Bruno Bisaro: la famille, les fantômes et tous les autres

MUSIQUE – Écrivain, comédien, chanteur, enseignant, militant LGBT, Bruno Bisaro est un homme pluriel. Au printemps, il sort son second album Bruno Bisaro & Les Ouragans Gris qui sonne comme la Nouvelle Scène française des 90’s et où planent les fantômes de Geneviève Pastre et Yves Navarre. Rencontre.

Bruno Bisaro & Les Ouragans Gris est votre deuxième album. Qui sont ces Ouragan Gris ?

Ouragan Gris est le nom d’un cheval de course qui, à ma connaissance n’a jamais remporté un seul grand prix mais qui figurait souvent dans le tiercé gagnant. Je regarde le tiercé de temps en temps et j’ai repéré cet étalon. Je peux m’identifier à lui assez aisément car je ne suis pas du tout un compétiteur, ne vise aucun podium. Au-delà de ce clin d’œil hippique, j’évoque dans ce nouvel album, nombre de mes fantômes… Ces dernières années furent très contrariées, contrastées. J’ai fait des rencontres magnifiques et perdu des êtres chers dont mon manager… L’album est forcément empreint de ces deuils et de ces blessures. Mon précédent album, Beaujeu, est paru à cette époque, en 2013, au « paroxysme » de la Manif pour Tous. Je n’ai pas eu le cœur ni l’envie de le défendre sur scène. Je vis à Saint-Maur-des-Fossés qui fut la ville de départ de nombreux cortèges. Le « libertaire-homo-chrétien » que je suis a été choqué par ces manifestants qui donnaient à entendre et à voir leurs horreurs et j’ai voulu tout arrêter. J’ai voulu me taire. Je n’avais plus envie de chanter. Mais aujourd’hui, il y a en moi, l’envie de me remettre en selle, de me remettre en scène. Dans cet opus musical mais aussi littéraire, théâtral, l’auteur-compositeur que je suis refait surface, apparaît, ose apparaître, disparaît parfois, tout comme le narrateur, qui, dans certaines de mes chansons, passe la main, « passe la voix » à d’autres narrateurs… Comme s’il était tombé de cheval. Je m’amuse avec tous ces fantômes, ces Ouragans Gris. Ils me tiennent compagnie. Ils sont pour moi, les fantômes du présent.

Vous dîtes que cet album est aussi en quelque sorte une évocation de votre livre paru il y a quinze ans : L’Intrépide Bruno Bisaro. À quel niveau ?

L’Intrépide Bruno Bisaro a été publié aux éditions Geneviève Pastre en 2005 (Ndlr : illustre femme de lettre du monde LGBT) mais j’ai rencontré Geneviève cinq ans plus tôt, à l’occasion du prix de poésie organisé par Les Octaviennes, prix de poésie lesbienne. J’avais participé au prix en adaptant au féminin mes poèmes dédiés à mon premier amour, que j’évoque aussi dans ce nouvel album. J’ai remporté le premier prix et suis devenu ami avec Geneviève. Nous avons animé ensemble une émission LGBT sur Radio Libertaire pendant de nombreuses années. Cet Intrépide… qui comportait également certaines paroles de chansons était en quelque sorte une œuvre de metteur en scène. Je me mettais déjà en scène. Tout comme dans ce nouvel album. C’est en cela qu’il est une évocation de mon recueil de poèmes. Dans sa mise en scène ! Mais je précise que la mise en scène que je propose dans l’album est romanesque et non poétique et en définitive, assez éloignée de celle du recueil. J’avais repris dans ce livre des textes de mon arrière-grand-père, prisonnier-résistant à Buchenwald et les avais « adjoints » à des poèmes très homo-sensibles. Ma famille n’avait pas vraiment apprécié la démarche. Les Ouragans Gris est un roman parfois autobiographique. C’est du cinéma. La fable se concentre ici exclusivement autour de héros de l’histoire récente et non autour des héros du passé.

Bruno Bisaro

Cet album est le fruit d’un travail totalement indépendant, réalisé dans la plus grande autonomie. Quel regard portez-vous sur l’industrie musicale ?

