Da Silva, la musique épicée tout(e)

MUSIQUE – Le 25 octobre Da Silva publiera son septième album studio Au revoir chagrin. Le plus lumineux de tous. En route pour Fribourg où il prépare la première exposition de ses peintures (un de ses TRÈS nombreux projets en cours), il répond, de l’aéroport, aux questions d’Aliénor, subjuguée par son nouvel opus métissé.

Deux ans après L’aventure, vous revenez avec un album positif qui fait l’éloge de la lenteur et de la contemplation. Vous dîtes que c’était une nécessité vitale d’être en contradiction avec notre société frénétique. Qu’est-ce qui vous dérange tant dans cette époque ?

Beaucoup de choses c’est à dire que nous faisons passer n’importe quelle avancée technologique pour un progrès alors que bien souvent sur le plan humain on régresse. Attention j’aime assez l’époque dans laquelle je vis mais je ne peux pas m’empêcher de dire que nous devons ralentir : dans notre façon de vivre, de regarder les choses, de consommer. Il faut arrêter cette course permanente qui a été soufflée par l’ultra-libéralisme. Toujours progresser, toujours faire plus etc. La planète souffre et les hommes aussi. Sont-ils heureux d’ailleurs, toutes ces vies cassées, broyées par des choses absolument pas nécessaires ? Quitte à faire des choses pas nécessaires, autant faire des choses futiles qui nourrissent intellectuellement et émotionnellement. Il faut replacer le plaisir au cœur de l’homme et de nos vies, voilà ce que veut dire cet album.

Le premier single Loin diffuse aussi ce message…

En partie oui, car ce message est, je pense, diffusé sur l’intégralité de l’album, au fil de toutes ses chansons. Tout d’abord car c’est très dur d’aborder une telle thématique en une seule et même chanson mais Loin représente effectivement bien l’univers de cet album. Il y a bien évidemment quelques chansons sombres car c’est de cela que je suis fait mais j’avais besoin de faire un album positif après le décès de mon ami Raphaël Chevalier qui était mon violoniste. C’était une aventure de 11 ans ensemble tout de même et je l’ai perdu en 6 mois, j’ai donc eu besoin de plonger, puis de me relever. Et quitte à me relever autant renaître et me réinventer.

Le clip de Loin est très iconoclaste avec ce grand ourson en peluche qui se balade dans les rues d’une métropole. Quelle en est sa symbolique ?

Le clip a été tourné à Bruxelles. Ce nounours est là avec son ballon en forme de cœur. Son sourire est assez figé. Il fait sourire et effraie à la fois. Il ne se prend pas au sérieux, il prend le temps de passer de scènes en scènes, de rencontrer les gens. Les réactions des gens sont assez dingues dans ce clip. Il suffit de mettre un costume de nounours et d’errer dans une ville et vous devenez la distraction d’une métropole d’un million d’habitants. C’est quand même fou à quel point nous sommes formatés ? Moi j’aimerais voir des tas de gens costumés dans une ville, le samedi mais non, on reste sages. Et il suffit d’un seul pour qu’une ville soit ré-enchantée !

« Aujourd’hui je ralentis, je prends le temps de respirer » chantez-vous. On en doute car au vu de votre actualité (sortie de l’album, du Petit nuage nouveau livre pour enfant, de la tournée du Mystère des couleurs) vous avez peu de place pour reprendre votre respiration ?

Plus ma tournée de l’album, plus mon exposition de peintures à Fribourg … moi j’ai l’impression d’aller très lentement. Déjà je ne travaille jamais, je vis de ma passion. J’en suis absorbé. Je m’amuse, je me trompe. Je me marre ou m’effondre quand je me trompe. Je peux m’effondrer à force de rire quand je me trompe … bref tout cela est pur amusement. Je vais d’un endroit à un autre. J’ai une vie assez lente en fait. Je me déplace peu de l’endroit d’où je travaille. Je suis un peu un rouge-gorge, je me mets dans un jardin et je n’en bouge pas. Je prends le temps de respirer dans toute cette activité.

Cette tournée, qui débutera en février 2020 à La Maroquinerie, proposera, selon vos dires, une formule inédite. C’est à dire ?

