Nadia Larina : J’veux du queer

PREMIER REGARD – La compagnie bordelaise FluO, dirigée par la chorégraphe Nadia Larina, était en résidence à La Manufacture CDCN Nouvelle-Aquitaine de La Rochelle la semaine dernière. Retour sur la présentation d’une création en cours: A Drop Of My Blood.

« Un magnétiseur devait soigner mes troubles de jeune fille. Il profitait de ces soins pour … dans la chambre de ma grand-mère. » ; « Être une femme c’est naître avec un conditionnement lié à ton sexe. Tu dois être réactive, enveloppante, maternelle, éducatrice même si tu veux faire abstraction de ces assignations. »[1] ; « Mon oncle m’a pris chez le coiffeur et m’a expliqué comment un homme doit parler, se comporter. Comme un vrai homme. » ; « Une fille peut être féminine tout en ayant le crâne rasé, une salopette de cheminot et un marcel blanc … »

Pour sa troisième pièce qui sera créée en janvier 2022 dans le cadre du festival bordelais 30/30 (NDLR: à confirmer), Nadia Larina a recueilli une trentaine de témoignages répondant aux questions : Qu’est-ce qu’être pour toi un homme ou une femme, et quand en as-tu pris conscience ?

Au (seulement) cinquième jour d’une première résidence à La Manufacture – CDCN de La Rochelle, la chorégraphe accompagnée de ces acolytes Bastien Fréjaville (compositeur et co-fondateur de la compagnie) et Elie Nassar (danseur et co-chorégraphe) ose le dévoilement d’une pièce en gestation. Dans la Chapelle Saint-Vincent, elle lâche à l’assistance « Je n’ai pas l’habitude de présenter quelque chose d’aussi fragile » avant d’entamer, fébrile, les quinze premières minutes d’une œuvre au titre provisoire : Every Drop Of My Blood. Le sang pour les rappels mensuels du corps féminin ; le sang aussi comme expression de la violence d’une société séculairement patriarcale. Hétéronormée.

Dans des structures cubiques de contreplaqué, deux corps en sous-vêtements jouent de toutes les contorsions pour s’extraire. Ici une jambe qui se tend, là un crâne qui force le passage, une main qui agrippe. Comme il semble est peu aisé de sortir de la case où la société vous a rangé. De l’aveu (pessimiste) d’Elie «Il faut être mort pour échapper à son conditionnement. S’extraire totalement des normes imposées de la société (m’) est impossible … »

Conçue comme une performance déambulative, A Drop of My Blood invite son spectateur à tourner autour des cubes (de matière plexiglass pour la création). Au son de témoignages sonores glaçants, sertis dans les nappes electro-rock interprétées live par Bastien Fréjaville, Nadia et Eli semblent jouer leur vie. Et en écho, celles de millions de jeunes femmes et jeunes hommes opprimé-e-s.

« Autour de moi, chacun a une histoire a raconter et bien souvent des femmes indépendantes, des hommes singuliers. Tous ont vécu un évènement qui a conditionné son comportement. Que ce soit un viol, du harcèlement scolaire, de la maltraitance. Every Drop of my Blood traite de cette société qui assigne les femmes et les hommes dans des rôles immuables. Il raconte nos histoires personnelles d’étranges étrangers, harceleurs et harcelés, ayant subi des violences liées à notre sexe ou notre orientation sexuelle. » précise la chorégraphe russo-ukrainienne.

Dès son premier solo (La Zone), Nadia Larina embrasse la cause féministe. Inspirée par les œuvres d’Andreï Tarkovski (Stalker, 1978) et de Svetlana Alexievitch (La Supplication, 1998), La Zone retraçait le parcours d’une femme déracinée, essayant de se reconstruire dans un autre pays. Un solo autobiographique en somme, Nadia venant tout juste de quitter (fuir ?) sa Russie natale où elle évoluait dans des compagnies de danse traditionnelle et de jazz, en passant même par le cabaret et le strip-tease. En France, elle découvre une danse contemporaine aux multiples ramifications.