J’ai créé ma propre structure de productions en 2007. Le milieu de la musique était alors en pleine crise. En quelques années, le marché du disque français venait de perdre la moitié de sa valeur. Et puis très rapidement, ce fut l’essor des ventes de musique sur les plates-formes numériques… Les artistes avec lesquels je travaille œuvrent pour la plupart, à la fois pour des majors et pour des labels indépendants. Alain Moisset, qui a réalisé mon premier album avait été signé avec son groupe Via Viva chez Barclay dans les années 80. Julien Vonarb, réalisateur et directeur musical de l’album, collabore en tant que compositeur avec Universal. L’opposition entre label indépendant et major a perdu de sa vitalité. C’est du reste, une manière très artificielle d’opposer les choses. Elle n’a jamais véritablement concerné les artistes, ni le public. C’est un peu comme l’opposition théâtre privé-théâtre public. Tous les acteurs de la musique ont vu le vent tourner dans ces années-là. Les musiciens font la musique, les industriels jouent aux capitaines d’industrie. Le succès est une histoire d’écuries. Cela n’a pas changé. J’aime ce mot que vous employez : « autonomie ». Parce qu’il renvoie au situationnisme. Je préfère ce mot-là, au mot « indépendance ». Parce que nous sommes tous dépendants les uns des autres. Et aujourd’hui, plus que jamais. Notre liberté vient du fait que nous sommes tous tributaires les uns des autres. Je dirige ma barque comme je peux, « ma petite entreprise » et parfois contre l’époque, contre des vents contraires. Mes fantômes du présent sont sans doute d’une autre époque.

Oui, vous dîtes que votre album est tout droit sorti des années 90. C’est-à-dire ?

C’est-à-dire qu’il est très inspiré de cette nouvelle scène française des années 90 que j’ai tant aimé. Je pense notamment à Dominique A mais également à Miossec, à Daniel Darc mais aussi à Kat Onoma… J’ai 45 ans. Je compose mes chansons comme dans les années 90, la plupart du temps à la guitare. Je chante le monde d’aujourd’hui depuis cette époque-là. La chanson protestataire américaine, les albums de Lou Reed, ceux d’Asaf Avidan, ma relecture des poètes réfractaires furent également des sources d’inspiration pour la composition de l’album. Il y a pour moi, quelque chose de littéraire dans la musique. Figurent également dans cet album, des moments parlés. Les jeunes générations ont remis au goût du jour le spoken word de Harlem et de la Beat Generation et m’ont donné envie de créer ces moments-là, avec les interprètes Charlotte Costes-Debure, Frédéric Cuif. Je chante une chanson coécrite avec Alain Moisset. Sans doute qu’Ouragans Gris va apparaître comme désuet, décalé par rapport à son époque. J’aurais adoré être sur scène avec toutes ces figures de la nouvelle scène française mais j’ai accumulé les ratés. Des collaborations que j’ai déclinées, des titres que je n’ai pas sortis à temps. Je pense notamment à J’ai paradé, le premier single extrait de cet album, écrit et composé en 2007, dont on me disait qu’il sonnait alors comme du Bashung et que Julien Vonarb a magnifiquement réorchestré. La rencontre avec Julien fut déterminante. Ce sont des rencontres comme celle-là qui font les moments heureux.

Julien Vonarb

Notamment ceux de produire aujourd’hui une œuvre résolument collective ?

