Julie Deliquet: repas de famille infernal.

THÉÂTRE – Alors qu’elle vient de signer un « Fanny et Alexandre » il y a 2 jours pour la Comédie Française, Julie Deliquet, artiste associée à La Coursive, a impressionné avec son « Nous sommes seuls maintenant », un tantinet bavard mais incroyablement interprété.

Voilà donc la dernière marotte de François et Françoise, couple bobo parisien, ex-soixante-huitards rangés des camions : s’offrir une maison de campagne défraîchie en plein cœur du Marais poitevin et se ré-inventer néo-ruraux, tous les week-ends loin du périph’ asphyxié. Leur nouvel « eldorado », il le présente à l’occasion d’un dîner en famille, n’oubliant pas de convier ce brave producteur de lait qui habite tout à côté. On rit beaucoup, on  boit beaucoup, et pas que de l’eau… On parle de tout et de rien. Et comme la mirabelle a tendance à délier les langues, certaines vérités déjà apparaissent. Lentement, sûrement puis de manière bien plus tragique, deux ans plus tard à l’occasion d’un nouveau dîner où s’invitent de nouveaux personnages.

D’abord on concède, à demi-mot, que cette masure, froide, qui baigne dans son jus, n’est pas forcément une affaire. Ces réserves émanent de la sœur cadette de Françoise et du père. Quant à la fille du couple – Bulle – à quelques mois de passer son bac, elle rechigne à s’installer à la « campagne ». De ces considérations somme toutes sans importance, la discussion, repas de famille bien arrosé oblige, glisse vers des sorties socio-politiques méprisantes puis des reproches familiaux bien plus assassins. Chacun en prendra pour son grade. C’est la fête de trop… faite, défaite et ça jusqu’au fiasco !

Nous sommes seuls maintenant est une grande pièce chorale en forme de portrait de famille des années 90, troisième volet d’un triptyque composé de La Noce de Bertolt Brecht transposée en mariage des années 70 et Derniers remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce pour les années 80. Tableau bien senti d’une époque, pétrie de liberté et de contradictions, on y devine les révolutionnaires d’hier refusant l’idée de vieillir malgré les utopies envolées. Génération qui a tout eu et qui ne lâchera rien, pas même à ses gosses.

Avant d’être livrées au plateau, les créations d’In Vitro – dirigée par la jeune metteure en scène Julie Deliquet, artiste associée de La Coursive – se frottent au réel au cours de longues improvisations. Cette recherche d’une captation du vivant est un outil idéal pour s’approprier l’espace théâtral et réduire à néant le quatrième mur : comédien, personnage et improvisation fusionnent. Au plateau de Nous sommes seuls maintenant, la méthode fait mouche – même si on note une bonne demi-heure de bavardage qui patine en milieu de pièce. Avec sa grande table pour y asseoir toute cette familia, quelques bouteilles de vin et d’eau, 3 quignons de pain et un buffet kitsch pour seul décor, Nous sommes seuls maintenant décape méchamment les liens sacrés de la famille. La table, objet basique et témoin de tant de déchirements. Ne s’est-elle toujours pas bien prêtée aux règlements de comptes ? Et sur le thème du repas de famille qui dégénère, théâtre et cinéma ont excellé. En y réunissant les archétypes du bobo, paysan, prof, de l’agent immobilier de droite ou encore du camarade à l’accent espagnol, Julie Deliquet signe une création collective où chaque comédien excelle. Incontestablement elle intègre avec son collectif ce qui compte dans la scène théâtrale française bouillonnante : Muriel Sapinho, Thomas Jolly, Anne Barbot, Jean Bellorini, Jeanne Campbel, Benjamin Porrée, Julien Gosselin… Le Français ne s’y est pas trompé en lui demandant de signer ces derniers jours un Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman. Une histoire de famille, toujours et encore.

Cédric Chaory.

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