Guy Régis Jr., Plume d’Haïti

Boursier pour une résidence d’écriture à la Maison des auteurs des Francophonies à Limoges début 2018, Guy Régis Jr, auteur et dramaturge haïtien, propose le 4 avril, à l’occasion des Nouvelles Zébrures et à l’initiative de la médiathèque Michel Crépeau et du Centre Intermondes, Poésie-Pays.

Votre résidence à la Maison des Auteurs de Limoges vient de s’achever. À quoi ressemble une telle résidence ?

C’est un espace pour écrire. Un temps pour écrire également. C’est un moment que je reçois comme un cadeau. Avoir du temps, se concentrer sur un texte est précieux, moi qui suis bien trop sollicité pour cela à Port-au-Prince en tant que directeur de festival et metteur en scène. Limoges est une ville calme qui m’offre la possibilité de me concentrer sur l’écriture. J’y ai à proximité la médiathèque, les cafés du coin. Durant cette résidence, j’interviens dans les collèges et les lycées de la Région pour des ateliers d’écriture ou de théâtre. Ils m’ont permis de rencontrer du monde, de sortir de cet espace-temps dévolu à l’écriture. J’étais en résidence depuis janvier et j’y ai pu terminer mon projet.

L’écriture de votre pièce Les cinq fois où j’ai vu mon père, c’est cela ?

Oui, c’est un texte très personnel. L’œuvre mêle fiction et autobiographie, elle sera publiée prochainement chez Gallimard. Je l’ai écrit à deux reprises. Une première version embrasse la forme romanesque puis le metteur en scène que je suis a conçu le texte en suite comme une pièce de théâtre.

Lors de cette résidence vous avez trouvé également le temps de signer des chroniques dans le quotidien local Le Populaire du Centre dont un intitulé « J’aurai voulu être Trump » qui revient sur … ses écrits sur Twitter.

Effectivement dans cette chronique je compare deux univers mentaux. Celui de l’écrivain que je suis qui respecte profondément les mots, pour qui écrire est une chose très dure et extraordinaire à la fois et celui d’un homme qui ne cesse de tweeter, qui écrit avec une facilité déconcertante quelques mots. Pour ma part, je suis dans une quête de la distance, je prends le temps de tourner 7 fois la langue dans ma bouche si je puis dire. Nous sommes dans une époque où communiquer est tellement facile et qu’un homme aussi puissant que le Président des Etats-Unis le fasse aussi légèrement, sans mesurer la portée de ses propos, c’est affreusement inquiétant.

Arrivé à Limoges, il m’a fallu une semaine pour trouver la concentration nécessaire à l’écriture, pour entrer dans l’univers mental que cela demande. J’ai regardé des films, Roman Polanski, Woody Allen, des scénarios incroyablement écrits, construits.

Le festival des Francophonies en Limousin vous soutient depuis nombreuses années. Vous-même, vous êtes directeur d’un festival : Les 4 chemins dont la 15ème édition s’est clôturée en décembre dernier à Port-au-Prince. Comment se porte ce festival ?

Il grandit à chaque édition. Je ne suis son directeur que depuis 5 ans. On a pensé à moi pour mon expérience. Mon statut de metteur en scène tournant à l’international, je le sais, offre des connexions nouvelles au festival. J’ai une vision précise : sa place dans la ville, ses rapports avec les Institutions. Je cherche à proposer une programmation plus ouverte. Cela a bien pris car je suis soutenu par des jeunes universitaires passionnés, et une pléiade de bénévoles très dynamiques. C’est désormais un événement populaire fortement inscrit dans le patrimoine culturel du pays. Un rendez-vous qui ne peut être pas ébranlé.

Quelle est la situation actuelle des arts vivants en Haïti ?

Le théâtre est en plein essor comparé à la réalité très dure et moribonde qui sévissait il y a encore quelques années. De jeunes compagnies, de jeunes metteur-e-s en scène vivent de leur métier. Pour la danse, il y a également de nombreuses troupes. Idem pour la musique : la scène y est très diversifiée puisant ses sources dans la musique africaine, dans la chanson française, la musique latino ou américaine. Cette effervescence de la scène artistique est très intéressante à observer et le festival des 4 chemins se fait un point d’orgue à l’honorer en invitant les meilleurs performeurs mais également des photographes, et d’autres artistes visuels. Créer dans la confrontation, dans l’énergie du bouillonnement de tous ces arts permet l’émergence de la nouveauté.

