La princesse-garçon d’Odile Grosset-Grange

THÉÂTRE – En pleine répétition à Béthune pour sa création Jimmy et ses sœurs jouée fin mai à La Coursive, Odile Grosset-Grange dévoile sa nouvelle création, conte dystopique où les petites filles, en vue d’être protégées, ont interdiction de sortir de chez elles. Mais l’une d’entre elles se voit forcer de braver l’interdit. Elle devient alors le garçon Jimmy Fisher. Une pièce hautement féministe !

Jimmy et ses sœurs, votre nouvelle pièce, aborde la question de la représentation de la fille, et plus généralement de la femme, dans la société. Une thématique qui fait forcément écho au mouvement #MeToo ?

Oui et non. Monter une production théâtrale est un processus très long. Si j’avais attendu le déclic #Metoo, ma pièce ne serait pas prête pour ce mois-ci. Cela faisait un certain temps que je me questionnais sur la représentation de la femme. À la base je suis comédienne, j’ai remarqué que les rôles pour les femmes sont peu nombreux. Au cinéma, au théâtre, en doublage, à la radio, etc. Et souvent beaucoup moins passionnant. Devenant metteure en scène, je me rends compte que les deux premières pièces que j’ai montées raconte l’histoire de petits garçons, certes accompagnés par des femmes, mais ce sont eux les héros. Je me suis dit que le théâtre jeune public était comme celui des adultes : centré sur la gente masculine. Pour cette création, j’ai lu près de 80 pièces. Certaines abordent la thématique de la violence faîte aux femmes, celle du genre mais rien qui ne parle vraiment de la représentation de la femme en tant que telle. 

N’est-il pas troublant qu’une petite fille puisse s’identifier à Harry Potter ou à un Power Ranger sans que cela n’inquiète ses parents alors qu’un garçon qui s’identifierait à une héroïne poserait problème, susciterait une inquiétude ? Avec Mike Kenny, l’auteur de Jimmy et ses sœurs, nous avons fait le pari d’intéresser un garçon à une pièce parlant de filles.

Se voir offrir un beau rôle de fille, de femme au théâtre et au cinéma est-ce toujours aussi compliqué ?

Bien sûr.Les actrices ont des beaux rôles à 20-30 ans. La quarantaine arrivant, tout se complique. Après certaines grandes comédiennes tirent leur épingle du jeu mais si vous regardez les statistiques – que je ne connais pas d’ailleurs – un comédien de 50 ans trouvera toujours des rôles de premier plan quelque soit son physique. Pour la femme, l’esthétique primera avant tout. On ne lui pardonnera pas un physique moyen. Et puis on parle de cinéma et théâtre mais dans tous les secteurs professionnels se posent la question de la représentation de la femme. S’il n’y avait que la question des comédiennes à régler, ce ne serait pas si grave mais notre société actuelle propose une place moindre pour la femme. Certes les choses bougent depuis quelques mois mais cette conscience féministe n’est pas nouvelle et j’ai quand même le sentiment qu’elle a été étouffée à un moment donné. Regardez l’Assemblée  Nationale ! Tenez, ouvrez un quotidien  et regardez au bout de combien de pages vous voyez apparaître un visage féminin. J’ai fait le test, il y a 10 jours, la première photo de femme apparaissait au bout de 7 pages – une femme militaire – puis vint une photo d’une femme revêtue d’une capuche-jihab par rapport à la polémique de Décathlon puis Marine Le Pen … Que vous dire de plus ? Par contre je vois beaucoup de femmes en maillot de bain et des publicités pour le maquillage …Virginie Despentes résume bien cela : l’industrie du cinéma est dirigée par des hommes. Les femmes réalisatrices ont des budgets moindres. De fait, la représentation des femmes est faîte par des hommes. Ce qui nous donne cette équation : les femmes sont en petite culotte, les hommes portent une Kalachnikov ! Ce n’est positif ni pour les femmes, ni pour les hommes.

Odile Grosset-Grange et Mike Kenny.

