Espace réduit, espace habité

DANSE – En septembre dernier, Stephan Lauret parlant à Aliénor de La Manufacture – CDCN La Rochelle disait vouloir «  marquer (son) arrivée par un geste fort, signifiant (notamment) avec Claudia et Marcela, deux fortes personnalités aux gestes très précis et présents. » Mardi dernier, il est clair que la saison d’ouverture de La Manufacture fut un moment intense de chorégraphie. Fort et précis.

L’espace de tous les possibles

Divisée par un grand rideau, la Chapelle Saint-Vincent de La Manufacture joue de ses espaces parfaitement adaptés à l’in-situ. Dans l’ex-nef se déroule, dès 19h : 40 000 cm2 de Claudia Catarzi.

Pantalon large gris, pull jacquard près du corps et godillots noirs, Claudia Catarzi investit l’espace scénique. Soit 4m2 de panneau de bois clair. Oui, 4 m2 et 25 minutes : voilà ce dont dispose la chorégraphe pour s’exprimer. C’est bien peu mais amplement suffisant pour fasciner son auditoire. Occupant son territoire comme une gymnaste parcourt son praticable, de long en large, dans toutes ses dimensions et toutes ses directions, Claudia Catarzi transcende les contraintes de ce carré parfait dans un solo ultra-concentré qui redonne à la lenteur toute sa puissance fascinatoire. Déplacements chaloupés, sautillés acrobatiques, grand écarts et autres glissades, le corps de Claudia manie avec subtilité précision formelle et émotion, rigueur et harmonie et s’accorde aussi bien avec la délicatesse des boucles minimalistes de Philip Glass qu’avec les vagues électroniques envoyées par l’ex-Glomming Geek Spartaco Cortesi.

À mi-parcours, Claudia Catarzi ôte ses chaussures qui frappaient fort le bois à la manière de la tap dance et se retrouve en chaussettes. La scène devient alors patinoire, on songe à Charlot patine. Si 40 000 cm2 fait fi de la narration, il n’en reste pas moins un laboratoire du geste qui ébouriffe l’imaginaire. En proposant deux états du corps, entre lourdeur et légèreté la chorégraphe démontre les incroyables capacités d’un corps contraint tout en témoignant de sa foi radicale dans le pouvoir expressif du corps dansant. Du grand art.

Descends encore en dessous …

Pour la seconde partie de cette soirée d’ouverture de saison, le public de La Manufacture est invité à se rapprocher du chœur de la chapelle. Y est installée une scène surélevée où se joue Disparue de Marcella Santander Corvalán. Tunique rouge à lanières recouvrant son buste, la chorégraphe chilienne se penche sur les laissés hors-champs de la mémoire collective, travaillant sur la notion d’identités multiples. Avec ce solo, elle part d’une posture extraite du duo Époque, créé avec Volmir Cordeiro en 2015 autour de danses de femmes du XXème siècle. Elle s’inspire en particulier d’une danse japonaise accroupie.

Explorant cette position, c’est à un voyage dans le temps qu’elle convie le public, depuis les Andes précolombiennes jusqu’aux formes les plus actuelles. Charnelle et magnétique, la danseuse-chorégraphe incarne toutes les femmes : de la courtisane à la déesse, de la jeune mère à la clubber kid. Dans Disparue, son corps n’est plus que le passage d’une force qui le surprend et le métamorphose. Sabbat ? Exorcisme ? Disparue accumule les postures de rituels ancestraux avec ces grimaces outrancières, ces langues qui se délient, ces râles et ces convulsions frénétiques. Grande prêtresse à l’énergie explosive, danseuse hyper-expressive,  Marcella Santander impressionne autant qu’elle fascine mais, in fine, le propos de sa pièce peine à s’exposer pleinement comme explosé par un de ses violents coups de pied qu’elle assène au sol, comme lappé par un de ses coups de langues qu’elle décoche à l’adresse des fantômes qui la hantent … Restent cependant des images puissantes d’un solo incarné, mystérieux comme ces temps immémoriaux qu’il ravive.

Cédric Chaory.

Visuel de Une: ©Alain Monot

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