Le 28 février dernier, Nègres en vente  a obtenu une bourse Aide à l’écriture des arts de la rue de la SACD. De quoi en retourne t-il ?

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt Le théâtre à Saint-Domingue de Jean Fouchard, écrit en 1955 qui racontait l’extraordinaire foisonnement de la scène théâtrale à Saint-Domingue alors colonisée. Des tournées étaient organisées dans les colonies françaises à l’époque. J’ai ensuite lu une autre de ses oeuvres Les Marrons du Syllabaire où Jean Fouchard nous livre les résultats d’une longue et minutieuse enquête sur le marronnage. On y lit les annonces des ventes des nègres. Comment on les annonçait à l’époque du type : « vend 4 négresses et 2.000 négrillons ». M’est venue alors l’envie d’écrire autour de ces ventes, du marronnage à travers un univers sonore qui se composerait de capsules. Ces capsules seront diffusées dans la Ville de La Rochelle, et j’espère au Musée du Nouveau-Monde de La Rochelle, Nègre en vente pourra aussi être une lecture-performance en public.

Début avril, vous serez à La Rochelle pour présenter, dans le cadre de Nouvelles Zébrures, Poésie Pays. Il s’agit de retrouver l’ambiance des soirées organisées fréquemment à Port-au-Prince où chacun vient transmettre les textes de ses auteurs préférés.

À l’initiative du centre culturel Intermondes, Poésie Pays invite tous les publics à se retrouver autour de textes poétiques. Haïti aime ce genre de rendez-vous où musique et poésie se croisent. Le public rochelais aura la chance d’entendre le formidable chansonnier Wooly Saint Louis Jean, chanteur à la voix d’or, guitariste sensible et véritable amoureux des mots. J’invite tous les Rochelais à venir à la Médiathèque Michel Crépeau.

Vous déplorez que la pratique de la langue française s’amenuise dans votre pays, faute d’un système scolaire efficace. En quoi est-elle essentielle à Haïti ?

Elle est aussi essentielle que le créole. Le français est une merveilleuse langue, sa littérature est une des plus riches au monde. La lire, la comprendre est primordiale. De jongler avec le créole l’est tout autant car ces deux langues sont des trésors qui vivent et se nourrissent mutuellement. Ce qui est intéressant c’est le coude-à-coude des deux langues. Passer de l’une à l’autre est un vrai plaisir. Dernièrement les bouleversements politiques ont eu raison de l’apprentissage de la langue française. À l’école ou dans les centres de formations des maîtres. Haïti a également beaucoup moins de rapport direct avec la France, nous en sommes très loin. Entouré d’iles anglophones et hispanophones, le pays peut dialoguer avec la Martinique et la Guadeloupe mais ce sont des îles bien petites, sans réelles influences sur nos 10 millions de locuteurs.

À La Rochelle encore, vous avez récemment travaillé vos pièces avec la jeunesse de centres sociaux, celles des écoles ou encore la section théâtre du Lycée Valin. Que vous apportent ces échanges ?

Je travaille en milieu scolaire avec la volonté première d’y faire des rencontres. Les jeunes que j’y côtoie partagent des souvenirs particuliers, liés à leur enfance. Lors de mes ateliers d’écriture ou de théâtre, ils se livrent très facilement et révèlent bien souvent les absences de leur vie : un être cher, un animal, un objet. Je me souviens encore de cette jeune fille qui a beaucoup pleuré un jour tout en insultant un père qu’elle a trop peu vu dans sa vie. J’ai pris conscience ce jour-là que les échanges dans la cellule familiale sont trop ténus. Forcément, rencontrer ces lycéens m’apportent beaucoup. Ce sont des moments de partage bénis qui ne peuvent me laisser insensible. J’aime voir cette jeunesse plongée dans l’écriture, jouer avec beaucoup de naturel et un regard neuf des extraits de mes pièces de théâtre.

Propos recueillis par Cédric Chaory le mardi 6 février 2018.

http://www.lesfrancophonies.fr/Poesie-Pays-1106

Laisser un commentaire