La griffe ursine d’Arbo

PEINTURE – Aliénor pousse les frontières plus loin que la Charente-Maritime et vous présente Arbo, artiste – peintre parisienne. Nicolas Villodre – plume alerte que nous pouvons lire dans la presse nationale (Mouvement, DanserCanalHistorique, Ballroom) – signe l’article, premier d’une collaboration qu’Aliénor espère fructueuse et surtout curieuse.

Arbo, artiste-peintre, expression à prendre ici au féminin, gagne à être connue. Son parcours, buissonnier, ses options, singulières, son style, rigoureux contrastent avec son travail sur la saturation chromatique et sa quête de ligne pure, absolue, « chiadée », comme il lui arrive de dire. Elle passe ainsi de l’abstraction totale – ou presque – à la mise en scène de personnages aux contours nets mais au rôle pas toujours très précis. Et des silhouettes, des bonshommes, des figures ou visages infantiles à des groupes biomorphiques. Ces êtres zoomorphiques semblent droit issus des contes et des légendes du premier âge de l’humanité.

Des signes célestes, Arbo extrait maintenant, et de manière récurrente, l’ourse. La grande, celle de Callisto, et la petite. Sans parler des animaux de la ferme et des bestioles réputées sauvages, qu’elle hybride aux humanoïdes. Les créatures anthropoïdes d’Arbo montraient, depuis lurette, le bout de leur museau dans son musée imagé. Elles se sont métamorphosées avec le temps : le souriceau s’est, mine de rien, peu à peu, peu ou prou, mué en ourson. Ne revenons pas ici sur les sources d’inspiration de l’artiste, qui vont du futurisme d’un Boccioni et de son Homme en mouvement en volume au cubisme revu et corrigé par Archipenko, en passant par le suprématisme malévitchéen, une fine analyse personnelle du mouvement et de l’impondérable – du pas de loup et de la patte de velours – que ce soit des acteurs du Nô, des guerriers-danseurs Aïnous ou des lutteurs de Sumo. Le tout illustré au moyen des aplats et des cernes bien noirs caractéristiques de la ligne dite « clair ». Sans la moindre trace de coulure ou de repentir, façon Léger, Hergé ou Benjamin Rabier.

Inutile d’insister sur la maîtrise technique de l’artiste, picturalement et graphiquement parlant. Son soin maniaque apporté aux courbures ainsi qu’aux étonnantes discontinuités linéaires l’apparenterait à un Roy Lichtenstein ou à un Valerio Adami, plus qu’à un Keith Haring, auquel, à première vue, on serait tenté de l’associer. Une note d’intention d’Arbo fait allusion à une conscience écologique – nichée à l’époque antédiluvienne dans un pli du cerveau reptilien –, à l’animisme et au chamanisme, dont on garde la nostalgie, qui, loin d’entraver la créativité, la débrident. La régression (fantasme d’un âge d’or de l’enfance) est symbolisé par tel ou tel élément de décor des vues en coupe de maisons de poupées. Ces représentations d’un monde utopique, d’un cocon de poupons, d’une ménagerie peuplée de peluches et de Teddy Bears, peuvent désarçonner. Loin d’être inquiétantes, elles sont apaisantes. Arbo vénère autant le plantigrade que les artistes qui en ont traité avant elle, à commencer ou à finir par Pompon, sculpteur minimaliste auquel elle rend hommage dans plusieurs toiles. Elle inscrit cette démarche particulière dans ce qu’elle appelle le « courant oursoniste », autant pour sa thématique ou pour sa problématique qui trouvent, s’il le fallait le soutien des thèses emblématiques de Michel Pastoureau, que pour le legs d’artistes auxquels, on l’aura compris, elle voue également un culte.

Nicolas Villodre