Franck Becker croise les saisons de La Coursive et de La Coupe d’Or

RAPPROCHEMENT – Alors que la campagne d’abonnement de La Coursive bat son plein et s’annonce comme l’année de tous les records, Franck Becker, directeur de la Scène nationale rochelaise et de la Scène conventionnée rochefortaise, détaille pour Aliénor, les saisons croisées des deux théâtres.

Quel est votre regard sur la saison passée, première du rapprochement entre La Coupe d’Or et La Coursive ?

Ce fut une saison un peu particulière car la première que je signais en tant que nouveau directeur de La Coursive d’une part et une saison de transition que m’avait laissé en héritage Vincent Léandri à La Coupe d’Or. À la faveur d’un désistement de dernière minute, j’ai pu mettre ma petite touche sur cette programmation rochefortaise via un spectacle de musiques actuelles jeune public.

La saison passée a été doublement instructive pour moi puisque j’ai pu observer la manière dont le public rochelais s’appropriait les choix artistiques du théâtre où quasi 50% de nouvelles compagnies n’ayant jamais foulées les planches de ce théâtre furent accueillies. L’enjeu de cette greffe était important. À Rochefort, je me suis retrouvé dans la position dans laquelle j’étais un an plus tôt à La Rochelle. À savoir : observer également un public s’approprier une saison, celle de Monsieur Léandri avec des choix esthétiques et des inflexions qui lui était propre. J’ai constaté, pour ce qui est de Rochefort, que le public est curieux, du fait d’un travail assez fin, d’une programmation diversifiée accomplie au fil de ces dernières années. Les spectateurs de Rochefort m’apparaissent comme un public généreux dans leur manière d’appréhender les spectacles. Pour ce qui est du public rochelais, j’ai été très rapidement rassuré par la manière dont il s’est approprié ma première saison. Festen de Cyril Teste, pas simple sur le papier, fut notamment un énorme succès. Les concerts au Chocolat fonctionnent très bien aussi. Je suis aussi ravi des résultats très positifs concernant les propositions hors-les-murs. Cette manière nouvelle de travailler a plu au public : Marius, César, Fanny, trilogie de Pagnol ou encore La Veillée de la Compagnie Opus a prouvé que le public était friand de ces aventures-là.

La Coursive a proposé l’an passé d’aller voir des spectacles à Rochefort via des navettes-bus. L’opération a t-elle fonctionné ?

Ces navettes furent la proposition la plus marquante, la plus visible et symbolique de ce début de rapprochement. Force est de constater que ce fut une réussite. Les 3 bus Rochefort – La Rochelle furent tous remplis et dans l’autre sens, seule la proposition jazz de fin de saison a été un demi-succès. Les spectateurs qui se sont exprimés là-dessus étaient convaincus et heureux de cette initiative. J’ai pris à deux reprises ces bus et y ai vu beaucoup de femmes qui, par exemple, n’aiment pas conduire la nuit, n’ont pas de véhicules. Le bus mis en place pour le Moulin du Roc de Niort fut également un vrai succès. Cette année encore, des bus permettront aux Rochefortais de se rendre à La Coursive pour découvrir 3 pièces : Contes et Légendes de Joël Pommerat, la Danza Contemporanea de Cuba et Tous des Oiseaux de Wajdi Mouawad.

Consagracion – Danza Contemporanea de Cuba / Sine Qua Non Art

« On ne peut découvrir de nouvelles terres sans consentir à perdre de vue le rivage pendant une longue période ». Telle est la citation d’André Gide qui ouvre le livret de la programmation de la Coupe d’Or. Qu’est-ce à dire ?

Cette citation m’a semblé résonner assez parfaitement avec cet instant où, à la faveur de l’arrivée d’un nouveau directeur, toute son équipe s’embarque pour une nouvelle aventure. À Rochefort, cette année nous sommes à cet endroit de l’initiation d’un nouveau projet artistique et culturel qui ne va pas réinventer les fondamentaux de la programmation mais va néanmoins amener des inflexions nouvelles ; va emmener, public et équipe, vers des univers artistiques pas forcément promus auparavant. Vers de nouveaux rivages. Et puis cette citation témoigne de la nécessité pour un public – que ce soit à La Rochelle ou Rochefort – globalement satisfait de ce qu’il a pu voir ces dernières années – de se remettre en état de curiosité. Pour découvrir de nouvelles pépites de la création du spectacle vivant.

En soutien à la création, La Coupe d’Or s’associe aux metteurs en scène Odile Grosset Grange et Simon Delattre. Pourquoi ces deux artistes ?

