Carole Sionnet & PieR Gajewski : Plus bleue la ville.

« La ville bleue » est une ville sans frontière qui met en images et qui cartographie pas à pas l’histoire de ses auteurs Carole Sionnet et PieR Gajewski. Jusqu’au 21 octobre, la Commanderie des Antonins de Saint-Marc La Lande expose cette ville imaginaire dans la rétrospective « 08/18 ». Rencontre.

 

Quelle est l’origine de la ville bleue ?

Carole : C’est venu assez naturellement. Quand nous nous sommes rencontrés, PieR, tout comme moi, avait déjà un parcours personnel avec plein d’œuvres déjà réalisées. Nous avons très rapidement voyagé ensemble dans des capitales européennes pour s’accompagner l’un l’autre dans les festivals où nous présentions nos travaux respectifs. Pendant les temps hors festival, nous déambulions dans les villes. Depuis des années, Pierre fait du dessin d’observation et moi de la photographie de rue. Nous nous sommes rendus compte, que nos oeuvres présentaient des correspondances. Je me souviens qu’à Berlin, sur l’Alexanderplatz, Pierre avait dessiné ce vaste espace avec le bas de la Fernsehturm et moi j’avais photographié dans le reflet d’un immeuble le haut de cette tour. En confrontant ces deux études, l’idée du diptyque s’est instantanément révélée.
PieR : Au début on s’est rendu compte que Carole s’intéressait plus à l’humain dans la ville et moi à la nature ou l’architecture puis tout s’est mélangé dans le temps. Elle fait de la vidéo, moi issu de l’École supérieure de l’Image d’Angoulême, je fais de la bande dessinée. Pour la ville bleue on a choisi la frontière entre nos deux médiums c’est à dire: l’image fixe.

 

Quel fut le premier « quartier » de cette ville bleue ?

Carole : Nous nous sommes rencontrés dans le quartier Angoulême. Puis nos premiers voyages nous ont fait traverser les quartiers Berlin et Barcelona. L’idée de construire un ville-monde imaginaire s’est ensuite rapidement imposée avec une cartographie faîte de tous ces quartiers.
PieR : La Ville Bleue vient du fait que c’est la ville qui traverse les mers et les océans. Et puis bleu en turc se dit mavi. Cette oeuvre qui nous occupe depuis 10 ans fait désormais complétement parti de notre vie. Enfin en Belgique, il existe une expression qui dit « être bleu de quelqu’un ». Cela signifie être amoureux et là c’est toute notre histoire entre Carole et moi.

 

La ville bleue s’apparente à une délicate métaphore du village global, issue d’une mondialisation en proie à de vives critiques en ce moment …

PieR : Nous sommes des enfants de l’Union Européenne, sans être mondialiste pour autant. Nous sommes très attachés à la notion d’ouverture et refusons les frontières et l’érection des murs. L’Istanbul que nous avons traversés en 2013 a énormément changé en 5 ans. La ville bleue est aussi dans ce rapport au temps. Elle capte une image d’une cité à un temps T que les soubresauts de l’histoire viennent brouiller rapidement …
Carole : Bien sûr nous sommes conscients des travers de la mondialisation et c’est ce que nous montrons d’ailleurs dans la ville bleue. Elle n’est pas utopique. Dans le quartier Japon, nous avons un diptyque qui présente des logements de fortune sous des ponts. On n’occulte jamais les inégalités que nous pouvons appréhender dans les diverses villes que nous visitons. Dans le quartier Saint-Marc-la-Lande, nous avons travaillé sur le paysage bocager et la réserve naturelle que nous avons vraiment sillonnée. Notre premier diptyque décrit l’agriculture chimique et intensive qui a totalement dénaturé le paysage français et sa biosphère. La ville bleue traite aussi de ces questions.
PieR : Nous avons eu accès à cette réserve protégée, ce qui est très rare. Au moment où s’est terminée notre résidence, l’Assemblée nationale rejetait l’ensemble des amendements visant à graver dans le texte l’engagement présidentiel d’interdire le glyphosate. Notre ville bleue entre parfois en résonance directe avec l’actualité.

 

Une ville bleue qui se fait de plus en plus rurale ces dernières années ?

PieR: Il est vrai qu’en 10 ans, nous avons traversé beaucoup de mégalopoles (New-York, Tokyo, Istanbul, Berlin) tout comme des villes moins denses. Cependant, depuis 4 ans, nous travaillons essentiellement sur le paysage naturel français : les alentours de Rochefort avec ses marais, le Vercors, la vallée de la Romanche…

Pourquoi ces incursions dans la ruralité ?