Il s’agit là de votre troisième collaboration avec cet auteur anglais …

Plus même car j’ai été assistante et comédienne pour lui avant de mettre en scène ma toute première pièce Allez, Ollie… à l’eau ! Nous nous connaissons bien effectivement. Ce qui m’attire chez lui c’est qu’il s’empare de sujet profond, grave tout en gardant quelque chose de distrayant, d’agréable à regarder, en insufflant de l’humour. Jimmy et ses soeurs est écrit comme une tragédie grecque. Tout se passe à l’intérieur d’une maison, le monde extérieur n’intervenant qu’à travers les propos que l’on y rapporte. « C’est un peu comme Racine mais avec des blagues en plus. » m’a dit Mike, non sans malice. Je lui ai passé commande de ce texte après avoir recherché la perle rare. En vain. C’était dans le courant de l’année 2017. Le mouvement #Metoo a surgi à l’automne de cette même année avec l’affaire Weinstein. De fait, ce scandale est quelque part présent dans la pièce même si ce n’était pas du tout prévu. Mike s’en est emparée à sa manière car c’était tellement présent dans les médias. Il a eu l’intelligence de créer de rôles de garçons à travers des corps de fille. Des portraits de garçons de grande beauté d’ailleurs … C’est un sujet qui m’intéresse depuis longtemps car présent dans la société depuis la Nuit des temps. J’ai sans doute ressenti que quelque chose bougeait à cet endroit au moment de me lancer dans Jimmy et ses sœurs. Cela avait aussi été le cas pour ma précédente pièce qui parlait des migrants (Le Garçon à la valise), pièce non traduite en France.

Et ce pari d’intéresser les garçons aux destins de ces demoiselles, vous semble t-il en passe d’être réussi ?

J’ai fait beaucoup de lectures de la pièce dans des classes de primaire jusqu’au lycée. Les garçons m’ont paru hyper-accrochés par Jimmy et ses sœurs. Je me souviens qu’à la fin d’une de les lectures dans un lycée, j’ai demandé aux jeunes hommes s’ils avaient réussi à s’identifier aux personnages féminins et là il y en a eu trois qui m’ont assuré que non alors que pendant la représentation ils étaient ultra-concentrés. L’idée de se projeter dans le quotidien d’une fille semble impossible pour eux.

Mike Kenny dit avoir trouvé l’inspiration dans un film français mais aussi à Kaboul ?

Oui le très beau film Mustang (2015) de Deniz Gamze Ergüven a été une de ses inspirations premières. Mais l’idée de départ est vraiment les bacha posh d’Afghanistan et du Pakistan. Ce sont des jeunes filles qui vivent dans des familles nécessiteuses et sans garçon. Certaines fillettes se doivent alors d’aider leur famille en travaillant, même sur des métiers physiques qui correspondraient plus à un homme. Elles ont un statut très particulier. Arrivée à l’âge de l’adolescence, elles réintègrent le foyer avec toutes les tâches qui incombent alors aux femmes afghanes. « Des trucs de filles » en somme avec de gros guillemets. Il y a un tas de ces adolescentes qui souhaitent redevenir une fille comme leur sœurs, d’autres gèrent ce changement de statut avec plus de difficulté car leur liberté n’est plus vraiment la même.

À La Coursive pendant la présentation de la pièce.

Jimmy est le troisième et dernier volet d’un triptyque. Votre jeune compagnie va t-elle poursuivre dans la voie du jeune public ?

J’adore le spectacle jeune public car on ne peut pas ennuyer les enfants et on peut aborder tous les sujets. Le jeune public est ouvert sur toutes les catégories sociales via les séances scolaires. Et on peut accéder facilement à des représentations tout terrain, dans des salles non équipées. Il m’arrive dans la même semaine de jouer la même pièce dans une forêt de Lozère puis d’être sur le plateau d’une Scène nationale, c’est vraiment génial ! Après sans doute qu’un jour je monterai une pièce à partir de 16 ans. Que la pièce soit pour adulte ou pas n’est pas le souci ce qui compte pour moi c’est raconter des histoires … Ce qui est sûr c’est que ma prochaine création sera jeune public. Je vais d’ailleurs travailler avec une femme : Pauline Sales.

Vous parlez de tout-terrain. Le décor de Jimmy et ses sœurs est  astucieux mais conséquent avec son imposant châssis de décor évidé. Ça va être compliqué pour le tout-terrain ?

On va créer la pièce en tout terrain à Béthune*. On se tire les cheveux par rapport à ce décor volumineux. La donne économique est forcément en jeu. Le temps de montage est réduit sur le tout-terrain. Actuellement notre décor est une maison qui mesure 7 m de large, nous sommes à la Coursive donc nous prenons de l’espace. Mais pour Béthune, nous sommes obligés de la réduire à 5m. C’est toujours une inquiétude dans les premiers temps de création toute cette logistique mais le décor est très beau et va être adapté dans une version plus économique. Sur Le garçon à la valise j’avais déjà les mêmes appréhensions à la même période de la créa’ et cela l’a fait !

Propos recueillis par Cédric Chaory.

INFORMATIONS PRATIQUES: Du 21 au 24 mai au Théâtre Verdière de La Coursive, Scène nationale.

* Le troisième spectacle de la compagnie et dernier d’une collaboration triptyque entre l’auteur Mike Kenny et Odile Grosset-Grange, Jimmy et ses soeurs, verra le jour le 26 mars 2019 en décentralisation à Lillers (62) dans le cadre de la programmation de La Comédie de Béthune – CDN.

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