Interview de Franck Becker: les 77 rendez-vous immanquables de La Coursive

PRÉSENTATION DE SAISON – Pour sa troisième année à la tête de La Coursive, Franck Becker persiste et signe en renouvellement en profondeur la programmation de la Scène nationale rochelaise. Ce qui semble réjouir les spectateurs qui n’ont jamais été aussi nombreux. Entretien au long cours.

Franck Becker ©DR

Comment se porte La Coursive post-confinement ?

La période est compliquée à traverser pour nous aussi mais La Coursive reste vaillante et mobilisée pour préparer l’avenir. Toutefois, fermer les portes du théâtre pour une durée indéterminée a été quelque chose de totalement inédit et brutal pour nous, comme pour d’autres établissements. Dans notre métier, même durant les guerres, notamment la Seconde Guerre mondiale, les théâtres sont restés ouverts. On en a même fait des chefs d’œuvres cinématographiques comme Le dernier métro de François Truffaut.

Cette crise est certainement plus éprouvante à vivre pour les artistes et les techniciens intermittents, qui doivent assumer de plein fouet la baisse d’activité de notre réseau. Pour sa part, La Coursive a reçu très vite le soutien de ses partenaires publics, qui lui ont garanti la totalité de leurs subventions 2020. Un signe de solidarité méritoire et rassurant.

Témoigner rapidement et concrètement de notre solidarité aux compagnies déprogrammées sur la période mars à juin 2020 a été notre priorité. Nous avons annulé 22 spectacles. Mais nous avons pu en reporter 19 au final sur la saison 20/21. C’est à la fois une bonne nouvelle car cela permet de garantir à toutes ces compagnies les contrats que nous devions signer avec elles. Par ailleurs, ces spectacles étaient quasi-tous complets. Il y a une vraie curiosité pour ces propositions artistiques. Cela aurait été frustrant pour le public, en attente de ces rendez-vous, de ne pas les voir menés à terme.

De fait, cette saison, nous avons eu à cœur de construire une programmation qui permette de soutenir au mieux les compagnies. Cela passe par ces reports privilégiés, par le maintien d’une politique de co-productions ambitieuse (soit 8 l’année prochaine). Il s’agit aussi de soutenir un maximum de spectacles en création cette saison (25 au total sur un total de 77), afin de leur permettre d’exister et de trouver de la visibilité professionnelle, en vue d’une diffusion ultérieure sur la saison 21-22.

Nous aurons 5 résidences qui donneront lieu à 4 créations dont au moins 3 de nos artistes associés Amandine Meyer, Vilama Pons et Tsirihaka Harrivel et Marion Muzac. 2 projets de compagnies rochelaises sont également soutenus : ceux d’Odile Grosset-Grange et Sine Qua Non art qui répéteront dans nos murs rochelais et/ou rochefortais.

Il faut aussi noter notre mission de soutien à la création régionale : 7 ensembles et compagnies régionaux sont présents dans la saison. Et même des questions se posent encore à ce jour sur la capacité des artistes étrangers à sortir de leur pays pour nous rejoindre, il m’a semblé important de continuer à être présent à cet endroit là de nos missions. D’un point de vue artistique mais aussi de solidarité avec des compagnies étrangères qui jouent leur survie sur des tournées européennes. C’est le cas par exemple du Cirque Mandingue de Guinée ou de la chorégraphe Lia Rodriguez. Elle sera portée par les 8 scènes nationales de la Nouvelle-Aquitaine. La Coursive accueille cette année son Furia. Lia est une excellente chorégraphe et une femme engagée qui fait un travail énorme dans la favela de Maré pour la danse et pour ses concitoyens avec son centre de formation et sa compagnie professionnelle. Dans le Brésil de Jair Bolsonaro, il est d’autant plus primordial  de la soutenir.

Qu’en est-il au final de la saison 19/20 ?

Si cette saison avait pu être menée à son terme normalement, elle aurait été la deuxième meilleure saison de ces dix dernières années en terme de nombre d’abonnés, d’adhérents et de spectateurs. C’est un résultat très encourageant, qui démontre que le public adhère au projet artistique de La Coursive qui se met en place depuis deux saisons. Clairement, il adhère à ce renouvellement des esthétiques défendues dans la maison, aux compagnies qui y sont programmées. Quasiment 50% des équipes artistiques programmées ces deux dernières années l’ont été pour la première fois à La Coursive. Je pense que de manière pointilliste, à travers les échanges que j’ai avec le public, cette nouveauté répond à une attente et elle est amplement satisfaite.

Les propositions hors-les-murs sont aussi vécues comme une nouveauté enthousiasmante pour le public. Elles permettent par ailleurs la rencontre de nouveaux spectateurs.

A l’occasion de la campagne d’abonnements de septembre dernier, nous avons battu le record de la file d’attente la plus longue sur le vieux port ! Le constat témoigne de l’attractivité constante de la programmation de La Coursive. Mais aussi de la nécessité d’adapter notre organisation sur cette période et de la rendre plus confortable à vivre pour les spectateurs et pour notre équipe.