Carole : Notre voyage au Japon a incontestablement changé la donne. Nous avons été touchés par le rapport qu’entretiennent les Japonais avec la nature, même en milieu urbain. C’est un cheminement aussi. Enfant j’ai grandi à la campagne que j’ai quittée jeune femme, impatiente de découvrir Londres. Je crois qu’aujourd’hui PieR et moi avons envie de poser nos regards sur la nature fragile et sur l’intimité du paysage
PieR : Rien n’est fermé pour autant, mais nous sommes dans une phase d’observation de la nature. Travailler au Japon, à New-York m’apparaît au final plus simple pour l’inspiration et la création. Ces espaces urbains vous donnent énormément de matière. Il s’y joue une multiplication d’évènements qui vous donnent de la matière. A contrario, se rendre dans la vallée de la Romanche est bien plus austère mais pousse à réfléchir sur ce lieu. Sur notre ressenti face à cette nature, nos rencontres avec les personnes qui y vivent, etc. Ces lieux sont souvent comme des espaces vides. Prenez les marais d’Yves, près de Rochefort. Nous savons tous qu’ils sont là, on se dit qu’on ira les découvrir un jour, à l’occasion puis finalement on les oublie. Ces endroits disparaissent au final.

 

La ville bleue c’est aussi une histoire de rencontres. Quelles seraient les plus marquantes ?

PieR : Impossible de vous le dire tant nous avons fait de belles rencontres dans tous les quartiers. Nous revoyons encore aujourd’hui certaines personnes, devenues des amis avec le temps. La notion de rencontre est importante car nous n’allons pas dans des lieux touristiques mais bien dans ceux qui sont appréciés des personnes que nous rencontrons dans les villes. Carole a cette tendance à aller vers les gens. Moi qui suis assis pour dessiner, les gens viennent vers moi. Nous rencontrons des types de personnes différents au final …

 

Comment s’opère la création de vos diptyques ?

Carole : Ce qui est primordial au début de notre travail, c’est la totale liberté que nous nous accordons chacun. Nous n’avons pas de recette qui fasse que nous nous imposons tel dessin, telle prise de vue, tel quartier à aborder. Nous sommes vraiment dans de la recherche liée à la découverte. Nous échangeons cependant et nous nous montrons nos travaux au fur et à mesure. Puis vient le travail de tri du matériau qui nous permet de comprendre quel a été notre cheminement dans la ville parcourue, en fonction de notre ressenti. Une fois nos images sélectionnées, nous pouvons enfin les faire se rapprocher pour construire à nouveau quelque chose. Un dialogue graphique avec des lignes qui se prolongent, des ombres qui se répondent, des jeux de regards. Tout un travail de construction de l’image entre en jeu, des évidences apparaissent. La confrontation de la photo et du dessin nous fait souvent redécouvrir notre propre travail.
PieR : C’est très intuitif aussi. Il faut qu’à la première vision du diptyque, on sente que ça marche. On peut ensuite bien évidemment intellectualiser sur le rapport image/dessin mais il faut en tout premier lieu que nous soyons touchés par l’alliance de nos œuvres.

Et jusqu’au 21 octobre, nous pouvons donc découvrir vos œuvres à la Commanderie des Antonins ?

PieR: Oui tout à fait. LA VILLE BLEUE 08>18 est une forme de rétrospective avec 4 espaces : 2 étages, 4 salles et une exposition en extérieure. Nous avons réparti cela en 2 espaces : l’urbain et le naturel.

 

Cette rétrospective accorde une place toute particulière aux personnes Sourds …

Carole : Cela fait des années que la ville bleue est accessible à tous les publics dont les Sourds grâce à la langue des signes le plus souvent possible présente sur nos expos. Nous encourageons toujours les musées et centres d’art qui nous accueillent à facilité l’accessibilité à ce public spécifique via la présence d’une interprète professionnelle notamment pendant les vernissages ou les visites guidées. Depuis quelques expositions, nous disséminons même des vidéos en langue des signes. Je parle moi-même la langue des signes française et ai réalisé des films où la langue des signes est présente. Tous mes films sont accessibles aux Sourds. La Commanderie a tout de suite aimé l’idée …
PieR : … ce qui n’est pas le cas de tous les lieux qui nous ont accueillis. On peut le comprendre par le coût qu’engendre l’embauche d’un interprète. Nous, on se bat pour que l’idée fasse son chemin, quand bien même notre travail est visuel donc à priori accessible pour les sourd-e-s mais toute la démarche artistique doit être aussi comprise par tous.

 

 

Et quelle prochaine ville ou plutôt quartier intégrer votre ville bleue ?

Carole : Après les mégalopoles et les paysages naturels, nous souhaitons faire le lien entre les deux. Une ville nouvelle, totalement écologique, est en train de sortir de nulle part, en Chine. Ce projet nous intrigue. Beaucoup d’endroits de ce type existent déjà en Allemagne, en Corée mais ils se cantonnent à des quartiers. Le projet chinois, lui, est une vaste ville d’une rare ambition.
PieR : Voir comment ce pays imagine la ville du futur, à l’empreinte écologique exemplaire, nous intéresse fortement. On pense souvent que la Chine est un mauvais élève sur les questions environnementales mais il faut savoir que ce pays producteur est le premier sur l’éolien et le solaire.

Propos recueillis par Cédric Chaory

http://lavillebleue.com/La_Ville_Bleue/Auteurs.html

http://maison-patrimoine.fr/index.php/actualite-detail/ouverture-la-ville-bleue-0818.html

contact@lavillebleue.com

 

 

 

 

 

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