Ehla … ce je-ne-sais-quoi

MUSIQUE – Dans la famille Luciani, je demande la grande sœur. Bonne pioche ! Ehla, aussi blonde que Clara est brune, sort son nouvel EP Pas d’ici soit 6 titres qui groovent en français dans le texte et qui buzzent déjà. En attendant l’album.

Le 28 février est sorti Pas d’ici, deux ans après votre premier EP Au loin. En quoi ces deux œuvres se différencient-elles ?

Au Loin est sorti plus précisément il y a 3 ans. Il était bien plus électro et moins organique que Pas d’ici. Mon premier EP a été co-écrit avec Grand Corps Malade. Son producteur Jean-Rachid m’avait repérée à l’occasion d’un concert et m’a présentée à Fabien. Ce fut une superbe expérience de travailler aux côtés de cet artiste qui a une riche carrière. J’ai eu la chance de faire la première partie de sa tournée 2018 et d’interpréter sur scène Poker, notre duo qui apparaît sur son album Plan B.

Passée cette période effervescente, je me suis retrouvée seule aux manettes de ma carrière. J’avais une totale liberté quant à l’écriture et la composition de mon nouvel album et je me suis lancée à 200% dans l’aventure. Pas d’ici en est le résultat.

Il y a un groove très 90’s qui fait parfois penser au meilleur des Nubians, de Native. Quelle direction artistique a été choisie pour Pas d’ici ?

Je serai tentée de répondre aucune. Pas d’ici a été écrit dans une totale sincérité et authenticité sans calcul, sans une réelle réflexion au préalable. J’ai travaillé seule chez moi avec mon logiciel MAO, mon petit synthé… Lorsque j’avais un résultat qui me convenait à peu près, je me permettais de le faire écouter à mes arrangeurs Angelo Foley et Enzo Serra mais jamais je n’ai réfléchi par rapport à ce qui pourrait marcher à la radio ou autre. Tout a été très instinctif.

À travers les 6 titres, on devine une femme réservée, nostalgique mais toujours positive et persévérante. Cela vous convient comme portrait ?

Je crois oui. J’ai été très longtemps timide mais toujours combative. Cela fait désormais 6 ans que j’évolue dans la musique et croyez-moi, et il faut être sacrément combative pour se faire une place dans ce milieu. Je suis plutôt heureuse de voir que Pas d’ici me reflète au plus précis car comme je vous le disais cet EP a été conçu dans la plus totale sincérité. Cette timidité en moi a quelque peu muté avec le temps. Enfant j’ai pratiqué la danse pendant une dizaine d’années, fait du théâtre. Cet apprentissage lointain de la scène ne m’empêche pas d’être traqueuse mais c’est passager. Disons qu’un quart d’heure avant de monter sur scène et le temps du premier titre vous chancelez mais rapidement le plaisir d’être avec le public prend le dessus. Tout est vite balayé par un sentiment de joie.

Dans MCMC, bouleversante chanson, vous vous demandez « Quand viendra la paix entre moi et mon corps ? ». À l’heure de publier votre second album, vous sentez-vous plus zen ?

Pas vraiment non. Je pense que la musique vous oblige à être perpétuellement en questionnement, dans une remise en cause et forcément l’esprit mais aussi le corps prennent chers. Vous connaissez des moments de hauts, très hauts puis des bas. On donne beaucoup en concert, on dort peu, on travaille énormément entre la promo, l’enregistrement, l’écriture… Sans compter que vous avez toujours cette épée de Damoclès que sont les chiffres de ventes, de vues sur YouTube, etc. Parfois le corps lâche face à la pression. Là, je dois dire que la parution de Pas d’ici, je l’ai plus vécue comme un accouchement d’un enfant porté pendant 2 ans. Comme j’en suis totalement satisfaite, je suis sereine mais déjà pointe le temps de la promo et des concerts. De nouveaux objectifs se profilent avec le stress qui va avec …

Vous avez posté sur votre compte Facebook un petit texte qui revenait sur votre âge  et le fait que dans la profession on vous avait dit qu’il vous restait peu de temps avant de percer. Enervant ?

