David Ceccon, sans contrefaçon.

BEAUX-ART. À la fin du mois, le jeune artiste brésilien David Ceccon va exposer son œuvre pour la première en France et c’est le Centre Intermondes qui a la primeur de l’événement avec I-Self, une œuvre queer et connectée. À découvrir dès le 25 janvier.

Dans la galerie d’Intermondes transformée pour l’heure en un vaste atelier, David Ceccon déambule, observant les pièces work in progress qui constitueront I-Self, sa première exposition en Europe.

Une télé en carton qui « diffuse » une phrase définitive Love lasts forever, quelques esquisses de sculptures aux formes phalliques, un immense jeu de cartes dévoilant Queen et King, des logos de célèbres réseaux sociaux dupliqués à l’infini, I-self questionne l’identité et le genre à l’heure de Facebook et de Tinder. « Avec sa capacité à développer des identités virtuelles qui vous permettent d’être celui que vous souhaitez être, Internet m’apparaît comme un espace totalement queer. Idem avec nos smartphones et toutes leurs applications où l’on s’invente ou réinvente. » explique l’artiste de 26 ans, ajoutant qu’I-Self parle aussi du désir LGBT et de la rupture. « 5 jours après mon arrivée au Centre Intermondes, mon petit ami m’a quitté. Mon premier séjour en Europe est donc forcément entaché par cette rupture qui lui donne un goût amer. Je me sers de cette tristesse pour I-Self, dans l’esprit d’un heartbreaking work à la Sophie Calle. »

Il y a encore quelques années, David n’aurait pas parlé aussi facilement de ses sentiments, de sa vie intime. Né à Porto-Alegre, « ville du Sud-Brésil, bruyante et très speed », il se sentait, adolescent, pas en accord avec son corps et son genre : « autour de moi, garçons et filles expérimentaient l’amour, mais moi j’avais le sentiment d’être différent. On m’interpellait souvent sur mon androgynie. Cette période très inconfortable a duré jusqu’à mon entrée à l’Université Federal de Rio Grande do Sul » se souvient-il.

Issu d’une famille modeste ne pouvant lui offrir les études de styliste– dispendieuses au Brésil –  dont il rêve, David intègre une Université d’art, équivalent chez nous des Beaux-Arts. Passionné depuis toujours par le dessin et la photographie sans en maitriser une quelconque technique, il se fait vite repérer par un professeur, intrigué par l’objet d’étude de son élève : la question du genre et de l’identité. « Ce professeur travaillait lui-même sur les questions LGBT, il m’a alors pris sous son aile en me laissant toute latitude à mes recherches. C’est à partir de ce moment que j’ai découvert la Queer Theory et  les oeuvres de nombreuses artistes. Tout cela a fait écho sur ma propre personnalité, a questionné mon genre, construit mon corps. » se souvient-il.

À l’ombre des fulgurances de Nan Goldin, Robert Mapplethorpe et Leigh Bowery, l’artiste en herbe s’épanouit et se révèle tour à tour homme ou femme. Humain avant tout. « J’ai souvent dû m’expliquer auprès des curieux sur qui je suis. Une fille ou un garçon… mais peu importe que j’ai un pénis ou un vagin, l’important est qui je suis à l’instant présent. Je peux être une femme puissante avec perruque et rouge à lèvres et le lendemain être un mec complètement paumé. Que l’on m’accepte tel que j’apparais. Point » tempête le portalegrense.

Au discours justificateur qui l’ennuie, David Ceccon préfère que son œuvre parle pour lui, de lui. Il appréhende d’ailleurs l’art comme le moyen le plus sûr d’engager conversation et débat sur les questions, épineuses pour certain-e-s, liées aux LGBT. L’artiste fait alors art de tous bois : peinture, photographie, gravure, installation et performance. Il l’explique ainsi : « Dans mon Université, j’ai pu expérimenter toutes les disciplines. L’art contemporain n’est pas attaché à une seule et même technique, il s’agit plus de concepts qui peuvent se développer sur plusieurs techniques. La pluridisciplinarité m’a tout de suite intéressée. À l’époque tout était nouveau pour moi et je voulais aussi bien peindre, que graver, faire de la photo ou de la sculpture. ». Encore une fois, aucune assignation n’aliène David, lui qui s’est même essayé durant  3 ans au théâtre pour exploiter « toutes ses énergies corporelles ».

Mais ce sont certainement ses autoportraits photographiques qui parlent le mieux de David. Claquemuré dans le secret de sa chambre d’adolescent, il s’est maintes fois mis en scène, dos au placard, recopiant inlassablement les postures féminines des magazines de mode. « Cette activité secrète a façonné mon rapport particulier à la photo. Je n’imagine pas me laisser photographier par quelqu’un d’autre et  inversement photographier des modèles. »

À sa première exposition consacrée à la gravure sur métal s’ensuivirent de nombreux autres et moult récompenses dont la plus récente est le prix d’art contemporain de l’Alliance Française et la Ville de Porto Alegre. Après un appel à projets, Édouard Mornaud, directeur du Centre Intermondes à choisi d’accueillir David : « Nous soutenons la jeune création émergente et innovante contemporaine sous toutes ses formes et le propos de David, artiste transgenre, nous a paru universel et malheureusement d’actualité. Nous défendons  son travail et son talent et les causes qu’il défend particulièrement depuis l’élection de Bolsonaro. » souligne t-il.

« Que vous dire sur le nouveau président brésilien ? J’ai peur bien sûr de ce qui va se passer. Pas seulement pour la communauté LGBT mais aussi pour l’environnement, l’éducation … Aujourd’hui tout le pays est dans l’expectative. Le peuple doit rester soudé, résister car il ne sait pas ce que les 4 prochaines années lui réservent. » soupire le plasticien. Pour l’heure, loin des soubresauts politiques de son pays, David peaufine I-Self dont le vernissage se tiendra le 25 janvier à 18h30 au Centre Intermondes. En amont du grand jour, il ne faudra pas rater la table ronde Être artiste du Brésil après le 28 octobre 2018 avec David, un architecte brésilien, Laurent Vidal et Mathieu Duvignaud (le 17 janvier à 18h30.)

Cédric Chaory.

Informations pratiques : http://centre-intermondes.com/

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