Jean du Voyage ou l’électro-monde.

MUSIQUE – À l’occasion de la parution de son nouvel EP Namaskar, le rochelais Jean du Voyage nous parle de sa rencontre avec le musicien V. Soundara Rajan, de l’Inde, du milieu electro, de La Rochelle …

Dans une quinzaine de jours sort votre nouvel EP Namaskar. Que signifie ce mot ?

Namaskar est un mot sanskrit dérivé d’un autre mot sanskrit Namaha , qui veut dire honorer. Comme Namasté, Namaskar est une forme de salutation mais avec une dimension spirituelle en plus. Il renvoie littéralement à cet instant où deux personnes entrent en contact et rendent honneur à leurs âmes respectives, une façon de dire « on met de coté nos égos le temps de se saluer et de se rencontrer ». Ce titre est aussi une façon de saluer ma rencontre avec le musicien indien V. Soundara Rajan, comme un témoignage de cette rencontre musicale. On peut y voir une symbolique mystique mais après c’est à chaque auditeur de se faire sa propre interprétation.

On s’étonne que vous sortiez un EP et non pas un album comme précédemment avec Mantra. Pourquoi ?

Effectivement cet EP contient 5 titres dont 4 titres co-écrits avec Sounder, surnom de V. Soundara Rajan. Un autre est une collaboration avec Pierre Harmegnies. C’est le résultat de notre travail même si nous en avons réalisé bien plus de titres que je n’ai pas forcément retenus pour une question d’unité. S’il y a avait eu 10-12 morceaux, cohérents artistiquement, nous aurions pu réaliser un album. Pour moi un album permet de présenter différentes facettes, une vision, un spectre plus large de son univers artistique mais l’enjeu n’est pas celui-ci avec Namaskar. Il s’agit en tous les cas de mettre en valeur les musiciens avec qui j’ai réalisé ces morceaux.

D’ailleurs j’en profite pour remercier Sly2 pour sa magnifique illustration réalisée à l’aquarelle, sa sensibilité et sa poésie me touche et c’est toujours une belle surprise de découvrir ce que ma musique lui inspire.

Comment s’est déroulée votre rencontre avec ce grand musicien indien qu’est Sounder ?

En Inde. Dans un premier temps je suis parti sur ce continent pour une tournée de 5 semaines traversant 8 villes différentes. J’y ai rencontré bon nombre de musiciens traditionnels dans les villes où je faisais des concerts et des ateliers d’initiation aux scratch. Il s’avère que Sounder est un des premiers musiciens que j’ai rencontré. À Trivandrum la capitale du Kerala. J’ai découvert son instrument la Veena, plus précisément Saraswathi Veena. Dans l’hindouisme, Saraswathi est la déesse de la sagesse, de la connaissance, de la musique et des arts. Elle est toujours représentée avec cet instrument. Pour Sounder la relation entre l’art et le divin est évidente. Il est entièrement dévoué à son art et à son instrument. Il pratique du matin au soir depuis plus de 30 ans et a toujours cherché à apprendre d’avantage, sa curiosité et sa sensibilité m’ont vraiment marqué. Le jeu le plus technique sera toujours exécuté par lui avec un grand sourire, c’est assez impressionnant de voir l’exigence que demande cet instrument. Cela nécessite une très grande concentration. Subtile, très précise mais qui autorise aussi l’improvisation. Sounder est influencé principalement par la musique carnatique, la musique classique traditionnelle originaire du sud de l’Inde. Je l’ai vu en concert en formation classique, ça m’a scotché. Le lendemain, il est venu à mon concert. C’était la première fois qu’il voyait du scratch et entendait mes compositions, il était intrigué par ces nouvelles sonorités.

Comment en êtes-vous venus à enregistrer cet EP ?

Dans un second temps, Sounder est venu à La Rochelle. Ce projet d’échange culturel, monté grâce à de nombreux partenaires – le Centre Intermondes, La Sirène, les Alliances Françaises de Pondichéry et de Trivandrum, la convention de La Ville de La Rochelle et l’Institut Français, que je tiens encore à remercier – prévoyait de faire venir un musicien indien rencontré durant mon périple. Quand j’ai voulu choisir l’artiste en question, ce n’était pas évident car j’ai rencontré d’excellents musiciens. J’ai choisi Sounder  – qui ne parle pratiquement qu’en Malayalam – car j’ai senti une vraie connexion, c’était celui qui m’avait le plus touché. Poussé par son entourage et certains de ses élèves, il a décidé de tenter cette aventure, en terre inconnue. Il avait déjà visité l’Europe il y a une quinzaine d’années à l’occasion d’une tournée mais c’était la première fois en France. Ensemble, à La Rochelle, nous avions une semaine pour composer de la musique jouée ensuite lors de siestes électroniques dans la tour Saint-Nicolas et pour la première partie de Chinese Man à La Sirène. C’est un sacré défi mais il s’avère que la magie a opéré directement.

Quelle est l’origine de votre univers musical, ce mélange de sonorités ethniques et de rythmiques contemporaines ?

