Amok : l’édition au temps du covid

LITTÉRATURE – La maison d’édition rochelaise Amok a connu, comme nous tous, une année désarmante mais pleine de ressources en s’engageant dans un mouvement de solidarité tout en s’ouvrant au numérique. Rencontre avec son directeur – Olivier Ginestet – qui fourmille de projets éditoriaux et ce, sur les 3 ans à venir.

Comment s’est déroulée pour votre maison d’édition l’année qui vient de s’écouler ?

Amok est une petite structure, avec peu de charges. Nous faisons le roseau plutôt que le chêne et nous devrions passer la tempête sans être déracinés. De plus, j’essaie de rester optimiste et de voir le bon côté des choses. Nous avons eu la chance d’être acceptés par un distributeur national juste avant le premier confinement. Amok a mis un pied dans la cour des grands. Certes, à cause de la crise sanitaire, notre développement a été stoppé net. Mais c’est aussi dans l’adversité qu’on se révèle. On cherche des solutions, on innove et on avance. Pour le moment, nous ne sommes pas à plaindre.

L’été dernier, nous avons tenté de réorganiser des rencontres littéraires. Ces rendez-vous sont primordiaux car Amok est une maison d’édition qui souhaite miser sur la proximité et mettre en valeur les contacts humains. Ces temps de partage entre l’auteur et ses lecteurs sont d’autant plus importants en période Covid. Nous avons dû reporter certains événements mais nous ne les avons pas annulés et nous annoncerons bientôt un nouveau calendrier.

Vous dîtes avoir profité de cette période pour engager Amok dans un mouvement de solidarité. C’est à dire ?

Dès le premier confinement, nous avons proposé une partie de notre catalogue à télécharger gratuitement en version PDF – je remercie d’ailleurs les auteur.e.s qui m’ont soutenu dans cette démarche et qui ont accepté d’offrir leur livre. L’opération a été un véritable succès à l’échelle d’Amok. Il y a eu plus de 20 000 téléchargements et nous avons eu des retours très agréables.

Le numérique n’est toujours pas une priorité pour Amok, mais il est vrai que depuis le confinement nous avons entamé un léger virage. C’était une demande récurrente de la part de nos lecteurs – et pas forcément de la jeune génération que l’on dit hyper connectée. Cependant, nous restons attachés au format papier, au bel objet. Il faut reconnaître aussi que le succès d’Amok doit beaucoup à l’idée-cadeau. Les gens offrent un livre parce qu’ils connaissent l’auteur, l’éditeur ou parce qu’ils apprécient le sujet. Offrir un téléchargement ne fait pas rêver !

Néanmoins, nous proposons désormais certains titres en version ebook. Le démarrage est timide mais nous espérons séduire de nouveaux lecteurs, notamment avec la trilogie d’Olivier Lebleu, La tête sous l’eau. Pour la petite histoire, ce livre était un pavé de 450 pages. Il ne rentrait pas du tout dans la ligne éditoriale d’Amok qui est le roman court ! J’ai donc demandé à Olivier s’il accepterait de « découper » son œuvre en trois parties afin d’envisager une publication en série. C’est dans l’air du temps… Il a immédiatement accepté et repensé certaines transitions. En tant qu’éditeur, je prenais un petit risque mais aujourd’hui La tête sous l’eau est une de nos meilleures ventes. Je peux même vous dire que certains lecteurs ont essayé de me soudoyer pour connaître en exclusivité la fin de la trilogie.

Vous avez aussi œuvré en direction du personnel soignant et des étudiants ?

Le personnel soignant était en première ligne face au virus. On avait bien conscience que la menace n’était pas seulement physique et qu’elle était aussi psychologique. Chez Amok, on n’a pas beaucoup de moyens mais on a quand même des livres, et la lecture peut offrir une parenthèse, un moment de répit. J’ai donc proposé à un ami, qui est directeur des soins dans un centre de la Croix-Rouge, de faire un don de livres pour le personnel du centre Richelieu.

Lors du deuxième confinement, on a renouvelé l’opération mais pour les étudiants confinés. On a contacté le Crous de La Rochelle qui a confirmé que certains étudiants étaient en grande détresse. Encore une fois, on a pensé que la lecture pourrait leur offrir un peu d’évasion. On a donc fait un don de livres et le Crous s’est chargé de la distribution. Là encore, on a eu des retours qui font plaisir.

Récemment vous avez également publié Étrangination, ouvrage collectif sur le thème douloureux des migrants. Pouvez-nous parler de ce projet ?

C’était un projet qui me tenait à cœur depuis longtemps. Évidemment, avec la pandémie, la situation des réfugiés et des migrants ne s’est pas améliorée. C’est un peu la double peine pour eux. On a tous en tête ces images d’embarcations plus ou moins précaires, surchargées d’êtres humains qui tentent de fuir la misère ou la guerre. Comment, à notre échelle, apporter un message d’espoir ? En écrivant et, en l’occurrence, en publiant !

