Hôtel Problemski : play it again Martine

THÉÂTRE – En pleine répétition d’Hôtel Problemski, sa prochaine création, la metteure en scène Martine Fontanille reçoit Aliénor à La Fabrique du Vélodrome. Pour y parler de la crise migratoire, de son amour de la littérature, du théâtre à l’heure du dé-confinement. Entre menues inquiétudes et immenses espoirs.

Quand avez-vous découvert Hôtel Problemski de Dimitri Verhulst ?

C’est sur France Culture que j’ai entendu parlé pour la première fois de ce texte paru en 2005 en France. À l’antenne les chroniqueurs louangeaient ce roman qui aborde la question des migrants. Ils  étaient tous d’accord sur la qualité du texte. Sa gravité mais aussi sa drôlerie. Je me suis dit « Une unanimité ? Y’a embrouille, il me faut le lire ». La thématique-même du roman – sur les centres de demandeur d’asile – m’intéressait depuis pas mal d’années, j’ai donc lu Hôtel Problemski et effectivement je l’ai trouvé très brillant. C’est un texte très humain, très féroce aussi. Nous ne sommes pas dans l’angélisme, ni le misérabilisme. Au terme de la lecture, j’ai tout de suite senti que je voulais m’en saisir pour le mettre en scène et je me suis dit  « non je ne vais pas encore faire du théâtre avec un texte qui n’est pas fait pour le théâtre. » J’ai abandonné l’idée un temps pour y revenir encore plus vite. J’ai donc adapté le texte en 2010. Enfin par adaptation, je veux dire que j’ai gardé le chapitrage du livre,  mais j’ ai fait de nombreuses coupes sinon quoi le spectacle aurait fait 3 heures.

Cette adaptation vous mettait en scène. Vous aviez alors pris une liberté avec le texte qui narre le quotidien d’un homme – clandestin – dans l’univers d’un camp de demandeurs d’asile. Pourquoi cette féminisation de l’œuvre ?

Effectivement à l’époque, je souhaitais rendre compte de la lecture de ce texte avec ma sensibilité de femme. Qu’une femme puisse dire ces mots – crus, violents mais aussi parfois terriblement drôles – permettait de créer un décalage à la violence des faits et renforçait le côté féminin et féministe de l’auteur. Il le mettait en lumière.

Et puis, c’était ma manière de parler de la condition des femmes et enfants migrants qui sont, comme nous le savons, les premières victimes des migrations actuelles.

Aujourd’hui, je reviens à ce texte dans une mise en scène différente. Il s’agit toujours d’un seul en scène mais avec un homme : le comédien Sébastien Boudrot. Je le connais bien car il faisait partie de la distribution de La traversée d’Andromaque. Il y jouait le rôle de Pyrrhus. Je l’ai rencontré à l’occasion d’un stage de clown. J’ai tout de suite senti son potentiel tant de tragédien que de comique. C’est exactement un acteur comme lui qui me fallait pour Hôtel. Sa palette de jeu est très variée : il peut jouer la distance, le cynisme, la sincérité, la férocité …

©Edwige Desbordes

Vous jouez beaucoup sur l’apparition-disparition du comédien dans cette adaptation. Via notamment la vidéo. Son usage est-il nouveau dans votre travail ?

Non mais il est vrai que j’utilise très peu la vidéo dans mes pièces. J’aime quand elle dit quelque chose et à l’occasion d’un chapitre très particulier du roman, j’ai trouvé que l’utilisation de la vidéo faisait sens.

Dans ce chapitre, Dimitri Verhulst  explique que pour être naturalisé belge, il faut être capable de raconter l’histoire de la sauce blanche. C’est un exercice d’intégration en somme. L’auteur l’a détourné en forme de clin d’œil : dans son roman l’exercice consiste à raconter une histoire belge. Je trouvais cet exercice d’intégration – et son détournement – tellement à part que j’ai voulu lui donner un traitement à part dans la pièce. J’ai alors filmé le comédien racontant cette blague belge. Je voulais le faire sortir de son centre car ce que vous devez savoir c’est que le comédien est, très souvent, au centre du public dans un dispositif quadri-frontal, sur une mini-scène surélevée.

Il est aussi parmi le public, caché du public, dos au public …

Oui, tout à fait. Il est un peu comme les migrants ce comédien: présents, au cœur de nos vies, mais totalement invisibles. Quand il est au cœur du public, cela me donne l’impression que ce public pourrait être lui-même enfermé dans un centre pour migrants. D’ailleurs ne sommes-nous pas ces prochains migrants ? Les dérèglements climatiques, viraux et économiques qui s’annoncent nous préparent-ils pas à une migration imminente ?