« J’ai découvert cette technique en intégrant le centre de formation bordelais Adage, puis à travers de nombreux ateliers et master-class aux côtés de Carole Vergne, Régine Chopinot, Alain Platel ou encore Jan Fabre. J’ai d’ailleurs appris beaucoup de lui et des danseurs et ai même failli intégrer sa compagnie. Avant qu’il ne soit rattrapé par des accusations d’humiliations sexuelles. » se remémore t-elle.

Pour son second effort Muage (un temps appelé Salon de Queer), Nadia creuse encore un peu plus le sillon féministe et l’ouvre même aux questions LGBTQIA+[2]. Elle la co-crée avec Eli comme « une pièce qui questionne les influences des normes hétéros sur les corps et les esprits ». En l’occurrence ceux d’un jeune danseur libanais homosexuel et d’une russe déracinée. Elle précise : « Muage  est un mot emprunté à l’auteur Alain Damasio[3], dont Bastien m’a fait découvrir « La Zone du dehors » et d’autres ouvrages que j’admire. Ce mot fait référence à nos identités queer, au sens de l’étrangeté. Les corps qui muent, se transforment, se cherchent, se perdent… »

Every Drop of A Blood serait une extension performative de Muage. Une version augmentée, comme universelle, faisant appel à une foule de témoignages. « Nous aimerions que cette installation puisse profiter d’un temps pour collecter d’autres témoignages. Il y a l’idée d’une co-création avec les publics que nous visiterons. En amont de la représentation, nous souhaitons recueillir des témoignages pour les intégrer dans la représentation d’Every Drop. Cela fait partie de nos réflexions. » souligne Bastien.

En ce mois de décembre 2020, l’heure est effectivement à la réflexion, à la recherche : comment incarner l’enferment corporellement, aidé ou pas des structures mobiles (construction prévue par la scénographe Edwige Van Houtte) qui signeront la scénographie de la pièce ? Parmi les pistes de travail, des noms émergent et viennent en aide à Nadia dans sa recherche du mouvement personnel, engagé physiquement et queer[4] : Alain Buffard et son geste minimaliste, la corporéité animale de Carole Vergne. Nadia veut « des corps qui perdent leur humanité pour privilégier l’instinct, l’errance ; des corps violentés mais à la fois détachés de ces violences. » Aidée d’Elie, toujours prompt à l’improvisation, quand elle, plus carrée, s’en réfère aussi à ces notes et réflexions issues des lectures de Judith Butler et Virginie Despentes, Nadia dispose encore de 5 semaines de travail. Les quelques jours de recherches passés au sein de la Chapelle Saint-Vincent sont, eux, extrêmement prometteurs.

Cédric Chaory.

Visuels : Quentin Geyre, « Groseille vidéos »

Site internet de la Cie :https://www.fluocompany.com/blank


[1] Témoignage de Mélanie Trugeon

[2] L’acronyme LGBTQIA+ (lesbienne-gay-bis-trans-queer-intersexe et leurs allié.e.s) a remplacé récemment l’acronyme plus ancien LGBT afin de ne pas figer la liste des identités sexuelles concernées par les luttes politiques.

[3] L’auteur engagé de science-fiction Alain Damasio, dans sa nouvelle C@PTCH@, emploie le mot « muages » au pluriel pour parler « de brouillard d’os et de corps, en suspension »

[4] Queer – terme étant à la base une insulte en direction des homosexuel.e.s, utilisé positivement dans les milieux militants depuis la fin des années 1980. Nadia Larina se réfère à Sam Boursier et notamment sa trilogie « Queer Zones » et des recherches d’Isabelle Alfonsi pour se situer du côté de l’art queer qui met en avant l’engagement politique et affectif de la chorégraphe et sa volonté de promouvoir le fait que le personnel est politique, ainsi que ses questionnements sur de telles notions, comme « féminité » « masculinité », « virilité », ainsi que des gestes et des mouvements, associés à ces notions.