Pierre Lapointe en plein coeur

Septième album intense pour Pierre Lapointe avec « La science du coeur » qui brouille savamment les pistes entre pop, variété et classique. Rencontre avec le québecois en concert notamment aux festivals Paroles et Musiques de Saint-Etienne, des Francos de La Rochelle ou encore la salle Pleyel.

La science du cœur a reçu des critiques dythirambiques en France. Comment expliquez-vous que cet album plus que les précédents est tant plu ?

Difficile d’être objectif dans ma réponse. Je crois surtout que c’est le résultat de plus de 10 ans de travail avec la France. Ces dernières années, les Français ont pu me voir dans des talk shows comme On n’est pas couché, m’entendre dans des émissions que j’ai animées sur France Inter. Mon nom circule de plus en plus ici et j’ai noté qu’à la parution de La Science du cœur l’attente se faisait plus pressante. Les journalistes étaient plus nombreux à vouloir me rencontrer. On va dire que je me suis fait une place dans la jungle parisienne et que les oreilles françaises sont désormais plus réceptives quand je chante. Ce n’était pas gagné d’avance car pour un français il est difficile de comprendre ce que je fais. Je travaille autant dans la musique que dans des projets plus art contemporain. Je suis à droite, je suis à gauche, jamais dans une case et comme moi vous le savez, chez vous on aime les cases ! Mais enfin avec cet album, je pense que le public français a compris que j’étais un auteur-compositeur protéiforme, un chansonnier rigoureux.

Vous parlez de cet album comme d’un aboutissement. En quoi serait-il plu abouti que La forêt des mal-aimés ou Punkt ?

Lors de l’écriture de cet album j’avais 34/35 ans. Je ne pouvais plus écrire comme à mes 21 ans quand est paru mon premier album. Je me considère comme un auteur sérieux depuis Punkt (2013) où se dessinait enfin une symbiose entre le directeur artistique et l’auteur que je suis. Pour revenir à votre première question, je pense que ce qui touche le public et les critiques avec ce nouvel album c’est justement la maturité qui s’en dégage. Avec le compositeur et arrangeur français David François Moreau, nous avons passé des heures et des heures à peaufiner cet album. Il y a des heures de travail mais aussi beaucoup de lâcher-prise, ce dont j’étais totalement incapable il y a encore quelques années.

Album-concept où chaque titre annonce le suivant. Vous parlez de La Science du cœur comme d’un album mathématique. C’est-à-dire ?

Ce fut l’idée première avec David : nous sommes partis en tout premier lieu des arrangements avec l’envie de créer un pont entre la musique contemporaine à la Steve Reich et la chanson française. Je souhaitais aussi que le son de cet album vieillisse bien dans le temps tout comme je voulais que les gens l’écoute en se disant : « on dirait que cette chanson-là a été écrite depuis longtemps, mais c’est trop contemporain pour que ce soit du passé ». J’ai du écrire l’équivalent de trois albums récemment, il a fallu donc créer des sous-groupe avec des thématiques. Pour La Science du coeur, ce sont clairement les chansons parlant de l’amour et de la mort qui ont été retenues. Il a fallu ensuite les rattacher à des mélodies, des arrangements ; hiérarchiser tout cela. C’est pourquoi je parle de mathématique. Contrairement à Punkt, ici tout est pensé en amont : l’ordre des titres, l’esthétique de la pochette que l’on retrouve dans les clips …

Vous auscultez ici les méandres du sentiment amoureux. C’est un thème inépuisable mais où l’on peut vite tomber dans le cliché, non ?

Bien sûr que c’est casse gueule car des milliards de chansons ont traité de l’amour. J’ai essayé de me positionner à un endroit où je devais systématiquement me surprendre. J’ai pris conscience qu’à partir du moment où je baisse la garde, où j’écris avec toute ma fragilité, je trouve un angle surprenant, une émotion plus pure. Dans le titre Le retour d’un amour qui raconte l’histoire d’un amour renaissant après des années, j’ai sorti spontanément « la nouvelle page d’un livre que je croyais avoir lu »  c’est hyper kitsch mais à la fois super simple. C’était tellement spontané sur le papier, dans ma voix, que je me suis dit qu’il fallait garder cette phrase. J’ai lâché-prise !