Les partenaires publics de La Coupe d’Or et de La Coursive nous ont demandé de concevoir un projet artistique spécifique. La Coupe d’Or doit rester un théâtre avec sa propre identité et ne pas devenir une succursale de La Coursive mais en même temps, dans ce rapprochement, il faut que, le plus rapidement possible, les projets artistiques installent une complémentarité. Lors de ma candidature, j’ai donc proposé pour La Coursive un projet autour de huit associations artistiques, deux par discipline, le tout dans un souci de parité. Puisque le projet de La Coursive embrasse déjà les disciplines théâtre, musique, danse et cirque, il me restait une approche spécifique à aborder à La Coupe d’Or : celle du jeune public. D’où le choix d’Odile Grosset Grange et de Simon Delattre. Pour Odile c’est assez emblématique de la dynamique du rapprochement car cette artiste fut très soutenue précédemment à La Coursive, bien avant mon arrivée. On voit bien là les échos, les porosités, les complémentarités.

Simon Delattre est également un metteur en scène en vue sur le créneau jeune public. En s’associant avec lui, il y a cette idée d’être dans une continuité d’esprit et de projet de ce que Monsieur Léandri avait développé. La Coupe d’Or a toujours appréhendé les pièces jeune public comme des créations s’adressant aussi bien aux jeunes qu’aux adultes. Simon Delattre est exactement à cet endroit. En témoigne La vie devant soi, sa nouvelle création.

Lorsque nous avons travaillé le projet de scène conventionné de La Coupe d’Or, nous avions pensé, au tout début, aux arts de la marionnette, très peu représentés dans la région. Ces arts sont pour moi le 3ème mouvement artistique majeure de ces 40 dernières années après la danse contemporaine et le nouveau cirque. À Quimper, j’avais renoué avec les compagnies bretonnes, très douées dans ce domaine. Mais à Rochefort, l’architecture du lieu, théâtre à l’italienne, ne plaidait pas en faveur de ce choix. Le hasard a fait que Simon Delattre propose une œuvre plurielle qui mêle l’art marionnettique, le théâtre d’objet, la musique… Cette fusion nous amène vers du théâtre augmenté, grâce à la marionnette. Finalement, via cette signature si singulière, on insuffle un peu de marionnette au lieu.

Les concerts sandwich sont-ils, à l‘image, des concerts au chocolat rochelais, une de vos idées ?

Pas du tout, ils existent depuis très longtemps à Rochefort. À La Rochelle, nous sommes chocolat le dimanche, à Rochefort c’est sandwich sur l’heure du déjeuner. J’ai maintenu cette formule qui existe dans beaucoup de théâtres, d’ailleurs plutôt dans les grandes villes. Dans les petites et moyennes villes, beaucoup de personnes ont cette chance de retourner manger chez eux le midi… mais à Rochefort manger un sandwich tout en écoutant une œuvre dans un théâtre sur son temps de pause fonctionne très bien. Il n’est pas rare qu’une quasi-centaine de spectateurs soit présente sur les concerts sandwich. Ces spectateurs ne reviennent pas forcément tous au concert du soir mais une émulation se crée tout de même.

Angelin Preljocaj, La Maison Tellier, Mohamed El Kathib … La Coupe d’Or aligne les têtes d’affiche cette saison. Comment avez-vous attiré de tels artistes dans la ville ?

La présence de ces artistes de renom au sein de La Coupe d’Or est un des premiers signes visibles du rapprochement des théâtres rochelais et rochefortais. Dans les discussions que nous pouvons avoir avec des compagnies, au moment de construire les programmations, nous avons désormais une force de persuasion plus forte pour les faire venir sur notre territoire. 3 dates à La Rochelle et 3 dates à Rochefort, par exemple, permettent des marges de manœuvres non négligeables au moment des négociations budgétaires. Il faut savoir que La Coursive c’est entre 5,5 millions et 6 millions de budget, La Coupe d’Or c’est 1,2 millions. Concernant Preljocaj, j’ai rencontré il y a 2 ans la directrice adjointe de la compagnie au festival d’Avignon. Nous avons parlé du projet de rapprochement. Lui est venue de suite l’idée de programmer le ballet Junior à La Coupe d’Or en même temps que le Ballet Preljocaj à La Coursive. Jamais cela aurait pu se faire sans le rapprochement de nos deux théâtres. La Coupe d’Or n’aurait pu supporter le coût financier d’une telle compagnie dans ses murs.