Nous allons reformer progressivement notre fonctionnement sur ce point précis. Les règles sanitaires vont aussi nous obliger à réinventer notre rapport au public sur ce genre de rendez-vous. Par le biais d’abonnements web, nous allons apporter plus d’efficacité et d’ergonomie.

Quel merveilleux cadeau que de programmer deux pièces du talentueux duo Valérie Lesort – Christian Hecq. Comment vous-y êtes vous pris ?

J’avais programmé 20 000 lieux sous les mers dans le précédent théâtre que je dirigeais, dans le cadre de ma dernière programmation là-bas. A mon arrivée à La Coursive, je souhaitais le programmer à nouveau mais il ne tournait plus ! Mais, fort heureusement, la Comédie Française a eu la judicieuse idée de le remettre sur les routes la saison prochaine. Je n’ai pas hésité un instant à prendre date. C’est une petite merveille en matière de manipulation marionnettique. Une très belle adaptation.

Dans le même temps, ces derniers mois, je suis allé découvrir La Mouche qui est aussi une belle réussite. Cela fait donc un joli doublé pour La Coursive : avec un grand classique de la littérature d’un côté et de l’autre une création très originale, dont la construction dramaturgique est composée à la fois de la nouvelle qui a inspiré David Cronenberg pour son film et d’une référence plus décalée : un reportage « mythique » de l’émission Striptease , où l’on découvre un vieux garçon qui construit une soucoupe volante dans le jardin de sa mère. Le personnage joué par Christian Hecq a décidé de construire une machine à téléportation dans le fond de jardin de sa mère. Un jour, une mouche entre dans la machine en même temps que l’hurluberlu. Tout va être alors perturbé. C’est une pièce burlesque et fantastique à la fois. Elle a remporté 3 Molière dont celui du meilleur comédien pour Hecq et de la meilleure comédienne pour l’épatante Christine Murillo.

L’Amour vainqueur – Olivier Py

Je note la venue d’Olivier Py …

Oui avec son Amour vainqueur qui a été salué par le public, les critiques et la profession l’été dernier à sa création à Avignon. Il s’intéresse là au théâtre jeune public. D’une manière récurrente il revient à Grimm, cette fois-ci en l’adaptant à la fois sur le mode « théâtre de tréteaux » où tout se fait à vue – avec un jeu de théâtre dans le théâtre très intéressant – et sur le mode réjouissant de l’opérette. Il a écrit toutes les musiques de cette opérette. On le savait bon chanteur notamment dans Miss Knife, et il nous étonne encore …

Du coup cette création est une belle synthèse de toutes ses expériences. La distribution y très pertinente et brillante. Le décor est d’ailleurs un personnage à part entière. Avec ce code couleur noir et blanc, ce gimmick scénographique de la guirlande d’ampoules qui fait penser au cabaret à la Broadway, voire à la scène expressionniste allemande des années 30, L’Amour vainqueur est une réussite.

Mohamed El Khatib est à nouveau présent en cette saison. Un artiste-maison en devenir ?

Depuis plusieurs années, je suis avec attention l’actualité de la création de ce qu’on appelle le théâtre-documentaire. À mon arrivée à La Coursive, j’avais en tête, dans le cadre du concept que j’ai posé avec nos Avis Temps Fête, de consacrer un temps fort à cette thématique. Cela nécessite de réunir 4-5 propositions artistiques sur un fil rouge, que ces pièces tournent au même moment toutes ensembles. Bref c’est laborieux … et là contre toute attente j’ai réussi à construire cet Avis de Temps Fête où j’ai proposé à Mohamed El Khatid, un des metteurs en scène les plus marquants dans cette démarche là, de revenir à La Rochelle. Je suis très heureux de pouvoir proposer cette belle sélection de propositions sur ce thème au public de La Coursive. Notamment du fait de sa dimension internationale exceptionnelle avec : Stephane Kaegi pour la Suisse et l’Allemagne (Nachclass), le Collectif bruxellois Berlin (True Copy sur l’histoire du plus grand faussaire de l’histoire de l’art) et de la metteure en scène brésilienne Christiane Jatahy à la démarche très originale.

Pour revenir à Mohamed El Khatid, il présentera sa nouvelle création Boule à neige. Il a fait appel à Patrick Boucheron qui va l’aider à disséquer l’histoire de cet objet un peu kitsch, qui dit beaucoup de ce que peut être le rapport de nos sociétés à la valeur artistique des objets. Qu’est-ce qui fait qu’une chose est belle ou kitsch ? Commet ces jugements évoluent avec le temps ? On le sait peu mais les boules à neige ont leurs grands collectionneurs, que Mohamed El Khatib a rencontrés et qui lui ont raconté plein d’anecdotes sur leur passion.

La programmation danse m’apparaît très contemporaine. Est-ce là une prise de risque ?