Avec Mon Prince Charmant, vous signez un hymne LGBT. Il est important pour vous de chanter les amours homosexuelles ?

C’est étonnant que vous me parliez de cela car chez nous, au Québec, on ne me poserait jamais cette question. En tous les cas, elle ne se pose plus. Là-bas il s’agit d’une chanson d’amour. Point. Récemment, comme sur toute la planète, ont éclaté au Québec des scandales liés au mouvement #METOO : le producteur Gilbert Rozon que vous connaissez mais aussi le producteur-animateur Eric Salvail embourbé dans une affaire d’harcèlement sexuel. Ce fut assez violent pour lui, il a dû disparaître etc. mais jamais les médias n’ont pointé le fait que ces harcèlements, pour lui, étaient dirigés vers des hommes. Moi-même qui suis juré à The Voice au Québec avec la chanteuse Ariane Moffat, en couple avec une femme et mère de 3 enfants, jamais je n’ai eu à souffrir de réflexions sur ma sexualité. Je trouve intéressant de bouger dans le monde et de découvrir comment est perçue dans certains pays l’homosexualité. Au Québec, les couples de garçons et de femmes peuvent s’embrasser librement dans la rue et encore plus se tenir par la main. Mon Prince Charmant fait certes référence à David Bowie qui a beaucoup compté pour les LGBT, j’y cite David Hockney aussi mais pour moi c’est une chanson d’amour comme une autre. Ni plus, ni moins.

Votre reprise d’Alphabet d’Amanda Lear est l’OVNI de l’album !

J’ai toujours adoré cette chanson et encore plus l’artiste. Il faut reconnaître qu’elle n’avait pas une voix extraordinaire mais elle avait tellement plus. Muse de Dali, mannequin polyglotte… C’est un personnage fascinant, une artiste très intelligente qui a évolué dans des univers ultra-pointus. Bref, elle est un phénomène que j’admire. Alphabet est effectivement l’OVNI de l’album, une chanson où je cite des références esthétiques qui me sont chères. Dans chacun de mes albums, il y a un titre qui s’échappe du lot, bien souvent il préfigure les chemins que je prendrais dans une production à venir.

La semaine dernière a débuté votre tournée française. Elle passera notamment par Les Francofolies de La Rochelle. Quel souvenir gardez-vous de votre passage dans ce festival en 2014 ?

C’est toujours agréable de venir à La Rochelle. Le festival est précieux car il est un des derniers à être organisé par de vrais passionnés de la chanson française, du texte. Il a gardé cet amour de la musique, tout en devant un grand festival incontournable. Je sais que mon dernier passage à l’occasion de Punkt fut une expérience un peu particulière car cette année-là j’animais aussi une émission sur France Inter. Tout s’enchainait, tout allait vite… Les FrancoFolies de Montréal, où je me suis produit 13 fois, sont d’un tout autre registre. Les organisateurs disposent de budgets démesurés, j’ai carte blanche pour développer mes shows. Là-bas je suis en terrain conquis, je fais partie des meubles. En France le public est différent car comme je ne joue ici que tous les 4 ans, les spectateurs sont comme tout excités de venir me voir. Ils sont comme animalement amoureux. J’adore ! Il m’arrive de faire des salles de 700 personnes, au Québec j’ai joué face à 100.000 personnes. Ce qui est sûr ce que l’amour que je reçois en France aujourd’hui je le compare à des fruits que je récolte après avoir planté pleins de petits arbres ces dix dernières années. Et je m’en délecte !

Propos recueillis par Cédric Chaory.

Nouvel album La science des coeurs (Columbia)

En tournée 2018 dont un passage aux Francofolies de La Rochelle le 13 juillet et un au Rocher de Palmer de Cenon le 17 octobre.

Laisser un commentaire