Franck Becker, l’interview.

Le lundi 1er octobre, la compagnie OpUS lancera avec La Veillée la saison 2018-19 de La Coursive. À cette occasion Franck Becker, directeur du théâtre, nous en détaille la programmation, revient sur sa première année rochelaise et se confie sur les projets à venir. 

 

Vous entamez votre deuxième saison à La Coursive. Mais sur cette première année passée au sein de la Scène nationale, quel regard portez-vous ?

Cela a été un exercice finalement plus compliqué que je ne le pensais. Les directions que j’ai prises précédemment ont toujours été accompagnées, me concernant, de la mise en œuvre immédiate d’un projet artistique et l’établissement quasi-instantané d’une programmation. Par rapport aux liens que vous vous retrouvez à tisser avec un public et une équipe, les choses deviennent alors plus rapidement concrètes. À La Coursive, j’ai hérité de la programmation conçue par mon prédécesseur ce qui m’a laissé du temps devant moi pour observer les spectateurs de l’établissement. J’ai pu analyser leur sensibilité, leur interaction avec un propos artistique. Ce fut très formateur. J’ai découvert au passage un public très enthousiaste, généreux et réactif. Cette saison de prise de marque m’a également permise de rencontrer les acteurs culturels de la région et sans doute pas autant que je l’aurais souhaité les compagnies de la région. La Nouvelle-Aquitaine est grande et compte de nombreuses compagnies. J’en connais une bonne partie, surtout les plus repérées au niveau national, mais il m’en reste encore beaucoup à découvrir, et notamment sur La Rochelle.

La Rochelle justement. Pour une ville moyenne, elle possède de nombreux lieux labellisés qui travaillent en harmonie. Avez-vous pu le vérifier ?

Bien sûr et cette réalité a une légitimité historique et interpersonnelle. Il y a comme une culture professionnelle locale qui est devenue presque une attente politique. Je ne peux qu’en tenir compte et la perpétuer. La Coursive est un hub culturel, un lieu de croisement sur la Ville où se succèdent notamment les principales manifestations de la ville, dont ses célèbres festivals. À travers cela, les relations se tissent de manière un peu plus profonde dans la mise en connexion de nos projets artistiques spécifiques. Je pense à La Sirène. Cette saison nous avons 4 rendez-vous programmés en partenariat avec la SMAC. Nous allons porter en commun, et sur 4 saisons, le saxophoniste Thomas de Pourquery. C’est une première en France. Nous poursuivons bien sûr nos collaborations avec le Conservatoire et le CCN … Pour autant, je pense que d’autres partenariats sont à imaginer.

À Quimper, je travaillais beaucoup avec les nombreuses maisons de quartiers qui développaient des projets d’actions artistiques et culturelles. C’est un axe qui pourrait être à explorer à La Rochelle même si j’ai la sensation – mais sans doute est-ce mon ignorance – qu’ici les objectifs des MJC sont plus sociaux que culturels. Il y a cependant un travail de rapprochement qui est effectué depuis quelques années entre La Coursive et celles-ci. La volonté, l’intérêt et la curiosité sont là mais il faut encore travailler.

Ce qui est acquis c’est le rapprochement de La Coursive avec le théâtre de la Coupe d’Or de Rochefort. De plus en plus les théâtres mutualisent leur moyen à l’instar des scènes conventionnées de Tulle et Brive, aujourd’hui une seule et même Scène nationale L’Empreinte

Il y a effectivement une tendance qui se renforce ces dernières années sur cette question de la mutualisation des structures, tendance fortement liée à la réduction des moyens publics alloués à ces établissements. Il y a des rapprochements qui se font au forceps mais d’autres qui sont des mariages d’amour avec une vraie volonté de partage. L’équipe de La Coupe d’Or m’a expliqué être arrivée à la fin d’un modèle de développement qui nécessitait de se poser des questions. Le projet alternatif de rapprochement avec La Coursive a redonné de la motivation à tout le monde. Les premiers retours du public sont également positifs. La curiosité est là et les 3 bus qui mèneront de Rochefort à La Rochelle se remplissent déjà. Les Rochefortais sont en effet nombreux à vouloir découvrir Retour à Reims de Thomas Ostermeier qui jouera pour la première fois à La Rochelle. Quant aux spectacles donnés à La Coupe d’Or, je ne peux vous en dire plus aujourd’hui car nous ouvrirons leur billetterie qu’un mois à l’avance. Nous avons fait des choix ciblés de spectacles qui rencontrent déjà du succès à La Coursive : du jeune public (Le petit chaperon rouge), de la musique baroque avec Maude Gratton et une proposition jazz avec Théo Ceccaldi. On espère que ces propositions stimuleront nos spectateurs rochelais à se rendre dans ce beau théâtre à l’italienne.

