Claudie Landy : à Lucienne, ma grand mère adorée

DOCUMENTAIRE – Claudie Landy revisite son histoire familiale à travers un documentaire, actuellement en cours de production, nommé Lucienne, du nom de sa grand-mère aimée. Accompagnée de son producteur Didier Roten, la metteure en scène détaille son projet, ode aux filles-mères, ces femmes bannies par la France du 20ème siècle.

Pouvez-vous raconter la genèse de Lucienne ?

J’ai toujours su que ma grand-mère, que j’adorais, avait été « abandonnée » à l’âge de deux et demi. Elle m’a souvent raconté cette histoire en m’expliquant n’avoir jamais voulu cherché à retrouver sa mère. Elle est décédée en 1974 et à cette époque, il n’y avait pas beaucoup de possibilités d’investigation. Moi j’étais jeune et cela faisait partie de mon histoire familiale. En 2013, avec mon époux Claude Landy, nous avons entrepris des recherches généalogiques auprès de la mairie du 6ème arrondissement de Paris, là où est née ma grand-mère puis des Archives de l’Assistance Publique des enfants assistés de la Seine. 2 ans ans plus tard, je recevais 7 lettres de mon arrière-grand-mère Angélique adressées à son enfant Lucienne. Cette correspondance a été le déclencheur de ce documentaire.

En 2015, je dirigeais encore ma compagnie à la Pallice et j’étais bien trop occupée pour mener à bien un projet théâtral que j’imaginais autour de mon histoire familiale et de ces lettres. Cette correspondance nous conte l’histoire des filles-mères au début du 20ème siècle. Des femmes méprisées par une société patriarcale. Angélique était une domestique, éperdument amoureuse de Lucien dont elle était enceinte. Il la quittera une fois l’enfant née. Là voilà alors bannie de la société, dans l’impossibilité de travailler car fille-mère. Elle a dû se résigner à abandonner sa fille. Cependant entre 1895 – année de naissance de Lucienne – et 1901, elle ne cessera d’écrire à sa fille. Elle n’a jamais eu de réponse de la part de l’Assistance publique.

Ce silence était fréquent à l’époque ?

Bien sûr. Ni père ni mère: Histoire des enfants de l’Assistance publique (1874-1939), très bel essai d’Ivan Jablonka, détaille cette dureté de cette institution en ces années. Elle était chargée de « protéger » les enfants mais en aucun cas les filles-mères. Dans cette société machiste, la fille-mère de surcroît domestique n’était rien. C’était l’histoire d’Angélique. Mon documentaire veut raconter tout cela … Jean Genet aura, lui, plus de chance car il a pu revoir sa mère.

Qu’avez-vous ressenti à la lecture de ces lettres ?

J’étais très émue de lire la prose de mon arrière grand-mère, mère aimante et désespérée. J’ai fait lire à ma mère et ma tante ces courriers. En tant qu’artiste, j’ai tout de suite imaginé ce que je pouvais faire de ce matériau, notamment sur scène mais finalement c’est en 2017 qu’est apparue l’idée d’un documentaire. Je me suis mise alors à la rédaction d’un scénario en même temps que des dossiers de bourses d’écriture. Le metteur en scène et comédien Robin Renucci n’est pas étranger à cette histoire. Je lui adressé quelques notes du projet et il m’a répondu aussitôt en me disant qu’il était impératif de réaliser le film. J’ai compris alors que Lucienne n’était pas qu’une histoire personnelle mais qu’elle avait un côté universel qui pouvait toucher le public. Je lui ai alors proposé de faire la voix off de l’Assistance publique et de jouer un petit rôle.

Est-ce là votre premier film ?

Sous cette forme oui mais j’ai déjà réalisé des courts-métrages. Il faut savoir que mes deux amours de jeunesse sont le théâtre et le cinéma. Jeune fille, je faisais partie de ciné-club et d’ateliers théâtraux. J’ai d’ailleurs créé avec 5 autres comparses – le collectif Le Petite Madeleine – le festival Cinémarge. C’était entre 1974-80, à l’époque des films en super8. On réalisait des courts-métrages. Mon dernier film a été réalisé en 1990 : Boulevard de l’océan.

Quand vous parlez du cinéma, on vous sent effectivement passionnée …

Oui. Cet art me ramène à ma plus tendre enfance. Mes parents m’ont emmené très tôt au cinéma et pas pour voir uniquement des Walt Disney. Je me souviens que nous partions tous les trois en solex… il y avait un côté aventureux, l’idée du mouvement démarrait bien avant que le film ne se déroule sur l’écran. Mon premier film – du moins celui dont je me souviens – est Le souffle de la liberté sur la vie du poète André Chenier. (NDLR : film de Clemente Fracassi avec Michel Auclair, Antonella Lualdi, Raf Vallone sorti en 1955). Le titre en dit long, vous ne trouvez pas ?