En fait j’ai fait de nombreuses tournées sous des formes très différentes. Parfois avec 7 musiciens pour La tendresse des fous notamment. Des petites formules, des grandes formules… Là je viens de jouer Le Mystère des couleurs à Avignon et cela m’a donné l’envie de faire un concert-performance qui mélangerait des chansons, des textes que j’aime, du théâtre, de la danse, des projections numériques, du mime … Je veux que ce soit très particulier.

D’avoir joué tout l’été Le Mystère des couleurs a influé sur ce live à venir donc ?

Le plaisir d’être seul sur scène, face à un écran. D’interagir avec cet écran, ce public. Ne pas avoir de musicien donc d’avoir cette sensation de liberté… oui ça m’a transcendé. Vous pouvez faire durer les chansons tant que vous voulez. Pour la tournée à venir, ce sera de l’improvisation perpétuelle. J’ai un répertoire de 78 chansons et j’en ferai ce que j’en veux. En commencer une et la coupler avec une autre, enchaîner avec un texte puis une danse … je veux m’amuser, je n’en peux plus d’être le chanteur qui chante derrière sa guitare.

Au revoir chagrin s’ouvre sur une voix d’enfant qui explique vouloir vivre pleinement sa vie et se referme également sur la voix d’une jeune fille qui dit « je ne sais plus ce que je dois dire ». Pourquoi encadrer l’album avec ces deux brefs discours enfantins ?

Plus j’avance dans ma vie artistique et plus je me rends compte que le puits où je vais chercher l’énergie pour traduire une émotion est certainement celui de l’enfance. J’ai cette sensation de rajeunir, sans faire de jeunisme. Je gagne en immaturité même si je traine toujours cette obsession de la mort.  Je me souviens d’ailleurs de la première fois où j’ai eu conscience d’être mortel. J’étais enfant, c’était au petit déjeuner, j’en ai cassé mon bol. J’étais déçu !

Au revoir chagrin propose des sons très métissés. Comme un retour aux sources du premier album ?

Sur mon premier album, il y avait certes une forte influence portugaise mais ici j’ai poussé le curseur beaucoup plus loin avec des sons orientaux, des instruments cubains. L’album est très coloré et épicé. J’avais envie de cela car je souhaitais un joyeux bordel. Mes derniers albums ont beaucoup de qualités mais je les ai trouvés bien rangés. Je voulais que là tout le monde puisse s’exprimer et que ce soit un joli bazar dedans. Je voulais surprendre par le métissage.

On vous connaît aussi pour avoir été le parolier de nombreux artistes. Des projets de ce côté-là ?

J’ai écrit 248 chansons pour les autres et j’ai encore de nombreuses sollicitations mais je sélectionne désormais les artistes avec qui je veux travailler. Ce n’est pas pour être hautain mais il faut me séduire maintenant. Je ne veux plus écrire pour n’importe qui n’importe quoi. Je veux écrire des choses bien pour des artistes qui veulent les chanter. Les musiques de films que je compose me prennent aussi beaucoup de temps donc il faut faire des choix, des sélections. Sans oublier la peinture…

Justement,  on vous découvre aujourd’hui peintre de chats, de portraits aux couleurs très vives. Vous exposerez d’ailleurs prochainement en France et aux USA …

Je peins des visages androgynes, non genrés, sans cheveux. Je peins des chats bleus car j’ai un chat avec qui j’ai de longues conversations. C’est mon meilleur modèle. Il est dans des situations incroyables, il a un petit copain qui est formidable aussi. Il me ressemble beaucoup ce chat. Il est comme mon double, alors je le peins. Je me suis senti longtemps illégitime comme peintre. Comme je suis auteur-compositeur-interprète, que je cumule plein d’activités, je ne souhaitais pas dire que je peignais. Je craignais qu’on dise que ce soit tout-pourri, que j’avais une énième lubie. Et puis j’ai rencontré une personne qui m’a assuré que mes peintures étaient de bonne facture. Très rapidement les galeristes m’ont contacté, de nombreuses personnalités m’ont commandé des tableaux, notamment des chats bleus. Là je commence une nouvelle série sur les flamands roses et sur les oiseaux. Tout cela a évolué très rapidement et je me trouve à exposer en juin prochain à Fribourg. Comme quoi, il faut oser !

Propos recueillis par Cédric Chaory

Au revoir chagrin – Da Silva (Tôt ou Tard)

http://www.dasilva-officiel.com/

Visuel de Une : ©Richard Dumas

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