De la musique nous entendrons également les dimanches en matinée avec ce rendez-vous gourmand que vous instaurez : les Concerts au Chocolat.

Oui j’ai inventé ce concept pour la Scène nationale du Jura puis l’ai décliné au Théâtre de Cornouaille avec le succès que l’on sait. J’ai proposé également de l’intégrer à la programmation de La Coursive. Ces concerts partent de l’envie de défendre la musique classique au sens large et pas seulement dans son format symphonique. La musique de chambre possède un répertoire riche et il est important que le public puisse l’entendre. C’est plus modeste, intimiste. Certains pourraient penser moins attractif car moins spectaculaire. Pour compenser cela, je me suis dit qu’en présentant ces rendez-vous dans un contexte convivial, autour d’un chocolat chaud, cela ajouterait de la motivation supplémentaire pour « aller vers ».

Pourquoi le dimanche ? Nous savons dans nos structures qu’il y a un public qui ne sort pas le soir pour diverses raisons mais qui est friand des matinées. Nous voulons le satisfaire. J’espère aussi que ces concerts au chocolat puissent aussi être des rendez-vous pour les touristes de la région, qui après une ballade dans la ville, viennent écouter un concert de grande qualité en buvant un chocolat qui l’est tout autant.

Cette programmation riche d’un Ostermeier, de la venue de Benjamin Millepied, comment la construit-on ?

On arrive en tant que directeur avec son carnet d’adresses, son réseau, ses fidélités et forcément cela facilite un peu les choses quand il s’agit d’accueillir tous ces artistes de prestige qui du coup se calent plus facilement sur votre calendrier. Après il y a des productions sur lesquelles j’ai été informé de la tournée un peu tardivement. En mars 2018, j’ai découvert 20 minutes de la pièce de Benjamin Millepied au Théâtre des Champs Elysées. 20 mn porteuses d’intérêt et qui m’ont poussé à programmer Bach Studies quasiment à l’heure du bouclage de la programmation. Devoir programmer au dernier moment est une chose qui n’est pas toujours facile à vivre pour les équipes car il y a de nombreux retro-planning à tenir. On vit dans nos métiers une sorte d’accélération du temps qu’il faudrait vraiment questionner. Quand j’entends certains de mes collègues me dire que fin février ils ont bouclé leur programmation cela m’interroge. Moi, je sais que j’ai encore des spectacles à découvrir en mars et avril. Je refuse la manière mécanique de concevoir une programmation et me laisse le temps de la découverte jusqu’au dernier moment. C’est important de se conserver des marges de manoeuvre les plus longues. Après il y a des spectacles sur lesquels vous devez vous positionner très rapidement. Je pense là à Italienne, scène et orchestre de Jean-François Sivadier, remonté cet été et sur lequel je suis déjà en train de négocier. Une grosse tournée se profile pour ce metteur en scène et je me dois d’être le premier sur les rangs.

Les temps forts Avis de temps fête qui figurent dans la programmation sont eux un vrai casse–tête : il est compliqué de poser dans un planning 4-5 spectacles d’une même thématique surtout quand ils n’ont pas vraiment les mêmes dates de tournées. Au départ je souhaitais ces rendez—vous ramassés sur 3 semaines mais j’ai dû composer avec les plannings des diverses productions. Cela a été un peu stressant mais le résultat se tient !

La Rochelle a été une terre de danse avec notamment Brigitte Lefèvre et Régine Chopinot. Aujourd’hui Kader Attou, quelques compagnies émergentes et les Éclats chorégraphiques perpétuent la tradition. On vous sait spécialisé dans la musique mais qu’en est-il de l’art chorégraphique ?