Lucien …

Lucienne est un documentaire de fiction. Pourquoi avez choisi un tel genre ?

Au départ, avec mon producteur Didier Roten, je ne savais pas quelle direction prendre. Le nombre d’archives récolté est conséquent mais y insufflé de la poésie, de la fiction était aussi un vrai désir. Le plus compliqué dans cette configuration est de bien articuler la fiction et cette réalité. D’où partir et pour aller où ? L’enjeu de Lucienne est vraiment de défendre toutes ces filles-mères, celles d’hier et d’aujourd’hui qu’on appelle les mères-solo. Je suis aussi la dépositaire de cette histoire, la vieille enfant comme je dis. Je ne souhaitais pas apparaître dans le film mais très rapidement on m’y a poussé … Toutes ces histoires s’entremêlent alors dans le documentaire, et je me suis permise d’en inventer quelques unes, tout au moins de les romancer. À savoir la rencontre de Lucien et Angélique. Cette scène n’illustre rien, elle évoque seulement.

Il y a aussi cet épisode très dur qu’a vécu ma grand-mère. Elle a été placée dans une famille dans l’Allier et, un jour, un inspecteur de l’Assistance publique est venu la visiter. Il l’a découverte dans la porcherie, au milieu des cochons. C’est là que la famille d’accueil lui faisait manger des betteraves crues. Cette scène, éprouvante, sera jouée notamment par Robin Renucci. C’est vraiment une vie à la Cosette que cette enfance … Fort heureusement, Lucienne a su se relever en épousant notamment mon grand-père, un rochelais qu’elle a rencontré dans l’Allier. Il était alors soldat convalescent de la guerre 14/18.

Claudie Landy

Possèdez-vous des images filmées de Lucienne ?

Très certainement. Je possède surtout de nombreuses photos d’elle mais je sais que le PHAR détient de nombreuses archives de mon œuvre et de ma famille. On y voit ma famille, notamment Axel enfant et je suis sûr que Lucienne apparaît sur certains extraits. Je n’ai pas encore exploité tout ce fond d’archives.

La bande son de Lucienne est signée par Christian Olivier du groupe Les têtes raides. On se doute qu’Axel est à l’origine de cette rencontre ?

Tout à fait, ce sont des potes comme on dit. Christian est souvent programmé à L’Horizon. Je lui ai adressé un long extrait de 12 mn du documentaire en cours. C’était en décembre 2019 … puis est survenu le confinement. Il en a profité pour écrire une musique que j’adore. J’ai toujours apprécié l’univers de Christian. Il m’a dit avoir été très inspiré par ces femmes qui marchent dans le film… ça, c’est mon amour de François Truffaut que je retranscris à l’image. Ce réalisateur que j’adore a toujours mis en scène des femmes fortes mais a aussi su capter comme personne l’enfance.

Voilà donc où j’en suis avec Lucienne : nous avons tourné de nombreuses scènes autour des archives, de nombreuses images de voies ferrées, de portes fermées symbolisant l’Assistance publique, des scènes où j’apparais en bord de mer à La Rochelle mais il nous manque toujours l’argent pour tourner les scènes de fiction dont je vous ai parlé : celles avec Robin Renucci et quelques autres.

Didier Roten, qu’est-ce qui vous a plu dans ce projet ?

Il y a eu en 2019, une lecture du projet à la Médiathèque Michel Crépeau dans le cadre des Escales Documentaires, appuyée déjà par quelques vidéos et j’ai tout de suite senti le potentiel de Lucienne. Il y a matière à faire un film, j’ai donc décidé d’accompagner le projet sur la production, la diffusion mais aussi l’écriture.

Lucienne est arrivé juste au moment où ma société de production Anekdota souhaitait produire des documentaires de fictions. Ces doc d’auteurs, personnels, se différencient, des films à thèmes ou au sujet d’actualité, moins incarnés avec leur regard proprement journalistique. Et puis je sais que Lucienne, œuvre personnelle, saura toucher un vaste public.

Vous sollicitez donc les télévisions ?

Tout à fait mais vous savez il n’y a qu’une dizaine d’interlocuteurs possibles. France Télévision, Arte, Histoire, Public Sénat … ces chaînes pourraient vraiment être séduites par Lucienne. Pour l’heure, je suis surtout à la recherche de financements. D’ailleurs j’invite vos lecteurs, s’ils le souhaitent, à se rendre sur le site d’Anekdota pour participer au financement du film. C’est possible via ce lien : https://www.anekdotafilm.fr/lucienne

Propos recueillis par Cédric Chaory