Les jeunes filles en fleur d’eau d’Élodie Guignard

PHOTO. Du 9 janvier au 23 mars, le Carré Amelot expose l’œuvre d’Elodie Guignard : « Narcisse ou le souffle renversé » qui pousse à l’évidence sur des références poétiques et picturales et s’attelle à renverser le monde et ses histoires, fussent-elles fabuleuses. Interview de l’artiste.

 

Avec Narcisse ou le souffle renversé vous proposez un travail photographique autour du mythe de Narcisse mais aussi du personnage d’Ophélie de Shakespeare. D’où vous vient l’attrait pour ces deux figures ?

Cela remonte à mon adolescence. Vers mes 13 ans, je me suis passionnée pour le mouvement artistique préraphaélite, né au Royaume-Uni à la moitié du 19ème siècle. Ophélie préraphaélite de Millais est une de mes références. J’aime sa facture, sa façon de représenter la femme aussi. Narcisse trouve ses racines dans mon affection pour ce mouvement pictural.

Dans Narcisse, La nature est sereine. L’humain s’y accorde parfaitement dans une relation apaisée. Est-ce là un vœu pieu ?

J’entretiens effectivement un rapport privilégié avec la nature. J’ai beaucoup photographié dans les forêts bretonnes. D’ailleurs la série Narcisse est quasi-exclusivement tirée de sessions en forêt bretonne, hormis quelques clichés pris en Inde. La nature y est pour moi ressource, cocon, apaisante et apaisée. C’est cette nature que je propose depuis longtemps dans mon travail. J’entretiens le même rapport à la nature qu’elle soit forêt bretonne ou environnante à un petit village au Bengale. C’est une manière pour moi d’être dans un rapport un monde, monde que je trouve tellement violent aujourd’hui. Revenir à la nature est précieux, rassurant. Faire poser, photographier des personnes dans une nature qui me ressource, me permet d’avoir aussi des rapport particuliers avec elles.

Justement comment se sont déroulées les prises de vues de Narcisse qui datent maintenant de 2010 ?

Plus précisément le projet Narcisse a commencé en 2010 mais les toutes dernières photos ont été prises récemment, cet été. C’est un projet que je développe sur le temps. Concernant les prises de vues originelles, j’ai accorde beaucoup d’importance à la lumière en l’observant. En Bretagne la lumière est très changeante, vous savez, je ne peux donc pas me fier qu’à elle. J’en appelle alors à la chance, au hasard. Le temps peut être couvert au moment où je pars avec mon modèle et mon appareil puis soudainement le ciel se découvre, s’éclaircit m’offrant la possibilité fugace de prise de vues.

Même si elle poursuit dans le temps, que retenez-vous aujourd’hui de l’aventure Narcisse ?

Je pense qu’elle est d’une de mes séries les plus importantes. J’ai touché là quelque chose qui m’intéresse depuis tout le temps : faire poser des jeunes femmes dans la nature. Mais avec Narcisse, le fait de les mettre dans l’eau et de voir la manière dont les corps et l’eau interagissaient a créé quelque chose de l’ordre de l’émerveillement. A quel niveau, je ne saurai pas précisément le définir mais je crois que cette série est une de mes plus fortes, tout au moins la plus aboutie. Comme je vous le disais, je continue à la creuser, la développer. Cet été, j’ai pu trouver encore d’autres voies à explorer. Oui, Narcisse a une place centrale dans ma recherche.

Sous ses couverts lisses, les clichés de Narcisse révèlent une part secrète de l’humain, ses paradoxes, comme une inquiétante étrangeté …

 Vous avez tout à fait saisi l’essence de Narcisse. Cette inquiétante étrangeté est bel et bien présente, très importante. Le moment de bascule m’intéresse beaucoup. Si l’on regarde hâtivement les photos, elles peuvent être juste esthétiques, belles mais quand on s’y attarde, on devine qu’il y a quelque chose derrière cette apparente plénitude. On peut basculer dans du cauchemardesque. Nous sommes sur un fil où rien n’est lisse et tout est tension.

Les prisons, les entreprises, les villages de réfugiés au Bangladesh, les locaux d’Emmaüs, votre œuvre plurielle traverse de nombreux territoires autre que la seule nature. Avec pour dénominateur commun : l’intérêt à l’être humain, non ?

L’être humain et son rapport au monde et au lieu qu’il traverse m’intéresse fortement. Je cherche avec le portrait à révéler ce qu’il y a de mystérieux chez l’humain mais aussi ce qu’il y a de commun à tous. Il y a forcement un part d’autoportrait qui s’interfère dans ces clichés. Je suis, j’apparais à travers l’autre. J’ai effectivement traversé de nombreux espaces, souvent aux antipodes des uns et des autres mais tous ont en commun la nature. Plus ou moins. Avec Ciments, j’ai travaillé l’an dernier dans le milieu de l’entreprise, celle de Lamotte. La majorité des salariés que j’ai photographiés sont dans la nature, dans des lieux qui leur parle. J’ai du mal à photographier dans des bureaux.

À la prison des femmes de Rennes, les détenues ont pris la pause dans la cour. Certes nous restons entre quatre murs, mais c’est un micro-espace de nature, à l’air libre. Les retours que j’ai eu des détenues était merveilleux : elles m’ont dit avoir aimées cet espace de liberté. Cette séance de photos leur a fait du bien au corps, à l’âme, à leur estime.

La culture bengali est également très présente dans votre art…

 Oui j’avais 19 ans quand je me suis rendue pour la première fois au Bengale. J’ai eu un vrai coup de cœur pour cet endroit et les gens qui y vivent. Je retourne très souvent depuis dans un village à la frontière du Bangladesh. Les années passant, je peux voir cette région évoluer mais à deux vitesses. Les villes y sont bouillonnantes d’activité, tout va très vite comme à Calcutta mais les villages retirés évoluent peu. Ce que j’aime observer dans ces contrées ce sont les rapports ancestraux des hommes et des femmes à la terre. Ça me parle, on peut même dire que cela se rapproche des forêts et campagnes bretonnes.

Quelle pourrait être une série de photographies sur La Rochelle ?

Ciments a eu la chance d’être accroché dans l’agence Lamotte de La Rochelle. Je connais la ville et j’imagine que si je devais un jour y faire des photographies, c’est l’eau qui m’inspirerait. Je ne sais pas vraiment sous quelle forme, peut être une suite de Narcisse… je ne sais pas encore très bien.

Actuellement, je suis dans la numérisation et la retouche d’images qui ont été prises cet été. Cela donnera de nouvelles séries qui seront montrées prochainement. Je ne sais pas quand et où. 2019 me réserve un énième voyage au Bengale … entre temps et au fil de l’eau des projets apparaîtront.

Propos recueillis par Cédric Chaory
 Visuels de Une et photos: ©Elodie Guignard

Informations : https://www.carre-amelot.net/narcisse

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