Je précise qu’en candidatant à La Coursive, je souhaitais revenir à mes premières amours à savoir la pluridisciplinarité des arts vivants. J’ai eu beaucoup de plaisir à diriger le Théâtre de Cornouaille et ses spécificités qui se concentrent sur la musique et le théâtre musical. J’ai cependant toujours programmé du théâtre, de la danse et du cirque. Concernant la danse, elle est très présente dans la saison 18/19 avec 10 rendez-vous dont 5 pièces de grands ensembles. Il m’apparaît cependant important de défendre des aventures iconoclastes et à coup sûr une exigence artistique significative dans le domaine de la danse contemporaine. Depuis 10 ans, via la direction au CCN de Kader Attou la ville a pris une couleur hip hop. L’artiste a ainsi été programmé chaque année. Moi j’ai souhaité une transition qui inclut Kader Attou comme artiste associé à La Coursive. 2 rendez-vous sont consacrés à la danse urbaine cette année mais pour autant il ne faut pas négliger le public formé à la danse contemporaine. Régine Chopinot dont vous parliez a remporté un vif succès lors de son passage à Rochefort avec sa récente création PacifikMeltingpot. Le public est donc en attente de ce genre de propositions. C’est pourquoi j’ai programmé des œuvres iconoclastes comme Cold Blood de Michele Anne de Mey et Jaco Van Dormael ou encore Ainsi la nuit de Luc Petton. Dans le cadre du jumelage que nous avons avec le Moulin du Roc de Niort, j’ai choisi Love Supreme d’Anne Teresa de Keersmaeker, éminente pièce chorégraphique contemporaine.

Il faut savoir que La Coursive, tout grand paquebot qu’elle est, a la nécessité d’équilibrer son budget. La billetterie représente 35% de celui-ci (quand pour d’autres scènes cela ne repose que sur 20-25%). Pour la danse comme pour les autres disciplines, je me dois de jouer l’équilibriste en proposant au public grand spectacle et pièces plus intimistes, œuvres populaires et pièces d’avant-garde.

Vous êtes en pleine période d’abonnement et les réservations démarrent très fort. J’entends souvent des reproches concernant vos abonnés qui trusteraient les places dès le début de saison laissant peu de chances aux autres spectateurs de s’y rendre de manière plus spontanée. Qu’en pensez-vous ?

Je me dois de rectifier tout cela. La Coursive est une des rares Scènes nationales qui possède un quota de places disponibles hors abonnement (75 places environ), et ce pour chacun des spectacles. Un mois avant chaque spectacle il est donc encore possible de réserver sa place. À Quimper, je me souviens que certains soirs étaient complets dès la campagne d’abonnement. Tous les systèmes ont leurs avantage et inconvénient. La Coursive a vraiment ce souci de faire en sorte que les spectateurs puissent venir assister aux pièces jusqu’au dernier moment. Après se posent parfois des cas de conscience. Je pense notamment aux Fourberies de Scapin joué par le Français. En ce moment les abonnés se jettent sur le spectacle et c’est quasi-complet. Devons-nous alors conserver notre fameux quota de places pour les retardataires entre guillemet au risque de refuser des places à nos abonnés qui font l’effort de payer un abonnement de 5 voire 10 spectacles ? Cette question va vite se poser aussi pour Stephan Eicher, la Compañía Nacional de Danza de España ou encore Fred Pellerin. Je suis sur une année de transition où je vérifie jusqu’où et comment le public actuel de La Coursive est prêt à conserver sa fidélité tout comme je reste attentif à la manière de capter et contenter un nouveau public.

Sera t-il plus jeune ce nouveau public ?

J’entends bien votre question. À Quimper, le public était composé à 25% de jeunes. Je suis conscient que nous pouvons mieux faire à La Coursive. Nous allons notamment accueillir différemment les scolaires. Je rappelle qu’ils sont près de 10.000 à fréquenter chaque année le théâtre, sur des temps scolaires. Hors temps scolaires, je ne souhaite plus les rassembler tous ensemble et dans les hauteurs de la salle comme bon nombre de théâtres le font encore. Il m’apparaît plus intéressant de disséminer ce public par groupe de 2 dans toute la jauge. Quand ces jeunes spectateurs sont entourés de d’adultes, ils sont incités à se comporter comme eux. Nous allons cette année et à trois reprises tester cette répartition. Mélanger tout type de public n’est jamais chose aisée mais il le faut. Le théâtre de La Coupe d’Or y a toujours veillé et j’ai cette volonté de proposer cette mixité là. Quand bien même certains spectateurs y seraient réfractaires pour des questions de confort. Progressivement je vais tester, en douceur et sans prétendre à la révolution, de nouvelles formules aussi bien dans la programmation que dans l’accueil des publics.

Propos recueillis par Cédric Chaory

 

Visuel de Une: Franck Becker ©libre de droits

 

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