Ce discours je l’ai eu en frontal lors de mes 27 ans. La personne m’affirmait que passée la trentaine si on n’avait pas percé il fallait songer à arrêter. Je peux comprendre le fond de cette pensée en ce sens que oui l’industrie du disque mise sur des artistes jeunes mais des musiciennes comme Juliette Armanet et Jeanne Added, de vraies reines, prouvent avec éclat le contraire. Certes c’est rare … Il faut arrêter d’imposer au public des chanteuses jeunes, belles et pétillantes. Je préfère découvrir des artistes passionnées et passionnantes … et puis me concernant il y a 5 ans je n’étais qu’à 50% de mes capacités. C’est aujourd’hui à 31 ans que je me sens le plus légitime dans mon art. Quand on m’a fait cette remarque, j’étais très en colère. Ça m’a un peu flingué, fait perdre mon énergie mais comme je vous l’ai dit je suis combative. 

Quel souvenir gardez-vous de l’aventure Popstars remportée en 2013 ?

Un souvenir fou. Imaginez : je suis passée d’agent administratif dans le Sud de la France aux plateaux TV, regardée par des centaines de milliers de téléspectateurs chaque semaine. C’était totalement irréel et je n’étais clairement pas prête à ce qui finalement fut une violence. L’émission a laissé peu de place à la musique et bien trop aux ragots entre candidats mais incontestablement ce fut le déclencheur de ma carrière. J’ai fait des scènes de 5/10 000 personnes avec des professionnels incroyables. Avec du recul, j’aurai dû bien plus me préserver et tenter cette aventure au bon moment.

Pas d’ici est un texte qui fait référence au Sud de la France, vos origines. On vous sent très amoureuse de votre région ?

J’ai vécu 25 ans dans le Sud de la France, j’y ai toutes mes habitudes, mes amis, ma famille. Je vis aujourd’hui à Paris mais je pense que je ne me sentirai jamais parisienne, malgré toutes les belles personnes avec qui j’ai sympathisée. Cet hiver n’en finit pas : il pleut depuis des semaines, le ciel est toujours gris. Cela m’atteint physiquement ! Je regrette tant les paysages sublimes de ma Provence, sa lumière … et puis j’aime le franc-parler et la spontanéité des gens du Sud. Retourner vivre en province est une option mais elle n’est offerte qu’aux artistes confirmées et je me sais encore dans l’émergence, en phase de développement. Je me dois d’être plus que jamais présente dans la capitale …

De votre enfance, vous parlez d’une vraie comédie musicale. C’est à dire ?

J’estime que ma sœur et moi avons eu une enfance privilégiée. Nous avons eu tout l’amour et l’attention nécessaires pour grandir en toute quiétude. Nous avons passé beaucoup de temps, tous les quatre, à rire, parler, faire de la musique. Je viens d’une famille d’ouvriers et nous n’avions pas beaucoup d’argent mais mes parents ont toujours fait en sorte que je m’épanouisse dans de nombreuses activités extra-scolaires. J’ai fait un nombre de sports incroyable. Je ne peux que les remercier de leur amour.

Parmi vos fans se trouvent Christine and The Queens, Alicia Keys ou encore Zazie … des femmes lettrées, puissantes, à la féminité radicale et sans filtre. Qu’est-ce qui vous fascinent tant chez elles ?

Ces femmes ont une identité très forte. Dans la musique et l’art en général tout semble avoir déjà été fait et il est difficile de délivrer un nouveau message, un nouvel univers. Elles, elles y parviennent et avec un naturel désarmant. Leur message est clair, sans faille. Je reconnais que pour Christine c’est un peu plus chiadé mais elle reste totalement sincère et sans concession avec ses idéaux. Je les trouve poignantes et elles sont définitivement des modèles.

Propos recueillis par Cédric Chaory.

Pas d’ici – Ehla (Label Sainte Victoire)

Visuels : ©Élodie Daguin

Laisser un commentaire