©Edwige Desbordes

Pourquoi une nouvelle adaptation, 10 ans plus tard ?

Cette envie d’y revenir m’est venue avant le Covid … tout simplement car j’aime énormément ce texte et car la question des migrants est toujours et malheureusement d’actualité. Étonnamment la mise en scène est dans le plus total respect des distances sanitaires exigées actuellement. Mon comédien est sur une scène surélevée de 4m2 soit 2m sur 2m.

Quand on parle des migrants, il y a bien souvent des réactions opposées : certains les portent aux nues, d’autres les lynchent. J’ai le sentiment en fait que nous les mettons dans des situations très particulières, toujours à part en tous les cas. À travers ce mini-podium placé au centre du public, je peux jouer sur ces deux appréhensions : ce podium incarne à la fois le ring de boxe et le piédestal… On peut y être sacré, comme déchu.

Avez-vous rencontré l’auteur ?

Oui. J’ai su qu’il passait au Lieu Unique de Nantes lors des Impressions d’Europe où se rencontraient des auteurs francophones. Je m’y suis rendue et ai eu la chance d’échanger longuement avec lui. Il est terriblement drôle et a accepté sans réserve que j’adapte son roman en un seule en scène. J’ai vu qu’en 2015, ce même roman fut adapté au cinéma (NDLR – réalisé par Manu Riche) mais je n’ai pas souhaité le regarder. Je n’aime pas trop regarder ce qui a été fait pour éviter d’être « polluée ». Je souhaite rester dans ma bulle de création. Bizarrement j’oublie assez facilement ce que je peux produire – notamment cette pièce en 2010 – mais je retiens très facilement ce que les autres artistes adaptent.

Martine Fontanille

Vous parliez de votre propension à adapter des textes qui ne sont pas écrits spécifiquement pour le théâtre. Comment l’expliquez-vous ?

Dans mon parcours, j’ai intégré la compagnie du Théâtre Par Le Bas à Nanterre. La spécialité de cette compagnie dirigée par Jean-Luc Borg était d’adapter pour la scène des romans. Je me souviens avoir joué des adaptations d’Ulysse de James Joyce, La colonie pénitentiaire de Franz Kafka ou encore Madame Bovary de Gustave Flaubert. Le roman était au cœur du processus de création. Cela m’a marqué … sans oublier que je voue un grand amour à la littérature.

Il est vrai que si l’on prend mes pièces les plus récentes : le Dolto, Noir ou Blanc, elles sont tirées d’œuvres littéraires. Mon Avare, ma pièce sur Feydeau sont elles, certes des textes de théâtre, mais clairement des œuvres triturées, mixées à la sauce contemporaine. Je crois que seule ma version d’ Andromaque respecte le texte de manière littérale. Il y a des metteurs en scène qui sont tellement doués pour mettre en scène, au pied de la lettre, ces grands classiques. Je les admire pour cela mais moi je veux aller ailleurs. Ceci dit je projette de créer Penthésilée de Heinrich von Kleist, un drame  de 1808.

Comment revient-on au plateau après le confinement ?

Avec une vraie envie. Tout s’est arrêté tellement brutalement. La compagnie a vu des dates annulées, d’autres reportées … au confinement se sont ajoutées les Municipales qui s’éternisaient. Cela a impacté sur les demandes de subventions, de co-productions. Je relativise cependant car en tant qu’intermittente, mes droits sont prolongés jusqu’en août 2021 mais je pense à tous ces artistes et techniciens qui constituaient leur premier dossier d’intermittence. Que vont-ils devenir dans les mois à venir ? Je sens venir la récession économique et son corolaire de galères pour toute une profession. Sans oublier toutes ces personnes qui n’entrent pas dans le régime de l’intermittence, les intérimaires, les précaires …

Comment se motiver alors ?

Parce que cette inquiétude nous donne, malgré tout, une faim terrible. On se dit tous les jours : on va se démerder, on va le faire. Le fait d’être dans l’action nous fait tenir debout et puis je crois tellement à cet Hôtel Problemski.

Il y a besoin vital de créer mais jusqu’à où ? jusqu’à quand ? Nous sommes des professionnels, nous rémunérons nos artistes, nos équipes mais l’argent viendra forcément à manquer si la diffusion, la programmation ne redémarrent pas … mais soyons positifs : nous trouverons des solutions j’en suis sûr.

Propos recueillis par Cédric Chaory.

Visuel de Une : ©Edwige Desbordes