Exactement. Ce projet musical, signature collective, est né véritablement en 2017, de cette collaboration avec Julien Vonarb. Julien a su lire en moi jusqu’aux mots les plus fragiles, jusqu’aux arpèges de guitare parfois défaillants, jusqu’à la voix. Son travail de réalisation est remarquable. Plus de quinze artistes et techniciens du spectacle ont contribué au lancement de ce projet : musiciens mais aussi artistes de théâtre et de cinéma. Comme le plasticien Denis Vedelago ou encore le cinéaste Bastien Simon qui a réalisé le clip J’ai paradé avec Geoffrey Couët, Dimitri Gouinguenet, Charlotte Costes-Debure. Clip dans lequel je n’ai pas souhaité apparaître. J’ai adoré travailler avec Bastien, jeune réalisateur si talentueux. J’ai été honoré que le comédien Geoffrey Couët (qui m’avait impressionné dans Théo et Hugo dans le même bateau d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau) participe au clip. Une chanson, c’est de la littérature collective. Elle s’écrit un jour quelque part mais n’existe que lorsqu’elle est réécrite avec l’autre. Une chanson, c’est aussi du cinéma, surtout lorsque Bastien Simon est à la réalisation ! Tous ceux qui ont participé aux Ouragans Gris font exister ces chansons, permettent à l’œuvre d’exister réellement. Ce n’est au fond qu’une histoire de famille, d’amitié. J’ai cette phrase que je porte en moi, de Michel Foucault, extraite d’un article paru dans le magazine Le Gai Pied en 1981 et intitulé De l’amitié comme mode de vie : « il nous faut nous acharner à devenir homosexuels et non pas nous obstiner à reconnaître que nous le sommes ». Peut-être que ce que nous avons créé collectivement est un témoignage d’amitié à l’attention de tous ceux, qui, dans leurs mises en scène d’eux-mêmes ou avec l’autre s’acharnent simplement à devenir ce qu’ils sont.

Pochette de l’album Bruno Bisaro & Les Ouragans Gris

Quid de la photographie qui orne la pochette de l’album ?

Il s’agit d’une photographie de Thomas Bartel. Thomas a réalisé par ailleurs plusieurs documentaires, sur Dominique A ou Brigitte Fontaine. Cette photo est tirée de sa collection personnelle et qui fait partie d’une série de prises de vues de villes qu’il a traversées. Sur celle-ci, il s’agit de New-York. On ne le devine pas du tout d’ailleurs. Cette photographie me rappelle une plage d’Italie, sur l’Adriatique. Certaines des chansons de l’album ont été écrites et composées en Italie. La pochette ne fera apparaître ni mon nom, ni le titre de l’album. Seulement cette photo. Le livret intérieur, oui, avec d’ailleurs d’autres photos de Thomas.

Pas d’apparition dans votre clip, votre nom n’apparaissant pas sur la pochette de l’album… ne seriez-vous pas un de ces fantômes dont vous parlez en début d’entretien ?

C’est à dire que j’ai un problème avec l’image, les photos. Je suis parfois un mauvais cheval. Jouer au chanteur ne m’intéresse pas vraiment. Jouer à l’écrivain, à l’homme de théâtre, non plus d’ailleurs. Chaque communauté a ses codes mais pour moi qui aime vagabonder, m’effacer pour que le collectif surgisse, c’est compliqué de devoir prendre la pose. Pour l’instant, je travaille sur l’identité de mon projet et les photos figent nécessairement les choses. Ceci dit, il y aura bien une photo de moi, pour l’affiche de la tournée. J’ai aimé par le passé être shooté par la photographe Tina Merandon dont j’apprécie énormément le travail, en dehors de ses portraits d’hommes et de femmes politiques.

Une tournée se dessine alors ?

Oui, bien sûr. Nous nous mettons au travail. Julien Vonarb en est le directeur musical. Pour le premier concert, il y aura 3-4 musiciens. Ce sera en format « concert assis ». Je souhaite également que la comédienne et artiste de hip hop, Inès Hammache, m’accompagne dans un hommage consacré au poète Yves Navarre. Je veux rendre aussi hommage à Rimbaud, à Pasolini mais aussi à Mano Solo. Je souhaite plusieurs paroles et croiser le théâtre, la littérature, la musique, le tout dans un ambiance sobre… Bon, il faudra insuffler du rock à l’ensemble. J’y suis prêt car je souhaite du subversif, de l’extériorité. Cela va être incontestablement un beau défi que cette tournée !

Propos recueillis par Cédric Chaory

Visuel de Une tiré du clip « J’ai paradé ».

Un article à retrouver dans le numéro de mars 2020 de WAG MAG

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