Onirique Arsenal des Mers par Federica Matta

EXPOSITION – Jusqu’au 3 janvier 2021, la Corderie Royale expose la vision onirique de L’Arsenal des Mers par l’artiste Federica Matta. Une manière nouvelle et originale de questionner la mer à Rochefort dans l’admirable écrin qu’est la Corderie.

la fresque et en premier plan Le Voyage de la Sirène ©Joanna Carmen Viteaux

Rochefort, espace des rêves

En évoluant dans le parcours de son exposition Voyages des imaginaires, Federica Matta ne peut s’empêcher de s’arrêter devant une de ses œuvres, sortir un feutre et peaufiner un trait, remplir de couleur un infime espace. « Je viens de l’arte callejero, l’art de la rue. Je retravaille sans cesse mon œuvre que jamais je ne sacralise… » précise, dans un large sourire, la plasticienne au regard vif.

Elle est la première artiste à inaugurer un nouveau cycle d’exposition temporaire à la Corderie Royale jusque là dévolue à la diffusion de connaissances autour de la mer. Emmanuel de Fontainieu, directeur de La Corderie Royale, explique qu’avec une exposition comme Voyages des imaginaires, l’emblématique monument rochefortais déplace son curseur pour se positionner sur les mots poésie et art plastique : « Nous proposons là à un artiste d’imaginer la mer à la Corderie, avec son propre vocabulaire. Nous ne l’avions jamais fait auparavant et pour cette grande première Federica Matta propose un parcours poétique pour aller à la rencontre des imaginaires de l’Arsenal des Mers et faire revivre cette grande fresque maritime. »

Infatigable globetrotteuse, Federica Matta, d’origine chilienne et américaine, connait bien la mer pour avoir grandi sur les bords des mers méditerranée, caribéenne, tyrrhénienne et de l’Océan atlantique. Célébrée pour ses sculptures monumentales et fresques qui égayent de leur couleurs éclatantes le béton des plus grandes métropoles mondiales (Santiago, Lisbonne, Miami, Fukuoka…) ou le gris des ports militaires français (Bordeaux, Saint-Nazaire), l’artiste fut repérée à l’occasion d’une exposition martiniquaise en hommage à Edouard Glissant par Henri Jobbé-Duval, président de La Corderie Royale. Aussitôt vient à l’illustre homme de culture l’idée d’une exposition de Federica à Rochefort.  Quelques mois plus tard, elle foule les rues perpendiculaires de la cité de Charente-Maritime à la découverte de ses trésors architecturaux. « Accompagnée de mon carnet et d’un crayon, j’ai saisie Rochefort en croquant diverses images. Pour moi cette ville est un espace de rêve. Il y est très présent dans sa mémoire, ses imaginaires, avec cette présence de l’absence de la mer, cette omniprésence des activités du passé. Quand on se promène dans l’Arsenal des Mers, on peut deviner nos arrières-arrières-arrières grands parents s’activer. » explique la plasticienne.

Et puis il y a cette corde qui interpelle fortement l’artiste : « Elle symbolise notre relation à nous-même. Elle mélange les 3 mondes : intellectuel, matériel et spirituel. Dans nos vies personnelles, nous sommes sans arrêt en train de les tresser et détresser. Nous sommes traversés par tant de pensées à la fois, individuellement mais aussi avec autrui. Tant de lignes invisibles, de pensées nous connectent les uns aux autres à l’image de ces cordes. »

Une vision onirique de l’Arsenal des Mers

De ses escapades dans les rues de la cité et sur les bords de la Charente, Federica Matta a imaginé pour les murs de la Corderie plusieurs œuvres qui convoquent tout son univers mythologique s’animant dans un cortège de « monstres amicaux », sirènes, serpents, lunes et soleils, et de textes qui se promènent au gré de la houle en composant un alphabet universel.

