Josef Albers: Des goûts et des couleurs

BEAUX-ARTS – Hazan sort ces jours-ci, dans sa collection Les Incontournables, une nouvelle édition de l’ouvrage de Josef Albers (1888-1976) devenu classique, L’interaction des couleurs qui fut publiée en 1963. Il s’agit d’une méthode d’apprentissage destinée à faire comprendre les lois de la couleur aux enseignants et étudiants en art, mise au point au Bauhaus dès l’ouverture de cette école d’avant-garde, en 1919, par Johannes Itten, dont l’auteur fut l’un des élèves.

Avec l’arrivée des nazis au pouvoir, une grande partie des membres du Bauhaus s’exila aux États-Unis où fut transmis leur savoir, aussi bien dans le cadre du Black Mountain College, en Caroline du Nord, que du New Bauhaus, institut de design créé par la suite à Chicago.

L’analyse des couleurs était à Weimar un des cours préliminaires suivis d’office par les élèves en arts plastiques et arts appliqués. Erna Niemeyer, la future Ré Soupault, qui épousa le co-auteur des Champs magnétiques évoqua pour nous l’importance à ses yeux de sa formation auprès de son maître Johannes Itten (et égratigna au passage un prof comme László Moholy-Nagy). Itten s’inspira naturellement des théories scientifiques de Goethe. Le Bauhaus, école pratique, appliqua idées, exercices et expériences à des champs très divers : la peinture, naturellement, mais aussi la modulation de lumières colorées (le photon étant appelé à remplacer le pigment, d’après Moholy), que ce soit pour l’art cinétique ou celui de la scène (une filiation pourrait être établie entre une Loïe Fuller et un Bob Wilson qui passerait par Ludwig Hirschfeld Mack, Kurt Schferdtfeger, Gertrud Grunow et Oskar Schlemmer), l’imprimerie (l’école édita nombre d’ouvrages révolutionnant typographie, maquette et contrastes chromatiques), l’art textile, le mobilier, etc. Albers considère que l’étude des couleurs, par des élèves ou par nous, lecteurs profanes, « enrichira notre vision du monde, et de nous-mêmes. »

L’ouvrage, traduit de l’américain, est divisé en vingt-six chapitres déclinant les caractéristiques de la couleur, les différentes approches expérimentales du domaine, ses interactions, les jeux optiques, illusions, effets, mélanges additifs et soustractifs, juxtapositions, intensités, vibrations, etc. Dans son avant-propos, le spécialiste de Josef Abers, Nicholas Fox Weber, cite une phrase de Ruskin expliquant son approche de la couleur : « Des centaines de personnes peuvent parler, mais une seule est capable de penser. Des milliers de personnes peuvent penser, mais une seule est capable de voir. »  Dans son introduction, Albers nous met tout de suite en garde : « une couleur n’est presque jamais vue telle qu’elle est réellement – telle qu’elle est physiquement. » De ce fait, la couleur est selon lui « le moyen d’expression artistique le plus relatif. » En d’autres termes, elle « trompe continuellement. » Albers se propose d’inverser l’ordre habituel qui va de la théorie à la pratique, donc de commencer son étude par la pratique et non, comme il était d’usage, par les lois de l’optique, les propriétés de la lumière telles que les longueurs d’onde et la « physiologie de la vision. »

Une couleur comme le rouge sera différente suivant les individus, y compris le rouge de l’étiquette du Coca-Cola, qui est le même dans tous les pays ! Pour ce qui est de la couleur tout au moins, Albers observe que « la mémoire visuelle est très pauvre en comparaison de notre mémoire auditive. » Par ailleurs, « les couleurs se présentent en flux continus », en conséquence de quoi, « pour la lecture de la couleur – comme le réclamait Kandinsky pour la lecture de l’art –, ce n’est pas le quoi qui importe mais le comment. » Comme Matisse, Albers préconise l’usage du papier de couleur qu’il dit préférer à celui de la peinture, étant meilleur marché d’après lui et offrant une large gamme de nuances quel que soit le système choisi (celui de Munsell ou d’Ostwald ; le système Pantone étant apparu plus tard, au moment même de la publication de L’interaction des couleurs). Le manuel passe en revue les exercices de mélanges, de ressemblances, de contrastes, de gradations de valeurs et de teintes, d’additions et de soustractions, de transparences, d’intersections, de frontières, de contours, de températures, de fonds, de formes, de transformations, d’intervalles, d’effets, de lois psychophysiologiques. Le livre s’achève sur une série d’études libres et sur un hommage aux maîtres, à Van Gogh, à Daumier, à Matisse. Et à Goethe, cela va de soi.

Nicolas Villodre

INFORMATIONS PRATIQUES : https://www.editions-hazan.fr/livre/linteraction-des-couleurs-9782754111980