Tout est relatif ! Nous programmons aussi plusieurs rendez-vous avec de grands ballets, y compris une Belle au bois dormant avec pointes et tutus ! Ceci étant, cette programmation danse contemporaine me semble en effet réserver de nombreuses belles surprises et découvertes au public.

Cette saison on retrouvera des pièces non jouées pour cause de Covid-19 : Gravité d’Angelin Preljocaj, Hora d’Ohad Naharin peu présenté en France … Côté classique le Ballet de Genève et donc La Belle au Bois Dormant, pièce qui en son temps a été une vraie révolution dans la danse classique.

Il est vrai qu’à côté de ces pièces plus repérées, La Coursive soutiendra aussi des aventures plus contemporaines comme celles de Marion Muzac ou de Sine Qua Non Art. Sans oublier les propositions iconoclastes d’un Olivier Dubois. Il m’apparaît aussi important de faire découvrir au public Marco Da Silva Ferreira ou la pièce jeune public exigeante de Gaëlle Bourges (Revoir Lascaux).

J’insiste aussi sur la venue d’Anne Teresa De Keersmaeker avec The Goldberg Variations, BWV 988 qui fait partie du troisième Avis de Temps Fête de la saison dédié à Jean-Sebastien Bach. Elle sera elle-même sur scène, en solo, un spectacle qu’elle vient de créer cet été.

Blindman

Parlez-nous de ce Temps Fête autour de Bach.

Je suis également très enthousiaste à l’idée de proposer cet Avis de Temps Fête car les propositions artistiques y sont de haut niveau avec par exemple la venue de l’Akademie für Alte Musik Berlin qui est un des ensembles classiques européens les plus réputés notamment sur le répertoire de Bach. Il interprétera la totalité de ses Concertos brandebourgeois.

Blindman, ensemble belge décalé, réinterprètera, lui, à partir d’un quintet de saxophones les pièces pour orgue du musicien.

La chanteuse Jeanne Added sera de retour en terre rochelaise. Qu’est-ce que son Both Sides ?

C’est une sorte de relecture de son répertoire le plus récent mais avec une vraie volonté de mise en scène particulière, en bi-frontal. 150 spectateurs seront assis dans des gradins sur la scène, en plus de ceux installés plus classiquement dans la salle. Elle jouera de cette double dimension avec une mise en lumière précise et soignée, aidée d’un travail sur le son très complexe pour qu’il soit diffusé de toutes parts. La proximité avec le public promet un beau moment de partage musical.

Qu’en est-il d’Un jardin de silence ?

Là encore il s’agit d’un concert mis en scène. À la base c’est une rencontre entre Thomas Jolly accueilli avec Thyeste à La Coursive il y a un an et depuis devenu directeur du CDN d’Angers – et la chanteuse Raphaële Lannadère aka L qui a une passion pour la chanteuse Barbara. Ensemble ils ont concocté une sorte de portrait intimiste de Barbara qui s’appuie sur son répertoire – pas forcément le plus connu – et de nombreuses interviews reconstituées en une trame dramaturgique. Thomas Jolly y jouera le rôle d’un journaliste.

D’autres rendez-vous immanquables sur la saison ?

De nombreux oui ! Nous ouvrons la saison avec une pièce du Cirque Trotolla : Campana. Cette compagnie est une des plus illustres dans son domaine et je me félicite que nous lui offrions cette saison l’occasion de présenter son travail pour la première fois à La Rochelle. Il s’agit d’un duo d’acrobates-porteurs et clowns composé du duo Titoune et Bonaventure Gaçon. La poésie, l’humour et les performances de cette création sont merveilleux. Y compris l’atmosphère de leur joli chapiteau. Le clou du spectacle va en étonner plus d’un !

J’attire aussi l’attention de vos lecteurs sur le Focus Jazz Baltic, autour des musiciens jazz des pays du Nord. C’est concocté en partenariat avec La Rochelle Jazz festival, anciennement Jazz entre les deux tours. Vous y entendrez des pointures comme Lars Danielsson, Rymden et le duo Bremer-Mcoy !

Enfin Royan, seule en scène où s’illustrera Nicole Garcia sur un texte de Marie Ndiaye rédigé spécialement pour la comédienne. C’est l’histoire d’une professeure de français qui habite Royan et  qui, rentrant chez elle, est stoppée dans son élan car elle devine sur son pallier la présence d’un couple qui s’avère être les parents d’une jeune fille, ancienne élève qui s’est suicidée par défenestration au lycée. Ce monologue introspectif et sensible est mis en scène par Frédéric Bélier-Garcia.

Autres têtes d’affiche dans des pièces de grande tenue : Jacques Weber dans Le Roi Lear mise en scène par Georges Lavaudant et Denis Podalydès dans La disparition du paysage par Aurélien Bory, circassien de talent qui a conçu une scénographie très impressionnante.

Propos recueillis par Cédric Chaory.

Ouverture des abonnements sur Internet : le jeudi 3 septembre et sur rendez-vous à partir du lundi 7 septembre.

Visuel de Une : ©Maia Flore / Agence Vu