©Joanna Carmen Viteaux

Dès l’entrée de l’exposition, le visiteur est ainsi accueilli par sa vision onirique de l’Arsenal des mers* « Notre arsenal est abstrait pour le public, Federica en a donc imaginé un plan ludique. Quand on parle de l’arsenal, on pense militaire mais ici il y a eu un arsenal botanique. Des plantes ont transité par Rochefort. Antan, elles étaient acclimatées, comme un arbre à pain ou un plant de café, avant de repartir à Versailles. » précise Joëlle Bacot-Richard, chargée de médiation du lieu. L’artiste propose également une autre vision de ce siècle de conquêtes où les hommes prenaient la mer pour découvrir les Nouveaux-Mondes. Elle précise sa pensée ainsi : « Au XXIème siècle on analyse ces conquêtes à l’aune du mot colonialisme mais il ne faut pas oublier la part original de rêves que ces traversées contenaient en elles. Quant bien même ces rêves se sont vites transformées malheureusement en véritables cauchemars pour bon nombre d’humains. Aussi je tends avec cette carte une perche discrète pour essayer d’imaginer le monde d’une autre manière. »

À l’entrée de l’exposition, une fois traversée la porte sous-marine que peuplent de nombreuses poissons accrochés au plafond, on avance éveillé dans un monde de rêves : une fresque de 21 mètres, vision onirique de l’Arsenal des Mers peuplée de chamanimaux(animaux totem imaginé par l’artiste), de monstres marins et des moments-clés de la petite et grande histoire de la ville. « Il m’a fallu un an et demi pour concevoir cette fresque. Une fois mes nombreux croquis sélectionnés, je les ai agencés avec ma graphiste sur un logiciel pour créer cette immense fresque qui contient également de nombreuses citations d’auteurs. Citations que j’aime noter dans mes carnets, glanées au fil de mes nombreuses lectures. Par exemple, près d’un bateau rempli d’esclaves, je reproduis le texte de la « Conférence des oiseaux » du poète soufi persan Farid Al-Din Attar. Et tout d’un coup les mots créent comme un espace dans lequel je peux me promener. Plus légère face à la tragédie. »

Sont aussi présents sur la fresque la poésie de Victor Hugo, Arthur Rimbaud, Aimé Césaire … et forcément Édouard Glissant, elle qui fut une de ses élèves dans les années 70.

©Joanna Carmen Viteaux

Les couleurs de l’enfance

Face à la fresque qui impose sa blanche sinuosité dans la quasi-pénombre de ce voyage imaginaire, quelques tableaux issus de l’expo-hommage à Édouard Glissant ; d’énormes dés stylisés ; un arbre généalogique fantasmé de l’artiste et la réplique de la sculpture de la base sous-marine de Saint-Nazaire Le Voyage de la Sirène (dont la rénovation serait imminente).

Dans la seconde et dernière salle de l’exposition, un immense coloriage attend les assauts colorés des visiteurs, petits et grands. De cette perception toute personnelle de l’histoire de Rochefort, on y devine L’Hermione, Pierre Loti (dont le flottement de l’identité charme tant Federica), des amazones, des poulpes (« un de mes animaux fétiches, si intelligent »). Une œuvre momentanément en noir et blanc. En attente de bleu, rouge, jaune et vert …

La couleur, voilà bien la signature de Federica Matta : « Elle est pour moi liée à l’enfance. À Santiago du Chili, juste après le départ de Pinochet, les gens ne sortaient plus dans la rue. Pour les y ramener, j’ai eu l’idée de décorer de jeux -sculptures, re-colorier une place dans un quartier abandonné en me disant que si j’y amène les enfants, les adultes viendront. Je pense que nous faisons pour les enfants ce qu’on ne fait pas pour nous-même. La partie enfant que l’on reconnaît en nous c’est celle qui nous permet de nous soigner. En installant des jeux colorés, les gens se sont précipités dans l’espace. Aujourd’hui cette place est incontrôlable. »

Et si la Corderie Royale vivait aussi ce même engouement ?  « Les enfants  sont attendus en nombre dans le cadre de l’exposition. Nous avons proposé aux écoles, collèges et lycées, de travailler sur une des créations de Federica : le chamanimal. On va recueillir toute leur production en juin et faire une installation collective de tous ces animaux. Ils envahiront la Corderie le 14 juin à l’occasion d’une grande journée autour de l’exposition. » expliqueJoëlle Bacot-Richard.

D’ici le 14 juin et ses festivités, l’imposante Corderie attend son public. Elle y cache en son antre son hypnotique Voyage Imaginaire, visible jusqu’au 3 janvier 2021.

Cédric Chaory

Visuel de Une : ©Joanna Carmen Viteaux

*En juillet 2019 L’Hermione,  la Corderie royale et le  Musée de la Marine sont devenus L’Arsenal des Mers. Un billet commun à la journée permet leur visite.

INFORMATIONS PRATIQUES : https://www.corderie-royale.com/

Laisser un commentaire