Du cinéma sur les planches de La Coursive.

THÉÂTRE – Du 7 au 23 mars, le théâtre fait son cinéma à La Coursive avec un « Avis de temps-fête » explorant les liens qui unissent plus que jamais les 6ème et 7ème arts. Au programme : 5 pièces et un concert de l’Orchestre d’harmonie de La Rochelle.

C’est incontestable : le cinéma est en vogue ces derniers temps au théâtre. Un des grands événements de cette saison n’est-il pas la création de Opening Night par Cyril Teste avec Isabelle Adjani ? Opening Night ce chef d’œuvre du réalisateur américain John Cassavetes en même temps qu’œuvre emblématique sur les rapports cinéma-théâtre !

Si le théâtre, avec son répertoire dramatique, fut source de très nombreuses inspirations pour le cinématographe naissant, l’élan créatif s’inverse aujourd’hui. Le cinéma est devenu à son tour source d’invention de nouvelles dramaturgies théâtrales.

Le cinéma fait son théâtre, second Avis de temps-fête de la saison de La Coursive, propose de découvrir ce que sont ces nouvelles dramaturgies théâtrales imbibées de cinéma. Ces pièces où les synopsis remplacent les textes dramatiques, où la vidéo vient bousculer la grammaire théâtrale pour glisser toujours un peu plus dans la dramaturgie de l’image. Pour se faire une idée de ce bouillonnant théâtre, la Scène nationale programme cinq créations très différentes, de la plus politique à la plus caustique. Toutes, par leur approche, proposent un dispositif novateur qui réinvente les rapports cinéma-théâtre. Présentation.

De l’écran noir à la boîte noire

Pour Là où les cœurs s’éprennent, Thomas Quillardet trouve l’inspiration à partir de deux films de Rohmer : Les Nuits de la Pleine Lune et Le Rayon vert. Pour rappel, Les Nuits de la Pleine Lune raconte comment une jeune femme tente de s’aménager une liberté dans son couple. Le Rayon vert se centre, lui, sur une héroïne un peu ronchonne, lâchée par une amie à la veille des vacances, qui doit s’accommoder cet été-là de sa solitude, tout en rêvant au grand Amour.

Là où les cœurs s’éprennent rend hommage à l’écriture rohmérienne, précise et simple, à ses dialogues, ciselés et non dénués d’humour. La création salue aussi la sensibilité des personnages, femmes que relie donc la solitude. L’une cherche à la construire au sein du couple, l’autre à la dépasser mais pas à n’importe quel prix. Sur scène, peu d’éléments de décor : une table en formica, un rocher posé sur une toile blanche tendue au sol. Tout est là pour retrouver avec plaisir la fausse légèreté des films de Rohmer, ces amourettes aussi ordinaires que graves, qui prennent au sérieux sans les dramatiser à outrance les incertitudes du cœur.

Avec Festen, ni vraie, ni fausse légèreté. D’abord pièce avant d’être film en 1998 signé du Danois Thomas Vinterberg, fidèle dans sa réalisation épurée au fameux Dogme 95 édicté peu avant par le cinéaste radical Lars Von Trier, le Festen de Cyril Teste est une performance filmique. Avec intuition et délicatesse, la troupe d’acteurs attablés pour le dîner en forme de règlement de compte familial est filmée en direct. Ces images vidéo montrent l’indicible, l’invisible, apportant un supplément de poésie et mystère à la pièce.

Ecran versus plateau, fiction versus réalité, passé versus présent, Cyril Teste propose une mise en scène résolument contemporaine. Plateau augmenté d’un écran géant, surplombant une scénographie «vivante» elle-même scindée en différents espaces amovibles comme un effet infini de split screens, Festen est une orchestration de champ et hors champ, d’images captées en live et en différé. Un objet théâtral original et ultra-connecté.

Hollywood détourné.

Imaginé par le Collectif Mensuel, tout droit venu de Belgique, Blockbuster propose, pendant une heure et vingt minutes, sous la tutelle de l’effigie léonine et rugissante de la MGM, une pièce-film réalisée à partir de 1 400 plans-séquences puisés dans 160 blockbusters hollywoodiens. À rebours des scénarios habituels, faméliques et très bruyants, se développe ici une intrigue pirate au contenu subversif. En résumé Blockbuster, à l’aide de quelques figures emblématiques des superproductions (Julia Roberts, Tom Cruise, etc.), s’attaque aux trois ennemis principaux des démocraties occidentales : un patron des patrons carnassier, un magnat de la presse empêchant la publication d’un article d’une jeune journaliste, un Premier ministre veule décidant d’appliquer la loi martiale pour étouffer la rébellion des citoyens. Joyeusement irrévérencieux, allègrement anarchisant, le scénario procède à un véritable jeu de massacre qui libère la parole des plus démunis et de ceux qui militent pour un monde meilleur. Originale, savante, ludique et politique la pièce utilise comme arme principale le rire. Un spectacle à voir en famille, cinéphile ou pas.

Autre judicieux détournement des codes de l’industrie du cinéma : Cinérama d’Opéra Pagaï. Ici, la fiction infiltre la réalité de la rue. La compagnie bordelaise propose une expérience sensible en investissant une place publique comme lieu de tous les possibles et le cinéma comme espace de tous les fantasmes. Avec son scénario en arborescence, qui emprunte autant à la vie réelle qu’au patrimoine cinématographique (clins d’œil à Scorsese, Pialat, Truffaut…), Cinérama s’immisce l’air de rien dans un quartier. La place entière sert de décor aux élucubrations des scénaristes qui déroule un thriller et les passants sont autant de comédiens qui s’ignorent.

Thomas Ostermeier pour la première fois à La Coursive

Cerise sur le gâteau, l’Avis de temps fête programme, pour la première fois à La Coursive, Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin avec son adaptation de Retour à Reims, autobiographie à succès du sociologue et philosophe Didier Eribon, dont les versions allemande et anglaise ont déjà remporté des succès marquants.

Pitch de ce récit métafictionnel, intime et politique sur le déterminisme social: dans un studio d’enregistrement, une actrice (ici Irène Jacob, l’inoubliable interprète de La Double vie de Véronique de Krzysztof Kieślowski) enregistre le commentaire d’un documentaire. Le réalisateur lui donne des instructions depuis la cabine de mixage. Le film, projeté en arrière-plan, défile au rythme des prises. C’est la version cinématographique de Retour à Reims, l’essai de Didier Eribon, mettant en scène l’auteur lui-même visitant sa mère et évoquant son enfance et son adolescence par un jeu d’archives et de réminiscences.

Œuvre à la croisée de l’intime et du politique, Retour à Reims s’inquiète des mécanismes d’exclusion à l’œuvre, de la relégation de la classe ouvrière, de la montée des populismes. Et ça c’est pas du cinéma. Coupez !

Cédric Chaory.

Visuel de Une: ©Mathilda Olmi

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