasutra en 2014. ¾ des objets exposés provenait de ma collection.

J’anime aussi des conférences thématiques sur les arts indiens – mais pas seulement – dans le petit salon. Je reçois 5-6 personnes et m’aide de ma collection pour dévoiler les trésors de la culture mondiale. Le programme est disponible sur notre Facebook.

Riche de tous ces trésors, la Résidence des Indes rencontre t-elle le succès ?

Je peux vous affirmer que le site de réservation Booking nous a attribué la meilleure note qui puisse être : 9,6/10. Nous sommes les N°1 sur La Rochelle. Les étrangers apprécient beaucoup le lieu, notamment les Anglais. N’oublions pas qu’ils sont à l’origine de la Route des Indes. Nous recevons 50% d’étrangers ce qui est élevé comparé aux chiffres globaux de la ville : 20% des touristes environ pour une saison touristique. Fort de ce succès, il me reste les deux derniers étages à aménager. Je sais d’ores et déjà ce qui viendra se loger dans ces espaces … nous en reparlerons très prochainement.

Propos recueillis par Cédric Chaory.

*À noter que JOG jouera le samedi 8 février à 20h 30 à la Salle des Fêtes de La Jarrie

INFORMATIONS PRATIQUES : http://laresidencedesindes.com/

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