J’ai donc demandé à des proches d’Amok de participer au projet. Je les remercie encore d’avoir accepté. Étrangination est un ouvrage collectif avec des auteurs confirmés, des jeunes plumes, un artiste-peintre et une maison d’édition qui s’engagent pour soutenir ceux qui n’ont pas eu la chance de naître dans un pays en paix. Jeanne Benameur – qui venait de publier son roman Ceux qui partent, histoire de migration mais d’un autre siècle – nous a fait l’honneur d’écrire une très belle préface. L’intégralité des droits des auteur.e.s et de l’éditeur est reversée à l’association Solidarité migrants.

Malheureusement, à cause de la crise, Étrangination n’a pas pu être diffusé et le livre n’a pas encore rencontré son public. Cependant, avec le soutien de la municipalité de Lagord et le théâtre de la Kanopée II, nous avons prévu deux événements, le 5 et le 8 mai, autour du thème des migrants. L’occasion de renouer avec le public et la culture en général. Nous avons bien sûr invité les auteur.e.s mais aussi des groupes de musique et même une voltigeuse…

J’imagine que le confinement a suscité des vocations et que vous recevez aujourd’hui de nombreux manuscrits en recherche d’éditeur ?

Nous recevions déjà beaucoup de manuscrits avant la crise sanitaire. À tel point que nous avons été obligés de préciser sur notre site que nous n’acceptons plus de nouvelles propositions. En effet, notre programme éditorial est déjà bouclé pour plusieurs années. Malgré tout, nous recevons une dizaine de manuscrits par mois.

Effectivement, certains textes sont liés à la pandémie. Mais même avant la crise, les textes que nous recevions étaient très personnels – et c’est normal. L’écriture est thérapeutique. Consciemment ou non, les écrivains usent de leurs propres expériences pour construire leurs récits. Cependant, si l’exercice peut être utile, le résultat n’est pas forcément destiné à être publié.

Quant au thème de la Covid, j’avais choisi de ne pas surfer sur le sujet. Il ne faut pas nier l’importance du bouleversement, bien au contraire, et je suis certain qu’une littérature mettra brillamment en relief les causes et les conséquences de cette période. Cependant, pour le moment, j’ai d’autres projets en cours avec Amok.

En 2021, votre calendrier de parution n’est pas remis en question ?

Après avoir hésité, j’ai décidé de conserver notre calendrier des parutions. Ce qui est risqué mais c’est une décision qui a été prise en concertation avec les auteurs. Depuis le début de l’année nous avons déjà publié Les Murmures de la source de Jacques Buisson. Il s’agit de la suite des Parfums du silence. Puis, en avril prochain, sortira Mais dis seulement une parole, le premier roman d’Hélène Rénaté. J’ai beaucoup apprécié son écriture cash, au couteau. Je ne sais pas écrire dans cette veine-là. Hélène le fait avec un talent et un naturel désarmant. Je voulais donc lui donner sa chance.

Amok est aussi ravi d’accueillir deux nouveaux auteur.e.s, Thierry Maugenest et Laetitia Secq qui ont écrit ensemble Toutes les mers sont nomades. Thierry est un auteur reconnu, qui publie par ailleurs chez Albin Michel ou Liana Levi. Laetitia anime entre autres un blog littéraire et va ainsi publier son premier roman.Il s’agit d’une histoire à deux voix qui met en lumière le trouble d’un homme après sa rencontre avec une femme qu’il pense avoir croisée par hasard. L’ouvrage sera présenté « tête-bêche » et pourra se lire par ses deux entrées : côté pile et côté face. À découvrir le 10 juin dans toutes les librairies.

Quant aux années suivantes, nous avons déjà un programme éditorial bien chargé. Notamment parce que je souhaite poursuivre notre collaboration avec certains auteurs qui ont déjà publié chez Amok, et aussi car j’envisage de rééditer des œuvres d’auteurs disparus.

Je pense bien sûr à Joseph Kessel. Amok a déjà eu la chance de publier des inédits du célèbre écrivain, dans le recueil Première Guerre mondiale (désormais disponible chez Folio). Je suis toujours en contact avec Pascal Génot, l’un des ayants droit de Kessel, et nous étudions la possibilité de publier d’autres textes, notamment sur l’Inde. C’est une véritable opportunité pour Amok et je pense qu’avec Kessel on respecte notre ligne éditoriale. C’est en effet un auteur populaire mais à l’écriture exigeante. C’est aussi un conteur exceptionnel. Récemment, il vient d’entrer dans la prestigieuse collection La Pléiade. Il a rencontré un vif succès. Gallimard prévoit d’éditer un troisième tome mais n’envisage pas de publier l’intégralité des nombreux textes de Kessel. Une niche pour Amok.

Enfin, la véritable nouveauté concerne un projet de réédition de certaines œuvres d’Anatole France. Relativement oublié, Anatole France a pourtant été considéré comme le plus grand écrivain de la Belle époque, période que j’apprécie particulièrement et que je eu le plaisir d’étudier pour écrire une biographie d’Émile Combes, l’un des pères de la Séparation des Églises et de l’État (NDLR : Emile Combes, 1835-1921, Itinéraire politique d’un républicain). Il y a tout juste cent ans, Anatole France recevait le Prix Nobel de littérature. Amok publiera donc un premier texte dès 2021, puis plusieurs d’ici 2024, centenaire de la mort de cet auteur à découvrir, redécouvrir et faire découvrir.

Propos recueillis par Cédric Chaory

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