L’autre spécificité du rapprochement était de mutualiser quelques projets pour les rendre possible à Rochefort. 6 spectacles cette année sont donc programmés tant à La Coursive que dans la CARO*. Cela fait exister à l’échelle départementale des propositions artistiques sur un plus long temps. Aussi quelqu’un qui a vu Onéguine de Jean Bellorini à Tonnay-Charente et qui a adoré pourra suggérer à des amis sa découverte à La Rochelle. Et puis ces temps longs permettent d’aménager, en parallèle, des projets d’actions culturelles plus ambitieux.

L’autre spécificité est la mise en écho des deux programmations. Je le disais pour Angelin Preljocaj qui jouera Gravité à La Coursive et Les 4 saisons à Rochefort. C’est valable aussi pour Fidel Fourneyron avec son  Que Vola ?à La Rochelle et La chanson du renard à La Coupe d’Or. C’est une idée sympathique pour le public. Si on aime, il y a moyen de découvrir un projet différent d’un artiste dans un autre lieu.

On note aussi des échos avec la saison passée …

Il est vrai qu’il est intéressant de ne pas se priver de re-programmer tel artiste ou tel spectacle quand on est convaincu qu’il est de qualité, que le public a aimé. Jimmy et ses sœurs d’Odile Grosset Grange par exemple l’an passé à La Coursive et cette année à La Coupe d’Or. Je fais partie de ces directeurs qui considèrent que quand un spectacle a été apprécié ou qu’il n’a pas donné satisfaction en terme de nombre de places, peut être reprogrammé. Comme les pièces de Fred Pellerin.

Dans mon petit panthéon personnel, il y a la Jurassienne de réparation qui tourne depuis 15 ans. Ce spectacle plaît incontestablement. Tout comme Réparer les vivants du metteur en scène Emmanuel Noblet qui triomphe depuis 3 ans et qui a ému La Coursive l’an passé. Il est bon que le public de Marennes y ait accès.

Miettes de Remy Luche, Le Jardinde l’Atelier Lefevre et André sont des petits bijoux qu’il faut faire découvrir. Ils ont fait leur preuve dans le passé. Proposons-les à Rochefort.

Réparer les vivants – Emmanuel Noblet ©DR

Il faut noter qu’il y a un point commun dans les projets artistiques rochelais et rochefortais qui vont intégrer tout un rayonnement à l’extérieur des murs. C’est une thématique qui m’intéresse depuis de nombreuses années. En Normandie, dans le Jura, je travaillais déjà et intrinsèquement la question du territoire. On n’en a pas terminé avec la thématique de la démocratisation de la culture. L’aspect financier n’est pas forcément premier. Encore plus l’aspect géographique prime. Les théâtres ne peuvent pas attendre sur le pas de leur porte l’arrivée de spectateurs, il leur faut aussi se déployer sur le territoire pour conquérir de nouveaux publics. Cependant ce n’est pas une fin en soi car j’y vois surtout un intérêt artistique. Je suis friand de ces formes artistiques inhabituelles dans leur construction, leur dimension participative, bi-frontale, quadri-frontale, etc. qui réinventent, parfois simplement mais significativement, le rapport spatial et corporel de l’individu-spectateur à la forme artistique. Je pense qu’inconsciemment, l’air de rien, cela fait son oeuvre. Cela amène des spectateurs, éloignés de la création contemporaine, à se laisser apprivoiser petit à petit et au bout du compte, même si ce n’est pas une fin en soi, à venir dans les salles dîtes classiques. La tournée territoriale de Miettes va en ce sens.

Les expériences menées à La Coursive ont démontré que ces formes-là font tomber des a priori. L’air de rien la dimension ultra-conviviale de la trilogie Marius, Fanny et César à compenser l’approche très iconoclaste de la langue de Pagnol par la compagnie flamande Comp. Marius. Clairement pour moi l’itinérance à des fins de politique culturelle ET des politiques artistiques.

Si les Dieux du Spectacle et Eole avaient été avec nous l’an passé, nous aurions pu à La Coursive faire pleinement démonstration de cela avec Exit de Yann Ecauvre. Nous avions réuni, pour 5mn de spectacle malheureusement à cause des intempéries, près de 2 500 spectateurs au Stade Armand Bouffenie : jeune adultes, enfants, adolescents qui ne fréquentent pas forcément les salles de La Coursive. Nous voyons bien que la création se renouvelle aussi à cet endroit.

Propos recueillis par Cédric Chaory

*CARO : communauté d’agglomération de Rochefort.

Visuel de Une : ©Xavier Leoty

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