Andrise Pierre : ma résidence d’auteure confinée au Centre Intermondes

LITTÉRATURE – Andrise Pierre est une jeune auteure haïtienne, actuellement en résidence à Intermondes et la Maison des Écritures. Une résidence très particulière, car en mode confinement et qui a énormément influencé son travail en cours : l’écriture de son premier roman. Elle en lira, le vendredi 12 juin, des extraits au centre culturel de la rue des Augustins. Interview.

Le 1er mars vous avez débuté une résidence d’écriture à Intermondes. Mais finalement assignée à résidence dans le centre culturel depuis le confinement, vous n’avez pu retourner en Haïti, votre pays. Racontez-nous cette expérience ?

Lorsque je suis arrivée à La Rochelle pour cette résidence, j’avais en tête de traiter de la xénophobie, notamment celle que subissent les Haïtiens en République Dominicaine. Il y a un épisode très inspirant pour moi : le massacre de 1937 où des travailleurs haïtiens furent tués dans les exploitations sucrières de la République Dominicaine*. Je souhaitais comprendre comment deux peuples-frères, partageant une même île, n’arrivent pas à cohabiter. Pour alimenter ma recherche, j’ai passé mes quinze premiers jours de mars à me balader, la journée, dans La Rochelle. Le soir j’écrivais. J’ai alors découvert une ancienne ville négrière. Je connaissais vaguement l’histoire de la ville mais sa visite plus approfondie m’a fait prendre conscience que je suis, finalement, liée à elle, via le commerce triangulaire qu’elle a été pratiquée. Je me souviens que toute en haut de la tour de la Lanterne, j’ai regardé le panorama en me disant : mes ancêtres sont peut-être partis du Vieux-Port ?

Suite à la visite du Musée du Nouveau Monde, très éprouvante, j’ai décidé de changer le sujet de mon roman. Puis est survenu le confinement qui a compliqué ma réflexion et mes recherches. Il a surtout prolongé, par la force des choses, ma résidence.

Être enfermée seule dans cette « Maison Henri II » fut éprouvant les premiers jours. Heureusement j’avais ce beau jardin et ce décor incroyable pour respirer. L’envie d’écrire est revenue assez vite. J’ai ceci de commun avec l’auteur Guy Régis Jr de me mettre en condition. Inspiration ou pas, il faut se mettre en état de travail. Si je bloque sur l’écrit, je me nourris de film, de lecture pour rester habitée, en éveil. Donc avec discipline, j’ai poursuivi mes recherches sur Internet, ai lu de nombreux ouvrages d’Aimé Césaire, de Christiane Taubira… Je peux dire que j’ai beaucoup avancé sur mon roman durant le confinement.

Et quelle est la trame de ce roman ?

Je pars d’une histoire simple : celle d’une enfant qu’on adopte, suite au décès de sa mère migrante. Se sentant différente des autres et mal à l’aise dans son environnement, cette enfant décide, une fois adulte, de partir à la recherche de ses racines. En parrallèle, je parle de la mère adoptive qui attend le retour de sa fille. Ce retour aura lieu quelques années plus tard. C’est une histoire qui dit la filiation, la migration, l’adoption et creuse la question des rapports parents-enfants. Et puis j’aborde aussi ce malaise de se sentir seule dans une ville, dans une société. Seule et différente.

La Rochelle vous a donc inspirée ?

Tout à fait. C’est vraiment en découvrant l’histoire de La Rochelle que je me suis imaginée comme un personnage évoluant dans cette ville. Tout comme l’enfant de mon roman en cours, j’ai ressenti un sentiment de solitude dans les rues de centre-ville …  c’est à dire que lorsque je me baladais, j’ai très peu croisé de jeune femme noire dans l’espace public. C’est troublant pour moi ; je me suis sentie différente, étrangère. Je précise que je n’ai été victime d’aucun mépris ou quoique ce soit d’apparenté au racisme. Je sais la ville tolérante et ouverte mais moi, je me suis sentie … oui différente.

 Vidé mon ventre du sang de mon fils, votre première œuvre, a remporté le 3ème Prix du concours d’écritures théâtrales Etc Caraïbes. Pouvez-vous nous parler de cette pièce de théâtre ?

C’est une œuvre très personnelle. La pièce parle de l’assassinat de mon frère en 2015. J’écrivais depuis quelques années, sans vraiment finaliser mes projets mais avec Vidé mon ventre du sang de mon fils je suis allée au bout de l’écriture. C’est une pièce de théâtre, comme plusieurs monologues. Il y a peu de personnages ; je me concentre sur la mère. Dans cette mère, il y a peu de moi, de ma petite sœur, de ma mère aussi forcément. C’est une voix plurielle.

J’ai toujours aimé lire les pièces de théâtres. Les grands classiques me passionnent. Je m’inspire d’ailleurs de l’héroïne tragique par excellence : Antigone. Fille d’Œdipe, elle a donné une sépulture à son frère Polynice malgré l’interdiction du roi Créon. Dans ma pièce, c’est le contraire. Le mort, enterré hâtivement pour oublier une injustice jamais réparée, va être déterré par sa propre mère. Une mère qui, plus que tout, veut régler cette histoire de violence.

C’est vraiment le récit des relations mère – enfant, questionnant le viol, le deuil, l’impunité; un récit d’une existence ravagée par des hommes et des femmes muets dans une ville qui détériore. C’est aussi un tableau social mettant en exergue la condition des plus défavorisés même des années après le tremblement de terre du 12 janvier 2010.

Votre mère a t-elle lu votre pièce ?