J’ai toujours été curieux, je me définis comme un explorateur sonore. Mon oreille s’est développée au fur et à mesure de ces découvertes. Au bout d’un moment j’ai voulu façonner ma matière première sonore comme un peintre créerait ses propres pigments. Ma recherche m’a emmené vers divers sonorités aussi bien traditionnelles qu’électroniques. S’est posée ensuite la question de comment façonner le son, comment enregistrer les instruments, structurer et finaliser un morceau ? En revenant d’Inde – un voyage qui fut particulièrement marquant – j’ai ramené 8-9 instruments de différentes régions, découverts principalement grâce à des musiciens. Ces instruments nourrissent ma curiosité et mon envie de créer du son. Je ne les maitrise pas nécessairement mais j’apprends à les utiliser à ma façon pour rajouter des épices à me compositions. Récemment je me suis attelé à l’apprentissage du pandeiro et du saz. Je regarde des vidéos en brésiliens et en turque pour m’imprégner des rythmes, des mélodies et des techniques de jeu. J’ai toujours été fasciné par la musique et les sonorités d’ailleurs. Je ne suis pas bon instrumentiste donc parfois je vais chercher l’accident. Je cherche les idées, les enregistre, parfois mal, et en les retravaillant cela peut emmener sur une autre idée plus intéressante.

Votre musique est surtout downtempo. Ne souhaitez-vous pas, un jour, signer un hit pour dancefloor ?

Je ne sais pas comment me définir musicalement, d’ailleurs j’ai l’impression que personne n’est unanime sur mon univers, chacun l’interprète à sa façon. Je suis certes assimilé à la scène DJ même si je m’estime avant tout musicien. Un hit pour dancefloor je voyais bien l’idée mais cela ne me tente pas. Ma priorité est de créer une musique sensible avec laquelle je suis en phase. J’ai cette chance de vivre de ma passion et de faire ce que j’aime artistiquement c’est le plus important à mes yeux.

Tu as d’ailleurs changé de label récemment …

Oui je viens de signer avec Banzaï Lab, basé à Bordeaux. Auparavant j’ai sorti The Closest EP et Mantra avec Jarring Effects (Lyon), Rise & Appears avec Project Mooncircle (Berlin) et One Seed EP avec Blackelk Recordings (Perpignan).

La scène electro en Nouvelle-Aquitaine se porte t-elle bien ?

Tout dépend de ce qu’on entend par scène. Un public de 100 personnes, de 1 000 personnes ? Certains musiciens locaux arrivent à fédérer, à faire venir le public aux concerts… ça existe même si la réalité n’est pas évidente pour les projets en développement, tout comme certains projets professionnels d’ailleurs. Il y a des lieux de diffusion en Nouvelle-Aquitaine. À La Rochelle, c’est plus confiné. C’est un roulement de lieux, les scènes se portent bien tant qu’il y a des programmateurs et un public qui les soutiennent. Clairement, nous les musiciens, avons besoin de scène. L’implantation de La Sirène a beaucoup changé la donne et permis d’avoir un lieu dédié aux musiques actuelles. Ils m’ont proposé leur accompagnement et me soutiennent depuis de nombreuses années. David Fourrier , directeur de cette SMAC (scène de musiques actuelles – NDLR) m’a tendu la main en me programmant plusieurs fois pour des DJ sets puis il a eu cette curiosité de me demander si je produisais des morceaux. Je lui ai fait écouté des maquettes et de fil en aiguille, il m’a proposé son soutien. Cette rencontre a été marquante, elle m’a aidé à prendre confiance en mon projet et le développer dans un cadre professionnel.

Après le Museum de La Rochelle, votre nouveau clip se déroule au sein de la tour Saint-Nicolas. Que pensez-vous de cette ville ?

Je suis de Nantes. Une partie de ma scolarité de lycéen a été faîte à La Rochelle. C’est un luxe de vivre ici. J’aime cette ville à taille humaine, en bord de mer, que l’on traverse à vélo … J’aime son côté tranquille et le fait que ce soit aussi un port, un lieu d’escale, il y a beaucoup de passages et de tous horizons.

Vous signez également des musiques pour des compagnies de danse. Notamment hip hop, récemment d’ailleurs avec la compagnie rochefortaise Pyramid. Un exercice de style ?

Oui j’ai collaboré avec la compagnie Pyramid pour leur pièce Sur le fil (2018), il m’ont contacté pour composer plusieurs morceaux pour leur dernière création, c’était la première fois que je travaillais avec ce collectif et je suis content d’avoir participé à la musique de ce spectacle. Le thème de l’attente était particulièrement intéressant à traiter musicalement.

Pour Art Move Concept, dirigé par Soria Rem et Mehdi Ouachek, j’ai signé des musiques d’Exit (2017) et de Fli (2018). « Fli » est un personnage lunaire à la fois tendre et déjanté, un spectacle pour les petits qui rêvent en grand, et les grands qui souhaitent retrouver le petit en eux. Ce couple de danseurs a un univers imaginaire qui m’inspire musicalement, il est influencé par la danse Hip-Hop et contemporaine, des arts du cirque et du cinéma muet. Cette dernière création sera diffusée dans le cadre du festival Shake La Rochelle en novembre prochain.

Kevin Mischel m’a également sollicité pour sa performance avec Simhamed Benhalima et Kevin Bago pour la maison Christian Louboutin à la salle de l’Oratoire du Louvre. La danse m’inspire particulièrement c’est un prolongement de la musique, ces deux disciplines ont un lien très fort et c’est toujours une belle surprise de redécouvrir ma musique à travers l’interprétation et les mouvements des danseurs. J’ai la chance d’être contacté par des chorégraphes respectueux de mon travail et qui me font confiance, cela me permet d’explorer de nouveaux sentiers et de faire des propositions originales.

Prochaine scène à La Rochelle ?

Le 25 mai, il y aura une release party, l’endroit est encore secret et sera dévoilé bientôt. Soyez aux aguets car il n’y aura pas de places pour tout le monde.

Propos recueillis par Cédric Chaory.

Le lien de précommande du vinyle et digital : http://bit.ly/JeanduVoyageNamaskarEP

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Visuel de Une: ©Julien Branco

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