Dada Masilo ébouriffe les plumes du cygne avec son remake gay

DANSE – Énorme succès à sa création en 2010, le Swan Lake de Dada Masilo revisite de fond en comble l’inoxydable Lac des cygnes dans une version sud-africaine et queer des plus réjouissantes. À découvrir à La Coursive en janvier.

Un cygne noir et gay

Exit pointes et tutus, le Lac des cygnes de Dada Masilo, 33 ans et nouvelle star mondiale de la danse, s’exécute pieds nus. Et pour cause, revisitée par des mouvements contemporains et de danses tribales, la chorégraphie nous mène tout droit en Afrique, au rythme des percussions. Transformé en fête zoulou, Swan Lake pousse le métissage jusqu’à intégrer des musiques de Saint-Saëns, Steve Reich et Arvo Pärt à la partition de Tchaïkovski, le tout ponctuée par les youyous de la troupe survoltée.

Chahuté Le lac des cygnes l’est depuis sa création en 1877 au Bolchoï. On ne compte plus ses relectures déjantées et l’on se souvient particulièrement du Swan Lake très gay du Britannique Matthew Bourne en 1995. Il existe d’ailleurs plusieurs productions classiques (de Rudolf Noureev et John Neumeier, entre autres) qui présentent un acteur de premier plan sexuellement ambivalent. Récemment une version street dance de Fredrik Rydman proposait, elle, une interprétation originale en mettant en scène un dealer et des prostituées. Mais celle que Dada propose les 25 et 26 janvier à La Coursive est une bombe chorégraphique bien singulière.

Masilo la battante

Une bombe des plus culottées qui empoigne sans ambages les tabous du continent noir que la chorégraphe connaît trop bien. Née à Soweto en 1985, Miss Masilo a grandi en partie sous l’apartheid, en partie en Afrique du Sud démocratique après 1994. Sa mère, mère célibataire, travaillait comme caissière et elle a été élevée par sa grand-mère dans des conditions modestes. L’étude du ballet, principalement réservé à la classe moyenne blanche n’était pas une option évidente. Mais à 10 ans, Dada a commencé à danser avec un groupe d’enfants de son quartier, «juste pour le plaisir» précise t-elle. Deux ans plus tard, les danseuses du groupe étaient invitées à commencer une formation officielle en ballet et en danse contemporaine après être apparues au célèbre festival Dance Factory de Johannesburg. « J’ai tout de suite été piquée par le virus », a-t-elle déclaré. « Je me suis battue très fort pour pouvoir danser; ma famille n’a pas aimé un peu. Ils voulaient que je sois avocat ou comptable, quelque chose de stable. »

Une danse survoltée qui combat les tabous

En donnant à voir le « vilain petit canard » du ballet, Dada Masilo respecte peu ou prou le livret de Vladimir Begichev inspiré d’une légende allemande : pour contenter ses parents, le Prince Siegfried doit épouser le cygne blanc, symbole de pureté. Le hic c’est que Siegfried préfère le cygne noir, mâle irrésistible. Que faire alors ? Se conformer à la norme ou vivre pleinement son désir ? Sacré dilemme, surtout en Afrique du Sud où fut créé initialement Swan Lake.

Avec pertinence et humour, Dada Masilo aborde ici les plus grands tabous du continent noir : l’homophobie, le mariage forcé, le sida tout en  déconstruisant les formes classiques dans un grand éclat de rire et une danse exubérante. « Je ne veux pas seulement être un corps dans l’espace », a-t-elle dit à propos de sa danse et de sa chorégraphie. « Je veux ouvrir des discussions sur des problèmes tels que l’homophobie et la violence domestique, parce que ce sont des réalités à la maison. »

Cédric Chaory.

Laisser un commentaire