Non. Ma mère ne lit pas le français, il m’aurait fallu l’écrire en créole et il est vrai que ma formation littéraire, mes études à l’Ecole Normale Supérieure puis mon master en Lettres modernes à l’Université Paris 8 me poussent à écrire plus facilement en français. Ma langue est le français ! J’ai quand même gardé le mot manman qui désigne en créole, comme on le devine, la maman.

Cela a été douloureux de poser des questions à ma mère car on peut penser que Vidé mon ventre est de la fiction mais le fond de la pièce a nécessité son témoignage. Mon frère a été assassiné, il est aussi le fruit d’un viol … il y a beaucoup de souffrance dans cette histoire familiale là. Moi-même j’ai souffert de l’absence de ce demi-frère dans notre vie car je n’ai pas grandi avec lui. C’est une histoire très complexe et ma mère a pris le temps de me confier son point de vue, son ressenti sur cette tragédie.

La littérature peut – elle guérir de la douleur ?

Je ne sais pas, je ne pense pas. Je dirais que maintenant que la pièce est écrite je me sens mieux car le projet de sortir mon frère de l’oubli est réalisé. En même temps je dis cela mais mon frère était-il vraiment tombé dans l’oubli ? Non, il est toujours parmi nous. Récemment, ma mère me disait encore : « Suis bien les consignes sanitaires liées au Covid ! Je ne veux pas perdre ma fille, j’ai déjà perdu un fils » … Quand vous entendez cela forcément, le frère disparu est à vos côtés. Il revient tout le temps. Non, cette pièce ne m’a pas totalement guéri mais elle m’a consolé.

Andrise Pierre ©Pierre Michel Jean

La pièce parle par ricochet de la violence de la société haïtienne. Comment expliquez-vous ce qui, vu de l’occident, est une vraie désolation ?

Il est vrai que beaucoup de choses accablent mon île et c’est difficile de l’expliquer. Je reconnais que la persistance des problèmes de notre gouvernance n’aide pas et l’international non plus. Récemment, Trump a décide de rapatrier des USA à Port-au-Prince des immigrés haïtiens dont certains sont malades du Covid-19. C’est une aberration : Haïti ne pourra jamais faire face à la propagation du virus. (NDLR : Fin mai, Haïti comptait 35 décès du coronavirus pour 1584 cas.) Je suis effarée par le comportement de ce président américain ! Notre gouvernement dépend trop de l’étranger… voilà le cœur de notre problème. Nous devons nous émanciper …

L’espoir est sans doute dans l’incroyable jeunesse de l’île. Vous animez d’ailleurs un Club littérature jeunesse à Port-au-Prince ?

Il se trouve qu’à une période j’ai travaillé dans un centre culturel où j’étais en contact quotidien avec les enfants. Ils avaient leur espace ti moun  (NDLR : enfant en créole haîtien). J’ai travaillé avec les tout petits et cela m’a inspiré un mook sur la littérature jeunesse. J’y présente les  grands classiques, les thématiques récurrentes. Depuis, j’anime un club littéraire où je fais lire aux enfants pas mal de polars dont ils sont friands mais aussi des textes comme ceux de Nathalie Papin. La plus belle chose qui me soit arrivée enfant est ma rencontre avec la littérature et je peux vous dire que de nombreux enfants haïtiens vous tiendront le même discours. Les Haïtiens aiment lire, aiment déclamer, aiment les mots … Il y a d’ailleurs beaucoup de festivals autour de la littérature et de la poésie chez moi.

Justement, vendredi 12 juin, vous serez aux côtés de Guy Régis Jr à Intermondes pour présenter un Panorama de la lecture Haïtienne. Comment expliquez-vous le foisonnement, la richesse de la littérature haïtienne ?

Les livres sont partout sur l’île. Nous aimons les histoires, l’Histoire, notre histoire. De nombreux auteurs rayonnent à l’international. Forcément Dany Lafferière est l’auteur le plus en vue … Il est membre de l’Académie Française donc cela aide mais il ne faut pas oublier Yanick Lahens, Prix Femina 2014. Elle est la première titulaire de la nouvelle chaire des mondes francophones au Collège de France, élue l’an passé. Je pense aussi à Edwidge Danticat, à Évelyne Trouillot dont Rosalie l’infâme est pour moi le meilleur roman traitant de l’histoire de l’esclavage féminin dans le Saint-Domingue du 18ème. Il est tellement rare d’entendre une voix d’esclave femme dans la littérature.

Je suis donc admirative de tous ces artistes cités car grâce à leur littérature, ils véhiculent un image positive de notre île au monde : celle d’un pays où la culture s’épanouit.

Le 12 juin à 18h30, accompagnée de Guy Régis Jr que les rochelais connaissent bien, je lirais des textes. Les miens seront notamment ceux créés à l’occasion de ma résidence à La Rochelle et nous échangerons ensuite avec le public autour de la littérature haïtienne.

Propos recueillis par Cédric Chaory

Visuels fournis par le Centre Intermondes.

INFORMATIONS PRATIQUES : http://centre-intermondes.com/en/

  • Le massacre des Haïtiens de 1937, aussi connu sous le nom de massacre du Persil, est un ensemble de meurtres perpétrés en octobre 1937 après la décision du président de la République Dominicaine, d’éliminer physiquement les Haïtiens travaillant dans les plantations du pays. Plus de 20 000 Haïtiens, hommes, femmes et enfants, furent tués.
  • Rosalie l’infâme – Évelyne Trouillot (Ed. Le temps des cerises)