Thyeste : le roi devenu monstre.

THÉÂTRE – Cruelle tragédie romaine écrite il y a deux mille ans par Sénèque, Thyeste vue par Thomas Jolly a ravi les festivaliers d’Avignon l’été dernier. Théâtre riche d’images, de jeu et de musique, la pièce sera à La Coursive les 31 janvier et 1er février.

 

V de vengeance, V de violence.

Le pitch de l’une des plus noires tragédies de Sénèque est horrifique : Atrée, roi d’Argos, est profondément meurtri par la trahison de son frère Thyeste qui a tenté de ravir son trône et sa femme. Sa vengeance sera terrible : Atrée propose à Thyeste de revenir à Argos pour partager la couronne mais dans une rage sans limite il assassine les 3 enfants de ce dernier et les lui sert au banquet de réconciliation.

Après une longue aventure shakespearienne qui l’avait conduit à s’emparer des abominables figures d’Henry VI et de Richard III,  Thomas Jolly prouve avec Thyeste son amour immodéré du monstre. N’en parle t-il pas d’ailleurs comme d’ « une matière fascinante pour le théâtre, aventure singulière pour un comédien qui doit porter ce genre de personnage sans lui faire de procès tout en dévoilant par là-même occasion un peu de sa propre monstruosité. » ?

Avec son interprétation fascinante et complexe qui bascule entre une fragilité presqu’enfantine et une férocité sanglante, le metteur en scène le plus en vue du moment a fait vibrer la Cour du Palais des Papes en ouverture du 72ème festival d’Avignon le 6 juillet dernier. Avec sa mise en scène de spectaculaire façon opéra-rock, cette antique histoire d’une vengeance extrême expose une violence consanguine et anthropophage tel un attentat à l’Humanité tout entière révélant nos propres monstruosités, individuelles et collectives.

Démesure

Il me faut la démesure ! crie, empli de haine, Atrée. La démesure, Monsieur Jolly la fait sienne dans cette adaptation résolument contemporaine un brin tapageuse multipliant effets laser, coups de tonnerre et passages au noir. Un spectacle fantastique et total, bien de son temps passant aisément du chœur d’enfant au spoken word et slam. Le metteur en scène l’explique ainsi : « Je suis un enfant de mon époque qui a grandi avec Internet. Ce média permet une accumulation de références pour le pire et pour le meilleur. Il fait également bouger les artistes, notamment les réalisateurs et les metteurs en scène. Je fais du théâtre avec de la machinerie, des décors, des perruques, du maquillage, des jeux de lumière. Cet art baroque, tout en force visuel, j’y crois. Il est un mélange du grand et du vrai comme disait Victor Hugo. Le grand prend les masses, le vrai soit l’acteur séduit l’individu. »

Pour son imposant et inquiétant décor que composent une tête géante renversée bouche bée et une main monumentale, Thomas Jolly a trouvé son inspiration dans la Melpomène du Louvre, muse du Chant, de l’Harmonie musicale et de la Tragédie qui tient une tête coupée dans sa main. Un décor idéal pour un œuvre où s’entremêlent trépidations et silences, cris et lamentations, chants et effroi.

De la tragédie spectrale de Sénèque si peu jouée, le directeur de la compagnie rouennaise La Piccola Familia signe une œuvre XXL accessible et compréhensible, ouverte à notre actualité. Et délivre un puissant message à l’indulgence, à la tolérance, dans un monde où nous sommes tous méchants. Immanquable !

Cédric Chaory

Visuel du Une: ©Christophe Raynaud de Lage

https://www.la-coursive.com/projects/thyeste/

À découvrir également jusqu’au 11 janvier sur CultureBox : 
https://culturebox.francetvinfo.fr/theatre/thyeste-de-seneque-par-thomas-jolly-au-festival-d-avignon-275729

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