Feydeau revisité par la Cie Haute Tension

THÉÂTRE – La compagnie Haute Tension jouera le 30 août prochain Scène de couples chez Feydeau au Théâtre de Verdure de La Mothe-Saint-Héray. Occasion pour Aliénor de poser quelques questions à Martine Fontanille, metteure en scène de la compagnie, sur la pièce mais aussi la saison à venir.

Quelle est l’origine de cette création autour de Feydeau ?

J’aime beaucoup l’écriture de Georges Feydeau et notamment dans ses dernières pièces car c’est une écriture très acide, très rythmée. Tout le monde en prend pour son grade, homme et femme. Souvent on a traité cet auteur de misogyne mais il est misanthrope tout simplement ! Ce qui m’intéresse aussi chez Feydeau c’est qu’il est contemporain de Sigmund Freud et de tout ce qui à trait à l’inconscient. Le travail du faux, du rythme différent, de l’absurde, d’aller dans un sens en allant dans l’autre. Et ce travail qu’il opère sur l’inconscient est fait d’une manière boulevardesque.

J’aime aussi le travail physique et les rythmes qu’impliquent les pièces de Feydeau. Tout y est très rapide et c’est pour cela que ça peut fuser. Si vous parlez très lentement, vous ne sortirez jamais de lapsus, votre discours sera réfléchi mais chez Feydeau le texte fuse et l’inconscient parle.

Scène de couples chez Feydeau compile quatre pièces de l’auteur. Comment se tissent les textes pour ne faire qu’une seule et même œuvre ?

Dans la pièce Mais n’te promène donc pas toute nue !, Clarisse se fait piquer par une guêpe. Elle demande à son époux : « Suce-moi le dard ». On peut le comprendre de différente manière : sauve-moi, aide-moi ou de manière plus triviale. C’est ambigu mais le public ne s’y trompe pas et savoure.

Son mari refusant de l’aider, de la sucer, elle va aller chercher de l’aide ailleurs avec tout un lot de quiproquos. J’ai toujours aimé entremêler les choses. J’ai d’ailleurs beaucoup appris de ce travail « une histoire, dans une histoire, dans une histoire » qui permet de perdre un peu le public. Si les gens veulent bien se lâcher, ils ont une autre façon d’écouter. Aussi si le fil conducteur de la pièce est N’te promène donc pas toute nue ! , elle est aussi l’occasion de rencontrer de nombreux autres couples issus de l’œuvre de Feydeau. Ceux de Léonie est en avance, Des fiancés en herbe, pièce très freudienne avec sa lecture du complexe d’Œdipe et enfin du Dindon.

Vous disiez que Feydeau portait un regard acide sur ses contemporains, les couples, les hommes et les femmes. Est-il toujours d’actualité ?

Bien sûr. Les pièces que je vous ai précédemment citées questionnent notre rapport à l’autre, à l’autre sexe, au couple, cet autre avec qui on vit au quotidien… Cela parle aussi de la condition de la femme. À la fin de Scène de couples, j’ai d’ailleurs souhaité travailler sur le genre en faisant jouer au comédien le rôle de la femme et vice-versa.

Je souligne d’ailleurs qu’il n’y a que deux comédiens sur scène (ndlr: Marie-Claire Vilard & François Delime) : la pièce dure à peine une heure et est menée sur les chapeaux de roues, comme toujours avec Feydeau. On parle de mécanique le concernant. Effectivement pour que le rire fuse, pour que l’inconscient parle il faut que cela soit très rapide.

Scène de couples chez Feydeau a été crée en partie dans le quartier de Villeneuve-les-Salines. En quoi cela a influé sur sa conception ?

Nous sommes allés d’endroit en endroit pour répéter : L’APAJH 17, au Foyer des jeunes travailleurs, au Comptoir des Femmes, à la Médiathèque de Villeneuve. Nombreux ateliers et répétitions publiques ont été réalisés. Je me souviens que les femmes du Comptoir des femmes ont assisté à une répétition de Léonie est en avance. On leur a montré plusieurs fois une scène, leur demandant quelle musique elles imagineraient sur ce texte. Une des femmes m’a dit qu’elle aimerait revoir la scène sans musique et sans parole. Elle avait raison : la scène alors comme dansée, mimée, prenait un tout autre relief … et ça fonctionnait très bien ainsi ! J’ai gardé l’idée.

Vous proposez également ce Feydeau au Jeune Public …

Il y a effectivement deux versions : une pour le collège, une pour les adultes. Pour les enfants, on a transformé le « suce moi », en « aide moi ». Cela questionne tout autant le rapport à l’autre. Es-tu capable de m’aider ? Comment tu te places par rapport à cela ? Au-début,  transformer cette phrase m’est apparu comme une censure mais au final, cette version est tout aussi riche car elle n’empêche pas de se poser des questions comme celle de la place de la femme dans le couple.

Quid de la saison 19/20 de votre compagnie Haute Tension ?

On va reprendre L’avare en tout public. Nous l’avons beaucoup joué en scolaire mais là on va faire une séance exceptionnelle à La Fabrique car j’ai vraiment envie de me recentrer sur ce lieu. En novembre, nous sommes heureux de repartir jouer Quoi de neuf Dolto ? en région parisienne et en Nouvelle-Aquitaine.

En février, nous allons également concevoir un temps fort avec deux compagnies rochelaises O Tom Po Tom de Julia Douny et La Valise de Poche de Maud Glomot. Julia m’a sollicitée pour créer ce temps fort qui durera une semaine, du 10 au 16 février. Il y aura des stages, des lectures … Chaque compagnie jouera une création. La plasticienne Martine A proposera pour le lieu une oeuvre spécifique. L’événement se nomme Le 4 de la rue.

Et d’autres créations sont-elles en cours ?

Je suis en recherche de résidence de création car je souhaite reprendre Hôtel Problemski du belge Dimitri Verhulst, roman paru en 2003. Je l’avais joué en seule en scène en 2010 mais aujourd’hui je souhaite que ce soit un homme qui reprenne ce rôle. Avec les années qui passent, le public a besoin de choses plus linéaires ; Dès qu’on met trop de distanciation, cela devient compliqué. Cette pièce est cruelle et humaine à la fois. Dans ce roman, l’auteur adopte le point de vue d’un clandestin pour nous entraîner dans l’univers d’un camp de demandeurs d’asile en Belgique, comme si nous en faisions partie. Le livre est construit en petits chapitres dans lesquels des scènes saisissantes, prises sur le vif, nous donnent à voir une réalité terrifiante : l’abomination, la pauvreté, la torture. Ce qui fait la force de ce livre c’est l’humour. Si Dimitri Verhulst nous fait parfois rire, son ton est, la plupart du temps, ironique. Il fait preuve d’un cynisme extraordinairement naturel.  Remonter cette pièce est mon urgence du moment mais je suis aussi sur un autre projet : Tamalou.

C’est un projet long à murir. En grande hypocondriaque que je suis,  je veux travailler autour du Malade imaginaire et des êtres décalés. Je me sens moi-même très décalée. Je travaille avec des femmes immigrées, des handicapé-e-s mentaux ; Je les ai interviewés accompagnée de l’écrivaine Sylvaine Zaborowski. Il y a une idée de faire le pendant entre une écriture contemporaine et une écriture classique, entre une hypocondrie d’occidentaux et des personnes décalées. Les entretiens sont terminés, les ateliers théâtres sont en cours.

Propos recueillis par Cédric Chaory.

INFORMATIONS PRATIQUES : http://www.compagnie-haute-tension.com/index.php/actualites/53-scene-de-couples-chez-feydeau-a-la-mothe-saint-heray

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